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Full text of "Oeuvres complettes de messire Esprit Fléchier, évêque de Nismes"

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U VRE s 

COMPLETTES 

DE MESSIRE 

K^JPMTT FZÉCMIEM^ 

ÉVEQUE DE NISMES, 

Et Vun des quarante de V Académie Françoifi^^ 

TOME IL 

Contenant rWJÎoire du Cardinal Commendon. 



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Digitized by the Internet Archive 

in 2010 with funding from 

University of Ottawa 



http://www.archive.org/details/oeuvrescomplette02fl 



KM O - e :> r ^ 



U V R E s 

C OMPLETT ES 



DE MESSIRE 

ESPRIT FLÉCHÏER, 

ÉVEQUE DE NISMES, 

ET L'UN DES QUARANTE DE L'ACADÉMIE 
FRANÇOISE: 

Revue fur les Manufcrits de l'Auteur , augmentée de 
plufîeurs Pièces qui n'ont jamais été imprimées , ÔC 
accompagnée de Préfaces , d'Obfervations & de Notes 
fur tous les endroits qui ont paru en avoir befoin. 



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TOME L PARTIE IL 




A NISMES, 

Chez Pierre B E A U M E , Imprimeur-Libraire. 

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M. D C C. L X X X I I. 

Avec Approbation (jf Priyicége dit RaL 



Univ9rsita« 

BIBLiOTHECA 

Ottavion«« 




O.M.I. 



3^ 



AU ROI. 



IRE, 

Je pré fente avec refpecl a Votre 
Majesté la vie d^un Cardinal célèbre ^ 
que plufieurs Papes ont employé dans les 
affaires les plus importantes de VEgliJe 9 
& que des Rois & des Empereurs ont honoré 
de leur amitié. 

Ce fut par fes foins & par fa pruden^ 
ce ^ qu'un des prédécejfeurs de Votre 
M A j E s T È fut autre fois élu Roi de Po- Henri 
iogne. La France ^ glorieufe de fournir ^^^' 
des Souverains à un des plus nobles Royau- 
mes de VEurope j avoua quelle devoit à 
ce Cardinal une partie de fa gloire ; & ce 
Monarque plein d'ejlime & de reconnoif- 
fance pour lui^ réfolut de luilaijfer la con- 
duite de fes Etats j pendant qu'il feroit a 
la tête de fes armées , & qu'il feroit la 
guerre aux Mofcovites. H employa depuis 
tout fon crédit pour V élever à la première 
dignité de VEglife j voulant ainfi , par 
une générofité toute Royale ^ ou lui faire 
part de fon autorité , ou lui en procurer 
une plus fainte & plus étendue. Mais il 
étoit ré ferré à Votre Majesté de re- 
connoitre les fervices qu^il rendit à la 

au] 



vj E P I T R E. 

France pendant fa vie , en V honorant de v6^ 
tre protection^ iinjiècle entier après fa mort. 

Ces con/idé rations y Sire, ni' ont obligé 
de dédier à Votre Majesté VHifloire 
de cetlllujîre Cardinal, Des Princes moins 
éclairés y trouveroient des exemples ^ & 
peut-être des règles d^ équité , de difcernement 
& de fagejfe. Ils pourroient profiter d^une 
politique fi pure & fi judicieufe J & cet 
fiomme d'un efprit fi élevé & d'une pruden- 
ce confommée , qui a fervi 5 ou qui a inf- 
truit prefque tous les Princes du fiècle paf- 
fé , pourroit être encore le Confeiller & le 
Minifire des Princes de celui-ci. Mais 
Votre Majesté rHa hefoin ni ^exemple y 
ni d'infiruclion. Elle connoit par fes propres 
lumières ce que les autres n'apprennent que 
par de longues expériences : fes réflexions 
raient mieux que tous les préceptes de poli- 
tique 5 & le meilleur art de régner ^ efi la 
manière dont elle règne. 

Vous tire^ , SiRt , de la profondeur de 
votre jugement ces grandes maximes dont 
vous vous ferve:^ pour votre gloire ^ & pour 
la félicité de vos peuples, pour être un 
grand Roi ^ vous n'ave:^ befoin que de vous 
confuher , & de vous croire vous-même ; 
& tout ce que je puis efpérer , en vous of- 
frant la vie de ce fage politique 9 c''efi 
qu'elle ne vous fera pas défagréable. Sa pru- 
dence vous donnera quelque légère idée de 
la vôtre y & vous vcrre{ en ce que vous 



É P I T R E. vîj 

faîtes , ce qu^il croyait que les Princes Chré^ 
tiens dévoient faire. Il a exhorté des Rois â 
gouverner leurs Etats j comme vous gou- 
verne^ les vôtres , 5' il leur a fou vent don- 
né des confeils qui rejfemblent à ceux que 
Ï^OTRE Majesté prend d'elle-même. 

Quil.eût été heureux , SiRS , dans les 
négociations qu^il entreprit pour les inté^ 
rets de la Religion , pour la paix de PEgli^ 
fe , & pour Funion des Puijfances de la 
Chrétienté contre les Infidelles , s^il eût 
trouvé des Souverains aujji jujles , aujfi 
pieux & aufp vaillans que vous l'êtes ! 
Mais tous les âges ne produifent pas des 
Héros qui faffent la guerre avec tant de ri- 
gueur , qui donnent la paix avec tant de. 
modération y qui travaillent avec tant 
d^application à corriger les abus publics , 
& qui protègent la Religion avec tant de 
^^èle par leurs Edits & par leurs Armes. 

Ce font les vertus que nous admirons en 
vous y Sire. Nous avons vu , ce que lapof- 
térité aura peine à croire ^ qu'yen peu de 
mois & en peu de jours vous ave:^ fait des 
conquêtes qui dévoient coûter plujleurs an^ 
nées \ que vous ave:^ arrêté plus d^ une fois 
le cours de vos victoires , lorfque vous 
n^avie^ plus de peine à vaincre ; quen un 
dge ou les Rois ne favent pas encore leurs 
affaires j Votre Majesté a déjà réglé 
les Jîennes ; (S* que depuis qu''elle gouverne 
par elle-même y la France jouit des dou^ 

a iv 



viij E P I T R E. 

ceiirs & des profpérités de phi fleurs règnes. 

En effet j Sire , tous les Monarques re- 
nommés dans les Hifloires fe font appli- 
qués , ou a rétablir les Autels , ou a éten- 
dre les limites de leurs Royaumes ^ ou a 
donner des lois ^ & à régler Padminiflra- 
îion de la Jujlice. Chacun de ces emplois a 
été V application de tout un Roi y & la 
gloire de tout un Règne. Mais ces vertus 
fe trouvent toutes réunies en la perfonne de 
J^OTRE MAJESTÉ. Elle achève les guer- 
res qu'elle a commencées ; elle autorife les 
Lois qu^elle a faites , elle fait triompher 
la Religion qu^elle profeffe ; enfin elle exé- 
cute ce que fes Prédéceffeurs n*ont fait 
qi^ imaginer j & ne laiffe a fes Succejjeurs 
que la gloire de maintenir ce qu^elle aura 
établi y & de fuivre fes grands exemples. 

Mais je ne m^apperçois pas , que fui^ 
vant mon inclination , fentreprens ^ Sire j 
de louer ce que f admire en V^otre 
MajestÈ', & que jeferois plus volon- 
tiers un Eloge qu'une Epitre Dédicatoire. 
Je m'arrête , Sire, & je me contente de 
faire connoître 5 en vous préfentant cette 
traduclion , la paffîon , le :^èle , & le 
profond refpecl avec lequel je fuis 5 

SIRE, 

De Votre Majeflé , 

Le trcs-humblc , trcs-fidcllc , Sc trcs- 
cbcifiant fervitcur , ÔC Sujet ,. 
Fléchi ER. 



AVERTISSEMENT 

DE VÈDITEUR. 

V-/ E volume 6>C le fuivant contiennent deux Ou- 
vrages du même genre , mais d'une exécution bien 
différente. Le premier efl la vie du cardinal Com- 
mendon , traduite du latin de Gratiani , Ecrivain dif- 
tingué du feizième fiècle , qui ne raconte que ce qu'il 
a vu , ayant toujours été le compagnon , & fouvent 
l'afibcié , du Prélat dont il a écrit l'hilloire , dans les 
négociations importantes ôc délicates dont il fut char- 
gé. Le fécond eft l'hiftoire du cardinal Ximenès , fî 
célèbre en Eipagne 6c dans toute l'Europe , par fa 
piété 5 fa vie auftère ôc pauvre au milieu des gran- 
deurs & des richefTes j par fon zèle pour la propaga- 
tion de la foi , par fon amour pour les lettres ôC fa 
munificence pour les favans j par les dépenfes pres- 
que incroyables qu'il fit pour ranimer dans ia Patrie 
le goût des études folides , ÔC pour y attirer des hom- 
mes propres à féconder fes grands defTeins j Se enfin , 
par les talens extraordinaires pour le gouvernement , 
êc la politique , qu'il développa tout-à-coup lorfque 
les Rois Catholiques , Ifabelle èc Ferdinand , l'appe- 
lèrent auprès d'eux , ôc lui donnèrent entrée dans leurs 
confeils ^ talens qui parurent encore avec plus d'éclat 
lorfque Ximenès fut chargé feul de tout le poids de 
l'adminiftration. 

L'hifloire du cardinal Commendon n'étant qu'une 
traduftion , on y fent quelque chofè de pénible ÔC de 
contraint dans la manière ÔC dans le ftyle. M. Flé- 
chier , cet Ecrivain fi facile & fi gracieux dans fes au- 
tres Ouvrages , paroît lourd & fec dans celui-ci. On 
peut même dire qu'il fe traîne quelquefois (ur les pas 



s AVERTISSEMENT 

de fon auteur , au lieu de marcher librement à fà 
fuite , comme tout bon tradufteur qui sei\ pénétré 
de {on modèle 6c rendu maître de fon fujet. Cette 
gène cil li marquée , qu'on la fent à la (impie leûure , 
ians qu'il foit befoin de comparer le texte françois 
a\ ce l'original , qui efi: eftimé des favans à caufc de fk 
latinité pure , & de fon ftyle grave ÔC nombreux , 
dans le goût des anciens. Nous ofons même pouffer 
cette obfervation , jufqu'à dire , que dans plulieurs 
endroits la diction du tradufteur, qui eft par-tout 
ailleurs lî pure ÔC li coulante , paroît incorreûe , 6c 
négligée au point qu'on a peine à Te perfuader que ce 
foit Fléchier , cet ingénieux auteur , dont les grâces 
& l'élégance font le principal caractère. C'eil qu'il 
eft difficile qu'un beau génie accoutumé à créer fcs 
idées , 6c à peindre d'après lui-même , fe plie avec 
fiiccès au ton ôc à la manière d'un autre. Si Fléchier 
eût écrit d'original la vie de Commendon , il nous au- 
roit donné un ouvrage plein de chaleur 6c d'agrément, 
au lieu qu'il n'a produit qu'une foible copie , en deve- 
nant traduâ:eur de Gratiani. 

Ce n'eft: pourtant point que la vie de Commendon 
manque d'intérêt , quoique les événemens qui forment 
le tilfu de la narration foient éloignés de nous , & que 
le Prélat , dont cet ouvrage eft moins l'hiftoire que le 
panégyrique , ait toujours été occupé chez des Nations 
dont les coutumes 6c les mœurs nous font étrangères. 
Outre que fon hiftorien l'a repréfenté par-tout comme 
un négociateur digne d'être propofé pour modèle à 
tous ceux de fon état qui s'engagent dans la même 
carrière , on ne peut difconvenir qu'il n'ait eu de grands 
ralens , des connoifFances étendues , beaucoup de pru- 
dence & de dextérité dans la conduite des alîaires ^ 
en un mot , la plupart des qualités i\ difficiles à réu- 
nir , qu'on exige de ceux qui font deftinés à remplir 
de femblables emplois. Ce qu'on admire fur-tout en 
lui, c'eft une droiture 8c une bonne foi dont les po- 
litiques ordinaires ne font pas fcrupule de s'écarter. 



DE L'ÉDITEUR. xj 

quand ils y trouvent quelque avantage. A ces qualités 
fi précieufes , il joignit un délintérelTement qui rendit 
toujours inutiles les moyens qu'on employa pour l'é- 
blouir 6c le corrompre , vertu qu'on a rarement eu 
occafion de louer dans fon ficcle chez les miniftres de 
la cour de Rome. La pureté de fes mœurs , 6c fon 
zèle ardent , mais éclairé , pour les intérêts de la reli- 
gion, ajoutoit encore un nouvel éclat à tous les genres 
de mérite qu'il réunilToit , enforte qu'on ne vit jamais 
en lui l'homme d'état féparé de l'Evéque. Sa conduite 
conftamment dirigée fur des principes auiTi refpecia- 
bles , lui acquit l'ellime 6c la confiance des Princes , 
ÔC des peuples auprès defcjuels il fut envoyé. Il eut à 
traiter les affaires les plus délicates dans les conjonc- 
tures les plus difficiles , & malgré les préventions 
qu'il fallut combattre , ôc les injuflices qu'il éprouva 
plus d'une fois de la part de ceux qu'il fervoit , il ter- 
mina toutes les négociations dont il fut chargé , avec 
fuccès ÔC avec gloire. La vie d'un Miniilre aulîi cé- 
lèbre 5 écrite par un témoin oculaire ÔC véridiquc , 
ne peut manquer d'offrir une lefture utile &C agréable 
à tous ceux qui aiment à étudier les hommes dans leurs 
principes de conduite , Se dans leurs aftions. 

Le morceau le plus intéreflant ÔC le plus foigné de 
cette Hiftoire , eft celui qui a pour objet l'éleôion du 
duc d'Anjou ( Henri III ) au trône de Pologne. Cette 
eipèce d'épifode qui s'étend depuis le chapitre VII du 
IV livre jufqu'au chapitre XVI , eft remplie de faits cu- 
rieux ÔC bien développés qu'on ne trouve pas ailleurs 
avec les mêmes détails. Les prétentions de divers con- 
currens , ÔC les moyens qu'ils employèrent ^ les diffé- 
rentes factions qui partagèrent la république ^ les vues 
particulières des chefs , ÔC les refTorts qu'ils firent 
mouvoir pour arriver à leurs fins ç, la conduite pleijie 
de fageffe , ÔC de circonfpeftion que le Légat du faint 
Siège obferva pendant toute la durée de cette grande 
afîaire, ôc l'adreiTe merveilleufe avec laquelle il fut 
toujours fe ménager au milieu de tant d'hommes agi- 



xlj A V E R T I s s E M E N T , 5cc. 

tés de pafTîons fi contraires , 8c fi violentes j tout cela 
s'y voit cxpofé avec une admirable netteté , ÔC une 
connoifFance exafte des moindres particularités. Quand 
l'hilloire du cardinal Cortimendon ne contiendroitrien 
de mieux , c'en feroit aflcz pour faire rechercher cet 
ouvrage. 

Nous ignorons par quelle caufè Je texte de cette 
vie du cardinal Commendon , s'efl trouvé plus altéré 
que celui de tous les autres ouvrages de M. Fléchier. 
Mais nous pouvons afiurer qu'il nous en a coûté beau- 
coup plus de foin 6c de travail pour le rétablir , que pour 
épurer des fautes de Copifte ou d'Imprimeur , aucune 
autre partie de cette Colleélion. Nous doutons même 
qiie nous eufllons pu y réufiîr fans Je fecours des ma- 
nufcrits qui nous ont été confiés. Non contens de com- 
parer la Jeçon qu'ils nous indiquoient avec les éditions 
qui nous ont paru Jes pJus foignées , nous avons con- 
fulté l'original , toutes Jes fois que nous avons ren- 
contré queJque embarras dans Je fens 8c Ja conftruc- 
tion des phrafes , ou queJque impropriété dans J'ex- 
preffion. Ce moyen nous a fouvent conduit à des ré- 
îiiltats heureux. Mais toutes Jes fois que nous nous 
fbmmes aperçus que Je Tradufteur s'eft écarté pJus 
ou moins du Jatin de Gratiani , ou qu'iJ s'efl: permis 
quelque tranipofition dans J'ordre & l'enchaînement 
de Ja narration , nous avons fuppofé qu'iJ J'a fait à 
defiein , 6c nous avons refpeélé les raifons qui J'ont 
déterminé à ces légers changemens, quoique nous 
n'ayons pu Jes découvrir. Le goût fur 8>C déJicat qui a 
préfidé à toutes Jes compofitions de M. FJéchier, eft 
fî connu , que nous n'avons pas eu de peine à nous 
perfuader , qu'en Ce donnant ces petites Jibertés dans 
fà verfion , c'eft un facrifice qu'iJ a cru devoir faire à 
l'élégance & à la cJarté. 




XllJ 

T. I |f|pT M, ^ BT-T.:'TI«ay 

PRÉFACE 

DE L'AUTEUR. 

v^ EUX qui ne lifent l'hiftoire que pour y cher- 
cher des événcmens extraordinaires , & pour iatii^ 
faire leur vaine curiofîté , jugent peu favorablement 
d'un livre , qui n'a pour titre que la vie & les avions 
d'un homme feul. Ils veulent que l'hidoire ait de l'é- 
tendue , qu'elle embralle plufîeurs iîècles Sc plulîeurs 
nations ^ qu'elle traite de l'origine des peuples , des 
révolutions des royaumes 2v des républiques. Comme 
ils ne s'appliquent ni à recueillir les préceptes des 
Anciens , ni à profiter de leurs exemples j ils fe con- 
tentent de remplir leur imagination éc leur mémoire 
de la grandeur ou de la variété des événemens qu'ils 
ont remarqués. De-là vient qu'ils prennent la vie d'un 
homme, quelque illuftre qu'il puiiTe être , pour un re- 
cueil de quelques faits peu importans, qui ne touchant 
que l'efprit & les mœurs d'un particulier , & qui ne 
repréfentent qu'un caractère. 

Ceux qui cherchent à s'inftruire en liiànt , ont des 
vues bien différentes. Ils regardent l'hiltoire comme 
une efpèce de morale , réduite en actions Se en exem- 
ples , dont la fin eft de régler la conduite des parti- 
culiers , & de perfectionner la vie civile. Ils appren- 
nent par ce qui a été fait ce qu'il faut faire , ou ce 
qu'il faut éviter ', qui font les deux principales fonc- 
tions de la prudence. Us fe propofent pour modèles 
les grands Hommes qui les ont précédés. Ils étudient 
leurs hiftoires , comme des traités de fageffe & de 
politique , qui leur paroiflent d'autant plus utiles , 
qu'il leur eft plus aifé de faire des réflexions fur eiui:- 



xiv P R 1^ F A C F. 

mêmes , de démêler ce (jiii leur c\\ propre , 5>C de 
dcfccndrc aux applications particulières. Ain(i ils [iré- 
fcrcnt fouvcnt le récit d'une feule vie h ces hiftoircS 
valtcs £v univcrlclles , qui cmharralicnt l'cTprit parla 
diverliré âcs images qu elles rcpréfentent , &C qui rap- 
portent pluiieur? aurions , fans donner prefquc aucun 
cxein[jlc ^ remblablci à ces miroirs qui confondent 
les objets à force de les multiplier , & qui ne laiP 
fent prefque rien voir, parce qu'ils montrent trop de 
cho fes. 

On peut dire que l'hiftoire de la vie du Cardinal 
Commendon eft un de ces ouvrages qui animent l'ef- 
prit des Ledteurs , £c qui les portent à l'admiration 
ôc à la pratique des vertus morales 6c chrétiennes. 
La cour de Rome n'eut jamais de Mini ftre plus éclairé , 
plus agilfant , plus déiintérclfé , ni plus fidelle. Il fou- 
tint le poids des négociations les plus importantes , 
en des temps très-difficiles. Il palfa dans les royaumes 
les plus éloignés avec une diligence incroyable. Il 
s'acquit l'amitié des Princes , fans jamais condefcen 
dre à leurs erreurs , ni à leurs paHlons. Il travailla fans 
relâche à rétablir la foi 8c la difcipline de l'Eglife ;, 6c 
il s'oppo/â au torrent des héréfies nailfantes , avec une 
fermeté 8c une fagelTe extraordinaire. 

Ses vertus qui furent l'admiration du fiècle pafTé , peu- 
vent être encore imitées en celui-ci ^ 6c fa vie peut fervir 
de règle à tous ceux qui fe trouvent dans les grands 
emplois , pour le fcrvicc de leurs Princes , ou pour 
l'intérêt de l'P^glife. Les uns y remarqueront les qua- 
lité? qui font nécefTaires à ceux qui traitent les affaires 
publiques ^ les autres y apprendront de grands princi- 
pes de religion & des maximes très-utiles pour la con- 
duite des peuples -^ fv chacun y trouvera des exemples 
de piété, de zèle , de prudence 5c de modellie. Mais 
quoique les aftions de ce grand Homme foient des 
inlîniûions jiour ceux qui les lifcnt , elles- ont des fui- 
tes fi confldérables , âc font mêlées de tant de cir- 
conftances , que fbn hilloire comprend l'hiftoire de 



PRÉFACE. XV 

({uatre Pontificats différens , & renferme prefqiie tous 
les mouvemens , 6c routes les affaires importantes du 
dernier fiècle. Ainli elle a de quoi inflruire les fages 5 
6c de quoi fatisfoirc les cufieux. Les uns y coniidé- 
rcront un Prélat infatigable dans le travail , humble 
dans l'élévation, 6c confiant dans l'adveriité. Les au- 
tres y admireront un Mini flre toujours employé , tou- 
jours agifiant , qui s'élève irifenliblementpar de grands 
& de longs fervices. 

Il arrive ordinairement que ceux qui peuvent pré- 
tendre aux dignités par le droit de leur nailTance s'ap > 
piiquent moins que les autres à les mériter. Ils fe fer- 
vent des avantages qu'ils ont reçus de la nature , 
pour obtenir ce qui devroit être la récompenfe de la 
vertu , 6c quelque habiles qu'ils pulfent être , ils font 
toujours moins agilfans , fbit qu'ils croient que leur 
noblefle leur doit tenir lieu de mérite , foit qu'ils at- 
tendent de leur fortune ce que les autres recherchent 
parleijr travail. Le Cardinal Commendon, plus connu 
par lès aétions que par fa famille , a eu la gloire de 
mériter tous les honneurs qu'il a obtenus. Toute fà vie 
eft une action perpétuelle : 6c s'il a été Evêque , 
Nonce , Cardinal , Légat , ce ne font pas des titres 
-que la faveur ou l'ambition lui aient acquis , ce font 
des récompenfes qu'on n'a pu refiifer aux fervices qu'il 
avoit rendus à toute l'Eglifè. 

Annibal Caro , qui avoir de l'efprit , du difccme- 
ment , de la politelfe , §C qui étoit très-bon juge des 
adions & du mérite des homm.es , nous a laifTé dans 
fes lettres uileidée de la vie laborieufe de ce Cardinal. 
Il le rcpréfenre tantôt dans les négociations difïïciles ^/j-^^^' 
avec des Princes prévenus ; tantôt travaillant à adou- Lettres. 
cir des peuples qui n'avoient point de religion , ni 
d'humanité ^ quelquefois même expofant fa vie , non 
feulement aux innrmités , mais à la mort même ÔC 
au martyre. Il ne fera pas hors de propos de rappor- 
ter ici là Lettre que ce galant Homime lui écrivit , 
pour le féliciter de fa promotion au Caidinalar. 



xvj PRÉFACE. 

Enfin ^vous êtes Cardinal ^ Monseigneur. IL 
y afi long-temps que VQUsdevrie\ Vctrc , ù que nous 
avons prévu que vous le fer w:^^ que nous nenjbrn- 
mes point Jurpris. Ce neji pas que la manihe de 
votre promotion ne foitun peu Jurprenante. Vous 
vous êtes toujours appliqué à mériter les dignités y 
6" vous ne les aveT^jamais briguées. Perfonne n'a 
follicité pour vous que notre ami d'ytvila , encore 
Va-t-il fait pour faire honneur à fon Maître , plutôt 
que pour vous rendre aucun office d'amitié-^ car 
vous ne ten avie'^point chargé : dou Von peut con- 
clure que votre promotion ne vient que de Dieu , 
du mouvement de Notre S. P. & de celui de rUluf- 
trijfime Cardinal Borromée , ce qui n'efi que la 
même chofe. Ces circonfiances , ù la joie qu'en a 
eu toute cette Cour, m'ont plus touché que la di- 
gnité qu on vous a donnée. Quoiqu'elle /bit grande , 
il mefemble quelle eft arrivée un peu trop tard^ 
& quelle efi au-dejfous de votre vertu ; au moins 
elle n égale pas vos travaux , & ne remplit pas erut 
core toute mon ejpérance. Vous pouve^ vous fou- 
venir , Monseigneur , de l étonnement ou j'é- 
tois , de ce qu'on fefervoit de vos grandes qualités , 
fans les reconnoître, & qu'on vous donnoit plus de 
peine que de récompenfe. Maintenant qu'on vous 
honore , qu'on vous connoît , 6' qu'on vous donne 
lieu de vous faire toujours mieux connoître , je me 
réjouis plus des honneurs que vous recevrez un jour , 
que de celui que vous vene\ de recevoir. Cependant 
je loue la prévoyance ù le jugement de Notre Saint 
Phe , Ù je prends part à tous les avantages qui 
€n doivent arriver à l'Eglife de Dieu ,pour Laquelle 
vous ave\ plus travaillé qu'aucun autre ^ 6' peut- 
être plus que plufieurs autres enfemble. Il ne rejîe 
plus qu'à prier Dieu qu'il vous conferve long-temps^ 
& cela , c'efi le prier pour votre gloire , & pour celle 
de toute FEglife. 

Cette Lettre fait aflez connoître l'ellime qu'on 

faifoit 



PRÉFACE. xvij 

ïiiiCoit du mérite de ce Cardinal , fon délintérefTemcnr 
& Ta modellie , Se l'ardeur avec laquelle il s'acquitta 
de tous {es emplois fi pénibles 6c fi importans. Il avoit 
parcouru l'Angleterre , la Hongrie , l'Allemagne , ôc 
la Pologne , & il ne ceffa prefque d'être employé 
qu'autant de temps qu'il en falloit pour changer 
d'emploi. 

Comme l'état Eccléfiaftique eft un état mêlé de 
dominatiori fpirituelle & temporelle , il y a peu de 
Royaumes dans l'Europe , qui n'aient quelques inté- 
rêts communs , ou pour le moins quelques liaifons de 
Religion avec Rome. Elle eft non-feulement la patrie 
de toute l'Italie , mais elle forme, pour ainfi dire, un 
monde fpiritueKquila fait devenir la Patrie commune 
de toutes les nations Chrétiennes. Les Princes & les 
peuples la révèrent. Les uns ont recours à fès ora- 
cles ÔC à {es décilions ; les autres la prennent pour 
l'arbitre de leurs différents -^ les autres implorent fon 
fecours contre les oppreflîons & contre les violences. 
Ainfi , la correfpondance y étant plus grande , &. les 
négociations plus fréquentes , il y a plus d'occalions de 
fe fervir de ceux qui , par leur efprit & par leur adrelTe , 
peuvent être utiles à l'Etat 6c à la Religion. Ceux 
qui liront la vie du Cardinal Commendon , jugeront ai- 
fément qu'il n'y eut jamais dans cette Cour de Mi- 
niftre plus employé que lui. Il commença à paroître 
dans un temps que deux grandes Puiffances difpu- 
toient de l'Empire de l'Italie -^ que les Royaumes les 
plus floriflans de la Chrétienté étoient divifés en {eôies , 
ÔC en factions ;, que le Concile de Trente aflemblé 
travailloit à détruire le fchifme ôc l'erreur , 6c à re- 
mettre la foi 6c la difcipline dans la pureté des pre- 
miers fiècles. Il fut d'abord envoyé vers tous les Prin- 
ces d'Italie ^ peu après vers tous les Princes d'Allema- 
gne. Il eut ordre de fe trouver au Concile. Ses mif- 
fions ont été plus étendues que celles des autres. Il a 
eu le foin de régler plufieurs Royaumes à la fois j ôc 
pour occuper cet efprit vafte , il a fallu lui donner nôn- 
Torne I. Seconde Partie. b 



xvii'j P R É F A C K. 

feulement des Provinces , mais des parties même ^ 
monde à rcfornicr. 

Je ne nVarrctcrai 'point ici à fînre remarquer la 
force de Ton éloquence : on la peut alFez voir dans les 
Haranques qu'on lira dans la fuite de cette fîilloire, 
ix. dans les fragmens de celle qu'il prononça dans le 
Sénat de Pologne avec tant de gravité , & tant de vé- 
hcinencc, qu'il épouvanta quelques cfprits emportés j 
cjui tâchèrent en vain de l'interrompre , &. de l'é- 
iî«(frj pouvanter lui-même. Un Hiftorien qui a écrit de 
Maximi- j'^j^j jjçg affaires de Poloî7nc, fous le rècrne de Ilenrr 
dro. de Valois , a inféré une partie de ce Difcours dans fon 
Hiftoire ^ êc quelques curieux qui en confcrvent des 
exemplaires entiers , en feront peut-être, part au pu- 
blic , aulVi bien que de quelques Inflructions politiques^ 
qu'on attribue à ce grand Homme. Après avoir re- 
pré{ènré les vertus du Cardinal Commendon , il efl 
juile que je parle aufTi du mérire de fon Hiftorien , qui 
avoii été le témoin de toutes fes a<^ions , & le com- 
pagnon de tous ks \'oyages ; ÔC je m'aiîlire que le Lec- 
teur jugera que fi la vie de l'un ell admirable j l'autre 
l'a décrite admirablement. 

Antoine Maria Gratiani , natif du bourg du Saint- 
Sépulchre , petite Ville d'Etrurie , étoit d'une Maifbn 
noble & ancienne. Jule Gratiani fon père , avoir eu 
dzs emplois conlidérables dans les armées , ÔC foie 
qu'il y eût acquis plus de réputation que de biens , foit 
qu'il eût négligé les alFaires de fa famille , il mourut 
fans avoir pourvu à l'éducation ni à l'établiiTement 
de (es enfans. Antoine , qui étoit le plus jeune , fut 
defliné à }''Orter les armes , ou à mener une vie oifeufe 
Se obfcure , fans aucun emploi public , & fans au- 
cune connoiifance des Belles-Lettres. Il étoit âgé «fe 
vingt-un an , oC il alloit prendre l'un ou l'autre àes 
partis qu'on lui propofoit : mais Commendon ayant 
reconnu l'efprit^C le génie de ce jeune lyjmme, folli- 
cita puilfamment Louis Gratiani fon frère aîné , de le 
faire élever dans l'étude des lettres humaines , ÔC il 



PRÉFACE. xix 

jugea dès-lors qu'il parviendroit un jour aux premiè- 
res dignités de l'Eglife. 

Il fut donc envoyé dans une petite Ville du Frioul 9 
pour y apprendre les principes de la langue Latine , 
fous un Maître qui avoit la réputation d'avoir trouvé 
une méthode beaucoup plus courte & plus aifée que 
l'ordinaire. Il fit en peu de mois , les progrès qu'on 
ne fait ordinairement qu'en pluiîeurs années j 6c il ré- 
compenfa yor Tes foins ÔC par la vivacité de fon efprir, 
le temps qu'il avoit perdu par la négligence de fes pa- 
ïens. Après qu'il eut acheVé fes premières études avec 
tant de fuccès , Com.mendon fè chargea lui-même de 
{on éducation. Il le prit auprès de lui j il lui expli- 
qua lui-même la Philofophie d'Ariftote ;, il lui fit des 
leçons de iMorale ôc de Rhétorique ;, il voulut achever 
de former l'eiprit de ce jeune homme , qui fj portoit 
de lui-même aux fciences ÔC à la vertu , 6c qui pou- 
voit lui être utile dans la fuite de fes emplois, hnfin 
il eut pour lui tous les foins d'un maître , & toutj la 
tendrelTe d'un père ^ Sc par fes confeils , par fes inf^ 
truftiuns 6c par fes exemples , il le rendit capable 
d'écrire (es grandes avions , ôC d'en faire lui-même 
de femblables. 

Depuis ce temps- là Gratiani s'attacha entièrement 
au fervice de fon bienfaièleur. Il l'accompagna dans 
tous fes voyages ■■, il J'aHlila dans toutes fès négocia- 
tions i ÔC il lui témoigna par-tout cette ardeur que 
l'inclination ôC la reconnoilTance font naître dans les 
belles âmes. Après l'éleftion du Duc d'Anjou , frère 
du Roi de France , le Cardinal Commcndon, prellé 
de partir de Pologne, Sc de s'en retourner en Italie, 
jugea à propos de le laifTer dans ce R.oyaume, pour 
encourager les Evêques , pour fortiiier le parti des 
Catholiques , 6c pour donner des avis importans au 
Roi , lorfqu'ii arriveroitdans (as Etats. 11 Ht naroître 
en cette occaiion tant de zèle & tant de fagelîe, que 
ce Prince fe fenit long - temps de fes confeils , ÔC lui 
propofa depuis des conditions très-avantageufes pour 

4ij 



XX P E E F A C E. 

rcngnr;Gr à fon fcnicc. Mais il étoit Ci étroitement 
lié aux intcrcts &. à la pcrfonnc de fon Maître , qu'il 
protelhi qu'il ne feroit jamais qu'à lui fcul , Se que 
c'étoit une allez grande fortune que d'être auprès d'un 
il excellent homme. 

Il tcmoignoit ain/î la pafTion &C rattachement qu'il 
avoit pour ce Cardinal f, &. ce Cardinal cherchoit tou- 
tes les occaiions de lui témoigner auffi fon alîeftion , 
& même fa reconnoilfance. Dans ce delfein l'ayant 
un jour tiré à part dans fon cabinet , après avoir loué 
fa fidélité , fon efprit , & fon défîntérelFement , il lui 
dit d'une manière très-obligeante qu'il avoit quelque 
honte de ne pouvoir lui donner que des preuves très- 
médiocres de fon amitié , ÔC qu'il n'avoit jamais fou- 
haité d'avoir de grands biens , que pour reconnoître 
fes grands fer\'ices j mais que ne pouvant être libéral , 
il ne vouloir point être ingrat. En difant ces mots , 
il lui donna une Ordonnance de quatre mille écus , ÔC 
le pria de les recevoir comme une marque de fon 
amitié, plutôt que comme une récompenfe de fes tra- 
vaux , Se de coniîdérer fon affeftion plus que fon pré • 
fcnt. Gratiani lui répondit très-modeftement , qu'il 
s'ellimoit allez bien récompenfe , s'il avoit eu le bon- 
heur de lui plaire j qu'il avoit une joie extrême de 
\oir que fa fidélité étoit connue , & que fes fervices 
étoient approuvés ;, mais qu'il avoit une douleur très- 
fenfible de fe voir traité comme un ferviteur intérelTé ^ 
qu'il lui étoit obligé de toute fon éducation , ÔC qu'il 
s'étoit fait honneur à lui - même en le fervant ;, ÔC 
après l'avoir remercié plulieurs fois , il refufa très- 
refpcclueufement de recevoir cette Ordonnance. Com- 
mendon admira fa générolité , ÔC peu de temps après 
il fe démit en fa faveur d'une Abbaye de deux mille 
écus de revenu , Sc le força de la recevoir quelque 
réfiftance qu'il pût faire. 

Après la mort de ce Cardinal, Gratiani fut un des 
Secrétaires de Sixte V, ÔC il s'acquitta de cet emploi 
iiivec beaucoup de fuccès. Il s'attacha au Cardinal 



PRÉFACE. xxj 

Alexandre Montako , 6c le fenât très-utilement dans 
quatre Conclaves confécutifs , particulièrement en ce- 
lui de Clément VIII. Ce Pape avoua fouvent , en pré- 
fence de plufîeurs peribnnes, qu'il devoit fon exalta- 
tion aux foins & à la prudence de Gratiani : aufTi lui 
donna-t-il des Charges &C des Bénéfices confidérables. 
Il le fit d'abord Evêque d'Amélia. Il l'envoya vers 
tous les Princes Chrétiens pour les exhorter à faire une 
Ligue contre le Turc ^ ÔC peu de temps après vers 
la République de Venife , où il fur quelques années 
fen qualité de Nonce Apoftolique. 

Il y eut deux rencontres , où il fit paroître fa ca- 
pacité 6c fon jugement. On agita une queflion très- 
importante 6c très-délicate touchant le droit des Vé- 
nitiens fiir la mer Adriatique. Il fut obligé d'écrire 
fur ce fujet , un Traité des Droits du S. Siège j & il 
le fit avec tant de force , tant d'élégance & tant de 
modération , qu'il foutint la caufe de l'Eglife , fans 
ofîenfer la République , 6c parut défenfeur de Rome , 
& ami de Venife tout enfemble. Après la mort d'Al- 
fonfè, Duc de Ferrare, Céfàr d'Eft, fon plus proche 
parent , vouloir fe mettre en pofTefTion du Duché. Le 
Pape alléguoit la défeftuofité de fa nailTance . 6c fou- 
tenoit que le Duché devoit être réuni au S. Siège. 
Céfàr fèmbloit être réfolu de défendre fa caufè par 
la voie des armes . Le Pape le menaçoit des Cenfures 
Eccléfiafliques , 8c levoit une grande armée. Chacun" 
tâchoit d'attirer les Princes Chrétiens à fon parti y 
6c il étoit à craindre que la guerre ne s'allumât dans 
toutes les parties de l'Italie. Le Sénat de Venife étoit 
pullFam^ment foUicité :, mais par les foins , 8c par les 
confeils du Nonce , bien loin de traverfer les deffeins 
de Sa Sainteté , il lui fournit même des armes , ÔC du 
fecours contre fon ennemi. 

Il efl certain que le Pape , à toutes les promotions 
qu'il fit , avoit réfolu d'envoyer le Chapeau à i'Evê- 
que d'Amélia ;, mais il en fut toujours détourné par 
le Cardinal Pierre Aldobrandin fon neveu , qui avoit 

^ii| 



xxij PRÉFACE. 

cil de grands démêlés avec la Maifon des Médicis, 

& qui ne vouloit pas qu'on élcvik un de leurs fu- 

jets. y\in(i,pour des intérêts particuliers , il s'oppo- 

ft.)ir aux intérêts de toute rKgliié. Ce n'elt pas ((u'il 

n'aimât ce flige Prélat , mais il le rcgardoit comme 

un fujet des Princes de Tofcane , que fa vertu ren- 

doit très - illullre , mais que fa nailTance pouvoir lui 

rendre furpedt. Voilà ce qu'on a écrit de la vie d'An- 

j.î/iin.v/- toine xMaria Cratiani. Il flit fort tourmenté de la goutte 

dus h ri- pendant fon féjour à Venifij :, ce qui l'obligea de fe re- 

pLiacc-" f'"'^^' '^ Amélia , où il vécut encore quelque temp» 

the, dans l'exercice continuel des vertus Chrétiennes &: 

Epifcopales , Se mourut enfin âgé de foixante-quinze 

ans, Fan 1611. 

Il a lailTé quelques ouvrages qui ont été loués de 
tous les favans. L'Hiftoire de la guerre de Chypre, 
un Livre des malheurs arrivés aux Hommes Illullres 
de fbn temps , le Synode de rEgliiè d' Amélia , & la 
vie de Jean-François Commendon , font encore ad- 
mirés de tous ceux qui les lifent. Le Cardinal Ben- 
tivoglio , qui n'ed pas £ijct à donner des louanges 
mal-à-propos , a fait l'éloge de ce Prélat. Il nous le 
Kémoi- repréfente comme un efprit adroit^ agréable & infi- 
res du nuant \ qui avait la réputation de J avoir par fai- 
Bentivol. ^^^^^^^ ^^ langue Latine & la Tojlane ^ qui avoit 
écrit en Latin VHifioire de Chypre , approuvée & 
admirée des plus fevères Critiques ,• qui pendant fa 
Nonciature de V emj't avoit mérité les applaudif- 
ftmens de cette République , ù les louanges de la 
Cour de Rome \ qui étoit enfin capable d'être Se- 
crétaire d'un Pape , 6* digne d'obtenir les récom^ 
penjes de cette Charge , après en avoir exercé glo- 
rieujément les fonclions. 

Que fi l'efjirit , la prudence ôc la probité d'ua 
Hiftorien fi célèbre peuvent déjà donner une grande 
idée de cette Hiftoire , l'on peut dire aufîl que cette 
Hiilôîre peut faire connoître le génie admirable de 
l'Hiibrien. Le llyle en eft naturel , élégant , plein 



PRÉFACE. xxiij 

5c majeftueux ^ & quoiqu'il ait de la netteté 5v de 
Ja douceur , il répond par-tout à la dignité du fujet, 
& à la gravité de la perfonne qu'il repréfente. Les 
■defcriptions y font vives ÔC animées, 6c toujours ac- 
compagnées de difcrétion &. de jugement. Les di- 
greiîîons n'y font pas fréquentes , mais elles y font 
utiles 6c agréables ^ 6c félon les règles de l'art , elles 
inftruifent , ou elles délaiTent l'efprit du leé^eur. Les 
fèntenccs y font mêlées fort à propos. Ce font tou- 
jours de grandes maximes mifes dans les endroits ou 
• elles doivent être ^ èi. l'Auteur n'y emploie jamais 
de ces petits jeux de paroles , ni de ces affo^lations 
indécentes qu'on fait qui font alTez dxi génie de fà 
Nation. 

Outre qu'il étoit fort éclairé , &C qu'il avoir appris 
l'art d'écrire les grandes actions , il avoir encore le 
bonheur d'être né dans un fiècle , qui ne fe relFen- 
toit plus de la barbarie des précédcns. Les belles-let- 
tres s'étoient rétablies , ou par la libéralité des Prin- 
ces , ou par la rencontre &C par l'émulation de quel- 
ques favaus 5 ou par une certaine révolution qui fait 
croître ou diminuer les fciences de temps en temps. 
Quoi qu'il en foit , le chaos étoit déjà développé. On 
avoit non-feulement retrouvé les règles de bien parler 
& de bien écrire , on les avoit même pratiquées avec 
fuccès 3 8c en renouvelant les préceptes de l'élo- 
quence , on en avoit donné de grands exemples. Les 
Bembes , les Manuces , les Politiens avoienr laifie 
des ouvrages qui approchoient de ceux de l'antiqui- 
té ^ &. ils avoient ii bien imité l'air 6c la politelfe des 
fiècles heureux , qu'ils étoient devenus les maîtres ÔC 
les modèles du leur. Ainli ,Gratiani a marché fur les 
traces des anciens ÔC des modernes i & félon le ju- 
gement de ceux qui favent l'art de l'hiftoire , Sc la pu- 
reté de la langue latine , il s'eiï rendu comparable aux 
uns Se aux autres. 

Mais ce qui doit rendre fon Hiftoire plus (*Dnlidé- 
xabk y ç'eft çju'ij paroît toujours exact , ôc qu'il a yu 

h iv 



xxiv P R É F A C F.. 

une partie de ce qu'il rapporte. Ceux qui ont écrit 
leurs propres allions font tombés ordinairement dans 
le foupçon , ou de les avoir relevées par orgueil , ou 
d'en avoir diminué la gloire par modeftie. Ceux qui 
écrivent des hiltoires éloignées font ibuvent fujets à 
être trompés , & à tromper eux - mêmes les autres. 
Notre Hiftorien n'a point été prévenu ^ Se il n'a point 
été contraint de percer l'obfcurité des liècles pafles , 
il a trou\ é la vérité fans avoir la peine de la chercher , 
parce qu'il a été le témoin des chofes qu'il a écrites y 
^C le confident de celui dont il a été l'Hillorien. 

On peut aifémcnt remarquer fa bonne foi , 6c fon 
adrelîe dan? les portraits qu'il fait de ceux qui ont été 
les principaux aéleurs des affaires qu'il traite. Il les 
examine par tous les endroits j il découvre leur eP 
prit , leurs intentions , leurs pafTions & leur con- 
duite. Il décrit leurs bonnes & leurs mauvaifes qua- 
lités ^ Se il diftribue la louange 6c le blâme avec beau- 
coup de jugement. Quoiqu'il foit attaché aux inté- 
rêts de la Cour de Rome , il n'en approuve pas aveu- 
glément les défordres , ôc il diftingue dans les Papes 
mêmes, ce qui eft louable d'avec ce qui ne l'eft pas. Il 
a même voulu nous marquer quelques défauts de fon 
Maître dans les derniers Chapitres de fa vie , & mêler 
quelques ombres aux couleurs éclatantes de fon por- 
trait. Il reconnoît qu'il avoit une fermeté trop in- 
flexible , des manières de railler un peu trop piquan- 
tes , 6c quelque intempérance de curiofité. Ainii re- 
préfentant l'état des perfonnes dans le naturel , il 
blâme fans aucune apparence de pafîîon , ÔC il loue 
fans fe rendre fufpcct de llatterie. 

Quelqu'un trouvera peur-être que le cours de cette 
Hiftoire eft trop fouvent interrompu , ÔC que les ha- 
rangues y font trop frcx^uentes & trop longues. Mais 
il faut confidérer qu'elles font toutes importantes , 
qu'elles font vraifemhlables , Sc meiuc véritables , ÔC 
qu'elles ne difent rien de fuperflu. J'avoue qu'on ne 
(àuroit afiez blâmer ces hiftoriens qui veulent faire 



^ 



PRÉFACE: xxv 

les déclamateurs , 5c qui interrompent le cours de la 
narration pour faire valoir leur éloquence. Je fai qu'il 
faut éviter ces difcours étudiés , qui ne relèvent pas 
la beauté de l'hiftoire , 6c qui ne fervent qu'à mon- 
trer la vanité de Fhiftorien , & à faire paroître fon 
efprit au préjudice de fon jugement : mais lorfque 
les occalions font prenantes , Sc qu'il s'agit de tou- 
cher j ou de convaincre des Princes , ou des afTem- 
blées , les Harangues deviennent une des plus agréa- 
bles parties de THiftoire. Celles du Cardinal Com- 
mendon font de cette nature. Il étoit obligé de ré- 
duire des efprits préoccupés , de répondre aux invec- 
tives des hérétiques , de réfifter aux paflîons violentes 
des Princes , de les exhorter à la paix , ou de les ani- 
mer à la guerre \ de forte que ks difcours font liés 
avec fes a6tions , ôc i<à'?, raifonnemens font eiléntiels 
à fon Hiftoire. Quelques hifloriens ont négligé la vrai- 
femblance en ces occafions. Ils ont prêté indifcréte- 
ment leur efprit 5c leur éloquence , & ils ont fait parler 
les plus barbares comme les plus polis. D'autres n'ont 
pu {ê régler fur la vérité \ &C nous ne trouvons pas 
étrange que Tite-Live , qui n'avoit point ouï les ha- 
rangues des premiers Romains , les ait fait haranguer 
dans fon Hifloire. Faudroit-il que Gratiani eût ou- 
blié ces difcours qu'il avoit ouïs , qu'il avoit lus , ôc 
qui ne doivent point pafTer pour trop longs , puifque 
tout y fert à la caufe , & qu'il n'y a rien d'inutile ? 

Je ne puis alTez m'étonner qu'une Hiftoire qui com- 
prend tant d'événemens remarquables , Se qui mérite 
d'être eftimée de tous X^s favans , ait été près d'un 
lîècle prefque inconnue , ou par la négligence des 
curieux , ou par des confidérations politiques. Elle 
feroit encore enfévelie dans la poufllère de quelques 
cabinets , fi le do£i:e Monfieuj- Séguin , Doyen de 
TEglife Royale de S. Germain de Paris , pendant fon 
voyage de Rome ne l'eût tirée de l'obfcurité où elle 
étoit. Il étoit réfervé à cet Homme fage , qui a tant 
contribué à l'intelligence de l'Hiftoire ancienne , de 



xxv) 1> R /•: F A C E. 

donner encore au iniblic cette Partie tic la moderne , 
& d'enrichir la France des dépouilles de ritalic. 11 
reçut ce nianufcrir d'un iliuitre Abbc , qui par fa ver- 
tu , par la naiirance , ik. par dm érudition , tient un 
rang très-conlidérable dans la Cour de Rome. Voilà 
les aventures de l'Hilloire que j'ai traduite. 

Pour ce qui regarde ma 1 raduAion , je n'ai qu'à 
prier le Lecteur d'en juger fevorablcment. J'ai (iiivi 
mon Original , fans m'y attacher avec trop de fujé- 
tion j &{. j'ai taché de confervcr par-tout le fcns de 
l'Auteur , en l'accommodant à notre Langue. J'ai cru 
qu'il m'étoit permis de retrancher quelques redites 
dans les harangues , & dans les digreiïions , & d'a- 
doucir quelques termes qui ex}">riment un peu forte- 
ment les prétentions de la Cour de Rome , & qui ne 
ibnt pas tout- à-fait de notre ufage. 




XXVI| 






T A B L K 



DES 



CHAPITRES. 



f^^- 



^?^ 



LIVRE PREMIER. 



L'Origine & la Famille de Jean 
François Commendon , page i 
Ce qui lui arriva en fon enfance : 
les dangers qu il courut fur Veau^ 

4 

La première éducation de Commen- 
don , 6 

Commendon fait un voyage à Ro- 
me. Un de fes amis lui donne ce 
confeil , i o 

Commendon entre dans les emplois. 
Sa conduite dans les commence- 
mens , 13 

Les emplois & les honneurs de Com- 
mendon , 17 

On prédit à Commendon ce quil 
doit être un jour , 1 8 

Par quelle voie Commendon s'infi- 
nua dans les bonnes grâces du. 
Pape Jule , u 



Chap. 


I. 


Chap. 


II. 


Chap. 


III. 


Chap. 


IV. 


Chap. 


V. 


Chap. 


VI. 


Chap. 


VII. 


Chap. 


VIIL 



xxviij T A B L i: 

CnAP. IX. Le Piipe envoie Cnmmcndon an Duc 
dVîhin , i ^ 

CfiAP. X. Commcndon va en Flandres avec le 
Ugat , z4 

Cil A p. Xï. Commcndon pajfc en yingleterrc. 
Ce qiid y fit ^ zX 

CiiAP. XII. Commcndon retourne ci Rome. Il 
rend compte au Pape , & aux 
Cardinaux , des affaires d'Angle- 
terre , 3i 

Chap. XIII. Commendon efl envoyé en Portu- 

S^^ » 3 5 

Chap. XIV. V amitié que h Pape Marcel., ù le 

Pape Paul IV. avoientpour Com- 
mcndon , 37 

CiiAP. XV. Commendon repaffe en Flandres 
avec le Cardinal Scipion Rebi- 
ba , 59 

CiiAP. X\'I. Commendon efi envoyé t) la Répu- 
blique de Venif'e ^ ù n tous les 
Princes d'Italie , 41 

Cfiap. XVII. Commendon retourne a Rome. Il 
^fl àifgracié , 45 

Chap. y.'^lW. Le Cardinal Carafe^ Ù fes frères 
font chaffés de Rome , 48 

LIVRE SECOND. 

Chap. I. /^Ommendon efi envoyé à VEm- 

\^ pereur ^ Ù aux Princes d'Alle- 
magne , pour les convier c) fc 
trouver au Concile de Trente , 
ou à y envoyer des Anibaffadeurs , 

53 

Chap. il. Ce que fît Commendon dans VAf- 

fembléc des Princes Protejîans , 

~ 57 



DES CHAPITRES. xxlx 

Chap- III. Difiours outrage ux des Princes 
Pratejîans. Réponfè de Commen- 
don , 6i 

Chap. rV. Commendon yifiu prefque touu 
r Allemagne , ' 70 

Chap. V. Commendon efl envoyé vers l'Em- 
pereur Ferdinand , par les Pré- 
Jidens du Concile de Trente , 

n 

Chap. VI. Commendon ejî envoyé Nonce ea 
Pologne , 79 

Chap. VII. Le Nonce trouve la difcipline de 
VEglife renverfée dans la Polo- 
gne , 81 

Chap. VIII. Commendon trouve les Evêques de 
Pologne divifés entre eux. Il re- 
jeté les Confeils artificieux de quel- 
ques-uns ^ 85 

Chap. IX. Commendon fait chajfer de Polo- 
gne Bernardin Okin , ù quel- 
ques autres Hérétiques , 90 

Chap. X. Commendon rejeté la propofitioa 
d'ajfembler un Concile National, 

Chap. XL Le Roi & le Sénat de Pologne re- 
çoivent les Décrets du Concile 
de Trente , 100 

Chap. XII. Le Nonce yifite toute la Pologne , 

107 

Chap. XIII. De quelques Animaux de la Pruf- 

r^ -> 114 

Chap. XIV. De V Ambre , iig 

Chap. XV. Du voyage de Commendon dans la 

RuJJie , 119 

Chap. XVI. De la Podolie ; & de l'avis que 

Commendon donne au Roi , de 

peupler cette Province y 12,5 

Chap. XVII. Le Roi a dejfein de répudier la. 



Yxx T A R I, r. 

Reine Ja femme. II veut pr/- 
venir l'cj'prit tic CommenJon , 

129 
ChAP. XVITI. Les Evêijucs s'ajprmhlcnt. Commen- 
(ion leur perjhnde de détour- 
ner le Roi de fon dejfein ^ 140 
CilAP. XIX. Commendon tâche de convaincre 
le Roi , // empêche le divorce , 

145 

s^ - yga 

LIVRE TROISIEME. 

CiiAP. I. /^'' Ommendon efi fait Cardinal h 

V^ lajbllicitation de faint Charles 

Borromée ^ 155 

CiiAP. II. Commendon part de Pologne ^pour 
aller , en qualité de Légat , en 
Allemagne , 164 

CiiAP. III. Commendon retourne il Rome ^ 172. 

CnAP. IV. Le Cardinal Commendon ejl en- 
voyé pour la féconde fois Légat 
en Allemagne , 175 

Chap. V. Le pape donne tr Commendon la 
commijjion de réformer le CUr- 
gé d'Allemagne , i%6 

Chap. VI. Commendon travaille ci faire con- 
clure la ligue des Princes Chré- 
tiens contre les Turcs , 1K9 

Chap. VII. Commendon ejl envoyé Légat en 
Allemagne ù en Pologne , 195 

Chap. VIII. Commendon foutient la caufe du 
Grand Duc de Tofane , contre 
les prétentions de l'Empereur , 

19X 

Chap. IX. Commendon part de la Cour de 
l'Empereur pour aller en Pologne 
en qualité de Légat , 2.05 



DES CHAPITRES. xxx; 

Chap. X. // tâche d^ engager le Roi & les Po- 
lonots à entrer dans la Ligue con- 
tré les Turcs ^ ZOt^ 

Chap. XI. Dijloars du Cardinal Commendon 
au Sénat de Pologne , 2 r 5 

g^ == — ^^ 

LIVRE QUAI^RIEME. 

Chap. L T" A mort duRoi SigifmondAu" 

X-J g^fié^ qui fut le dernier Roi de 

la race de Jagellon , 2,25 

Chap. II. Commendon dffpofe les efprits à 
élire un Roi Catholique , 2 2 S 

Chap. III. Le Légat engage deux Seigneurs 
de Lithuinie à élire un fils de 
r Empereur ^ t. 3 4 

Chap. IV. Commendon fait favoir à t Empe- 
reur létat des affaires de Polo- 
gne ^ 238 

Chap. V. Les Hérétiques députent à Com- 
mendon pour l'obliger àfortir du. 
Royaume , 241 

Chap. VI. Comme l Empereur ruina par fa. 
lenteur toutes les prétentions du. 
Prince Ernefi f on fils j 244 

Chap. VII. Des Princes qui prétendaient au 
Royaume , 248 

Chap. VIII. La brigue du Duc d'Anjou efi la 

plus confidérable. Les Hérétiques 

tâchent de traverfer fon éleclion , 

251 

Chap. IX. Entreprife des Hérétiques^ qui fc 
nommoient les Confédérés , zs6 

Chap. X. Commendon arrive â JVarfovie. 
L'avis quon lui donna dans le 
Camp , 261 

Chap. XI. La Diéte fe tient. Le Duc d'An- 



sxxij TABLE DES CHAPEERES. 

jou (ft du Roi de Pologne , x6(î 

Cfr.AP. XII. Commeriiion part de Pologne. Le 
Roi y l'Jl long-temps attendu , 

274 

CuAP. XIIL LAuteur de cette Hijloire donne 
quelques avis importuns au Roi 
i) j'on arrivée , z8o 

Chap. XIV. L arrivée du Roi ^ & fin Couron- 
nement^ 2X7 

CuAi'. XV. La fuite du Roi, 291 

Chap. XVL Comniendon retourne à Rome. Il ejl 
inquiété par le Cardinal Farneje. 
Le Pape fabandonne à J'es en- 
vieux. 1 94 

Chap. X\'ir. Vejprit & la conduite du Cardinal 
Commendon. 197 

CrJAP. XVIU. Sa fermeté contre les Grands. 300 

Chap. XIX." Sa coutume de ne Je jujiifier ja- 
mais lorfquon l'accufoit injujîe- 
ment. 306 

Chap. XX. Le défintérejfement de Commendon, 

309 

Chap. XXI. Son extérieur ,fa maladie ^ fa mort. 



FIN de la Table des Chapitres. 



HISTOIRE 



LA VIE 

DU CARDINAL 
3 E A N.FRANÇOIS 

co 



LIVRE PREMIER, 



^y- 



■'^ 



CHAPITRE PREMIER. 

L'' Origine" ^''''îa'FJmlle de J.-ari - François Commendon. 

LA familié des' Commentons eft une des plus anciennes 
familles de la ville de Bergame en Italie. Ils prétendent 
être foTtis originairement d'Allemagne ; & ils racontent 
Gu'nn de leurs ancêtres , nommé Dogalde , homme de qua- 
lité , ayant été obligé de fe retirer de fon pays, fe réfugia 
en Italie , qu'il fut reçu avec beaucoup d'honneur par les ha- 
bitans de Bergame ; 6z qu'après qu'il eut joui quelque temps 
de tous les droits de citoyen , & qu'il eut été même af- 
focié au confeil de cette ville , îl alla recueillir ce qui lui 
reftoit de la fuccelTion de fes pères , & vint s'y établir peu 
de temps après. Ses delcendans augmentèrent leurs biens 
& leur fortune , & quittèrent le nom de leur maifon pour 
prendre celui d'un bourg des environs de Bergame , nom^ 
mé Commendon , dont ils étoient devenus feigneurs. 

On peut aifément connoître qu'ils étoient confidôrables 
par leur puiflance & par leurs richeffes. Car outre le bourg 
de Commendon , & le village d'Albin qu'ils ont poffédés , 
ils ont laiffé de grands revenus, &: de grands héritages à 
i'églife de Bergame , où l'on voit encore ^ujcaird'hui leurs 
Tom( 1, Sicondi Partie, A 



2 La Vif. du Cardinal 

a'mes gravées fur des pierres , comme un monument éter- 
nel de leur piété , & de leur libéralité tout eni'emble. 

Jiiim Galeas , duc de Milan , qui avoit amalle de (i grands 
trèTors , qu'on le ioupçonna de vouloir Te rendre maître de 
toute l'Italie , ayaiu rcdnit la ville de Beri;anve Ions Ion 
obeillance, ruina eiuiéremcnt la maiion des Commendons , 
parce qu'ils avoient été des premiers à fe déclarer contre 
lui , & qu'ils s'étoicnt attachés avec trop de chaleur aux in- 
térêts de la république de Venife. Concine , qui étoit pour 
lors le chef de la famille , fut dépouillé de tous fes biens , 
& chafle de fon pays. 11 fe retira chci les Vénitiens , qui le 
reçurent avec beaucoup d'affedlion , lui allîgnèrent des pen- 
iions pour lui & pour toute fa poftérité, & ordonnèrent 
qu'on fourniroitdu tréfor public la dot de fes filles. On trou- 
ve encore dans les regiltres du fénat ces ordonnances , con- 
çues en des termes très-honorables pour Concine & pour (es 
ancêtres. On les traite de perlonncs illuftres par leurs ri- 
chefles, par leurs alliances , par les terres qu'ils poffédoient, 
& par le grand pouvoir qu'ils s'étoient acquis parmi les ha- 
bitans des montagnes. Le fénat leur rend ce témoignage 
public , qu'ils avoient tout facrifié pendant la guerre de Mi- 
laii , pour le fervice de la République. 

Cette famille ainfi ruinée fe difperfa i;n divers endroits : 
les uns fe réfugièrent dans des villes voifuies , & s'établi- 
rent dans les lieux qu'ils avoient choifis pour leur retraite ; 
les autres retournèrent à Bergame , où ils font encore au 
rang des principaux & des plus riches citoyens. Le bifayeul 
de celui dont nous écrivons l'hiftoire , fut un de ceux (pi 
renoncèrent à leur pays. 11 fe retira à Venife , il y tranfpor- 
ta tout ce qu'il put recueillir de fes biens ; il s'y maria , & 
lailTa un tîls nommé Jofeph. Celui-ci eut auffi un fils nom- 
mé Antoine , qui fut élevé avec beaucoup de foin , & qui 
devint très-habile philofophe, & très-excellent médecin. 

Il exerça la médecine avec plus d'honnêteté, qu'on ne 
fait ordinairement. 11 confidéra toujours plus fa réputation , 
que fes intérêts , & fe tmt aflez bien récompenfé par le 
plaifir qu'il avoit de fervir fes amis malades. Ainfi mépri- 
iant le gain , il s'acquit l'amitié de toute la ville , & mérita 
d'é'pouler une fille d'une des plus nobles familles des féna- 
tcurs. Il eft vrai que le hafard y eut prcfque autant de parc 
que le mérite. Cette fiJle avoit perdu fes parcns , & étoit 



COMMENDON. LiVRE I. j" 

tombée fous la conduite d'un frère bizarre & intérefle , 
qui , contre toutes les lois de la railbn & de l'amitié , la 
traitoit plutôt comme l'on eiclave , que comme fa fœur. 
Quoiqu'elle fût âgée de plus de vingt-cinq ans , il n'avoit 
nul égard , ni à fa qualité , ni à fon âge ; & de peur d'être 
obligé de lui donner une dot confidérable , s'il la marioit à 
une perfonne de fa condition , il avoit refufé ou négligé 
tous les partis avantageux qui s'étoient préfentés pour elle, 
■ tnfin elle fe lalfa de ce mauvais traitement , après l'avoir 
fouffert affez long-temps ; &: craignant de vieillir dans cet 
état miférable , elle réfolut de fonger elle-même à fon re- 
pos. Le chagrin la rendit malade ; & dès qu'elle fut guérie , 
elle fe choifit pour époux celui que fon frère lui avoit choifi 
pour médecin. Antoine content de ce que la fortune lui 
avoit offert , demeura dans une honnête médiocrité , & 
paffa le reile de fes jours fans ambition. Celui-ci fut pèr$ 
de Jean-François Commendon. 

Laure Barbarigo fa mère étoit d'une des premières mai- 
fons de Veniie , illuftre par fon ancienne nobleffe , & par 
les alliances qu'elle avoit avec tous les principaux fénateurs 
delà ville. Claire Bolanie ayeule.maternelle de Commendon, 
avoit apporté plus de foixante & dix mille écus d'cr en 
mariage , & avoit rendu cette famille très-puiffante. Marc* 
Antoine Barbarigo fon ayeul eut l'honneur de voir fes deu^t 
frères, Marc & Augufdn, chefs de la République l'un après 
l'autre. Marc fut recommandable par fa modeftie , par fa 
probité , & par les foins qu'il eut de régler le gouverne- 
ment , & de le tirer des mains de quelques familles ambi- 
tieufes, qui s'eftimoient plus anciennes que les autres, 6c 
qui , fur ce droit imaginaire d'ancienneté , s'étoient rendues 
maitrelTes de la République. Il augmenta le nombre de ceux 
qui dévoient conduire l'Etat, & le réduifit en la forme où 
nous le voyons aujourd'hui, Auguftin paffa pour un homme 
fort fage & fort politique , & fit des avions plus éclatantes 
que fon frère. Il s'acquit une fi grande autorité dans I4 
ville , pendant qu'il en fut le chef, qu'il n'aurcit pas été fur 
pour la liberté publique de lui donner ce pouvoir fi abfolu, 
s'il n'eût mieux aimé fervir fon pays, que ;l'y régner. U eut 
tout l'éclat & toute la majefté d'un roi parmi fes citoyens y 
& n'en voulut point retenir la puiflance. On affurç même 
qu'étant fur lepçint dejnourir , il l^s avertit de ne donner 

A % 



4 La Vit: du CARPivAt 

ja:iiais tant crauroritc à des particuliers clans la Réiniblique ; 
6: que les Vcnitions, Aiivant ce conlcil , tirent des lois 
t:ès-révères pour arrêter &: pour modérer la puilVance de 
Jcuis i^oges. 

Antoine eut quatre cnfensde Laure, Jean-François qui 
naquit à Venile l'an 1 5 14 , le dix-i'eptième jour de Mars, 
lur le midi ; Jolepli , qui mourut prelqi'.c dans Ion enfance ; 
Clémence, & Lucrèce, Lucrèce étant encore tort jeune , 
touchée du défit de ton falut , quitta le monde , ik fc con- 
tacra à Dieu dans un monatKre de religicufes de Padouc , 
ou elle avoir été élevée dés les premières années. Elle mou- 
rut Fan 1 5 64 , dans le temps que Commendon étoit nonce 
en Pologne. Clémence fut mariée à Venife avec Baltafar 
Caveo , jeune homme d'une ancienne famille de fénateurs. 
Piiilippe Mocenigo , qui fut depuis archevêcpie de Chypre, 
qui avoir été compagnon d'étude de Commendon , & qui 
lui confcrva toujours cette amitié qui les avoit unis dans 
leur enfance , s'entremit pour ce mariage en l'abfence de 
fon ami. Cette Dame eut trois enfans , Jean-François , 
Antoine &: Laure. Laure avoit été accordée à l'âge de vingt 
ans , à un homme de qualité , nommé Sylvio Gonzague ; 
mais eUc mourut un peu avant fes noces , d'une maladie 
contagieufe qui emporta prefque en même-temps , fon pè- 
re, fa mère & fon frère Jean-François, les uns après les 
autres, l'an 1576. Commendon, qui étoit déjà cardinal, 
fut fenfiblement touché de ce malheur , qui défoloit toute 
fa famille. 11 en reçut la nouvelle avec beaucoup de dou- 
leur : mais il fouffrit pourtant cette perte avec une grande 
fermeté d'efprit. Antoine , qui étoit le plus jeune de tous, 
ayant furvécu tous les autres , fut l'unique héritier de Corn > 
mendon. Il fut pourvu de quelques bénéfices de grand reve- 
nu, & s'étant engagé aux ordres facrés , il fut le dernier de 
fa race , & vit périr en lui toute l'efpér.ance de fa raaifon. 

K^ === — =yga 

CHAPITRE II. 

C\- (jiii lui arriva en fon enfance : hs danf^ers quil courut fur l\an. 

3_yiL<> que Commendon fut ne , comme on- l'eut appro- 
ciié d'un vaiC qu'on avoit prépaie pour le laver , félon Idt, 



COMMENDON, LiVRE T. 5 

coutume , on dit qu'il fe tint quelque temps à genoux , & 
quil leva fes mains jointes vers le ciel. Le jour de fon bap- 
tême , comme on le portoit à l'églife , l'air étant fort fom- 
bre & fort obfcur , on remarqua qu'un rayon du foleil , qui 
parut comme un éclair , perça les nuages les plus épais , & 
répandit fur cet enfant une très-agréable lumière. Soit que 
ces chofes foient arrivées par hafard , ou qu'elles aient 
été des préfages de l'avenir , on les racontoit comme très- 
certaines. 

A peine avoit-il atteint l'âge de quatre ans, qu'il fut 
dans un danger évident de périr fur l'eau. Sa mère palToit 
de Chiûza à Venife dans une petite barque , & le reme- 
noit avec elle. Comme c'eft l'ordinaire des enfans de fe 
faire des jeux & des plaifirs de toutes chofes , celui-ci s'é- 
toit avancé , fans qu'on s'en aperçût , vers le bord du 
navire , & s'efforçant de toucher l'eau avec fa main , il fe 
pencha fi fort en fe jouant , qu'il tomba malheureufement 
dans la mer. Cependant le vent étoit favorable , & la bar- 
que alloit à pleines voiles. Cette dame fut fi furprife , & 
fi touchée de cet accident , .qu'elle en perdit prefque le ju- 
gement ; & dans l'excès de fa douleur, elle fe fût précipi- 
tée elle-même après fon fils , fi Ton ne l'eût retenue. Mais 
le pilote qui tenoit le gouvernail ayant vu la chute de cet en- 
fant , le fecourut foi t à propos. 11 relâcha d'abord la corde , 
détendit la voile , & fe jeta dans la mer avec tant de har- 
diefie & de promptitude , qu'il le prit flottant encore fur 
l'eau , & le reporta à la nage jufques dans les bras de fa 
mère , qui étoit fi accablée de douleur , qu'elle étoit fur le 
point de rendre l'ame. Commendon fut depuis fi illuftre , 
qu'on peut juger qu'il fut fauve d'un û grand danger par 
une providence particulière de Dieu , qiù le réfervoit pour 
de grandes chofes. 

On a remarqué qu'il ne fit prefque jamais de voyage par 
eau , fans courir quelque grand danger. Dans un voyage 
qu'il fit à Rome, il s'embarqua à Chioza , pour paffer à 
Ancone , & le navire où il étoit fe brifa de nuit vers Si- 
nigaglia. Quelques-uns de ceux qui étoient avec lui ne pu- 
rent réfifter à la violence des vagues , & demeurèrent en- 
fevelis fous les eaux , quoique la tempête les eût jetés près 
du rivage. Pour lui , qui ne favoit point nager , il marcha 
plus de trois cents pas fur des fables toujours battus des on- 

A3 



6 La Vir du Cardinal 

des , & Cinv^na la tciro , aprcs beaucoup de peine , dans 
roblcutité de la nuit. 

Lorûju'il ùit cil Flandres , ayant été obligé de s'embar- 
quer à Amllerdam , le tiel doux & (erein, & le vent fa- 
vorable fembloient lui promettre une heureule navigation. 
Mais il s'éleva la même nuit une tempête violente ; des té- 
nèbres épailVes le répandirent dans l'air ; les éclairs & les 
tonnerres redoublés jetèrent la frayeur dans tous les ef- 
prits. Le capitaine du vaiffeau , & les pilotes mêmes furent 
épouvantés ; & le vaifleau fut fur le point d'être iubiner- 
gé. L'incommodité de la mer , & la crainte du pérU avoicnt 
abattu le corps & l'efprit de tous ceux qui fe voyoient ré- 
duits à cette extrémité , du nombre defquels j'étois moi- 
même qui ai compofé cette liiûoire. La pluie étoit i\ gran- 
de , qu'il fembloit qu'elle alloit remplir le vaifTeau ; le \ei\t 
la pouffoit avec tant dimpétuofité contre le vifage de ceux 
qui vouloient travailler , qu'ds furent obligés d'abandonner 
le travail. Conimendon ne s'étonna de rien ; il fit lui feul 
toutes les foliotions des pilotes , afTifté de Denys Viterbe 
de Padoue fon valet de chambre , qui n'avoit point été 
incommodé de la mer. 11 encouragea tout le monde par 
fes foins & par fes paroles, & nous fauva lui feul du nau- 
frage. Le lendemain, fur la pointe du jour , la tempête 
ceRa , & la mer dev'mt tout- à- fait calme. 

11 ne fe mit jamais fur aucune rivière dans fes voyages, 
qu'il ne lui arrivât quelqueaccident fâcheux. Quelques-uns de 
fes amis l'avertirent qu'il devoit éviter toute forte de navi- 
gation y qu'il y a\ oit du danger pour lui fur les eaux ; & 
qu il devoit craindre quelque malheur à venir , par l'expé- 
rience qu'il avoit des malheurs pafl.es. Mais il fe moqua de 
ces avis & de ces prédirions , & l'on ne put jamais le dé- 
tourner de s'embarquer toutes les fois que la néceffité de 
fes affaires , ou la commodité de fes voyages lui en préfen- 
tèrent l'occafion. 

E^ — . ^==^ y^ 

CHAPITRE I I L 

La première cJuc.ition de CommcnJon. 

O On père le fit élever avec beaucoup de -foin , parce 
qu'il avoit remarqué en lui dès fa première enfance de gran- 



COMMENDON. LiVRE I. j 

des lumières d'efprit , & que des aftrologues qu'il avoit 
confultés fur ce fujet , lui avoient donné de très-grandes 
efpérances. A l'âge de dix ans il compofoit des vers latins, 
même fur le champ , fur quelque matière qu'on lui propo- 
fât : ce qui le rendit fi agréable aux principaux de la ville , 
qui étoient des amis de fon père , que plufieurs avoient 
la curiofité d'aller au collège où il étudioit , pour y être té- 
moins de fon efprit & de fon génie dans fes exercices ordi- 
naires , & pour juger eux-mêmes , fi fa réputation étoit 
bien fondée. L'on avoit une fi grande opinion de lui dans 
la ville , que c'étoit la coutume de tous ks pères , lorfqu'ils 
corrigeoient leurs enfans, ou qu'ils les exhortoient à la ver- 
tu , de leur propofer l'exemple de Commendon. 

II eut pour maître (.z) Jean-Bernardin Félicien , homme 
de grande érudition , & fort ftudieux , à qui l'on a fouvent 
ouï dire qu'il s'étoit rendu plus illuftre dans Venife par Vq{- 
prit de Commendon , que par le fien propre. Auflî , quoi- 
qu'il eût élevé une grande partie des enfans des fénateurs , 
il ne fe louoit que du naturel excellent , & de la force d'ef- 
prit de celui-ci , s'appliquant entièrement à lui donner tou- 
tes les connoiffances dont fon âge pouvoit être capable. Il 
tomba enfuite entre les mains d'Antoine Arias Efpagnol , 
célèbre grammairien ; & U apprit le Grec au même-temps 
d'Antoine Eparque de Zanthe. 

11 avoit un efprit capable de concevoir tout ce qu'on 
lui vouloit apprendre , & une mémoire heureufe , qui re- 
tenoit tout ce qu'il avoit une fois appris ; ce qui n'arrive 
que rarement. Car ces efprits vifs & agifîans , qui compren- 
nent les chofes prefque en un moment , les oublient auffi 
aifément qu'ils les ont comprifes ; au lieu que ceux qui ne 
les apprennent qu'avec peine , fe les impriment aufli plus 
avant dans l'efprit : comme les images qu'on a gravées avec 
travail , s'effacent plus difficilement que celles qui ne font 
que marquées fur la fuperficie. Il fe plaifoit particulièrement , 
à entendre parler des adlions des hommes illuftres , qui 
avoient acquis de la gloire par leur vertu , & qui s'etoient 
ouvert le chemin des honneurs par leur efprit & par leur 

(il) Jean Bernardin Félicien florifloit vers le milieu du XVI. fiè- 
cle : il s'eft fair ccnnoître par un grand nombre de traduftions lati- 
nes des auteurs Grecs , mais au jugement des favans , fes traduc- 
tions tiennent trop de la parapluafe , & pèchent par déf.:ut de 
fimpllcicé, 

A4 



8 La Vie du Cardinal 

ir.c ri te. 11 ccoutoit avec une atcention admirable le récit 
tic louis belles a£lions. Il prioit foiiveut l'on pcrc& ion maî- 
tre de lui raconter l'hilloire de quelque j»rand iK'rfonnage; 
ioit que ce ne lût qu'une curiofué naturelle d'entant ; loit 
qu'il eût déjà de grands principes d'honneur , &: qu'il ("en- 
tit dans Ion ame des inou\ emens de l'a propre xcrni , en 
s'inllruiùnt de celle des autres. 

A l'âge de quatorze ans , il fut envoyé à Padouc , où 
il b'occupa avec beaucoup de (uccés à l'étude des bellcs- 
lett:es. 11 lé la'ifl'a charmer des douceurs de la poëfie, & 
s'appliqua fi heureufement à lire &. à écrire des vers , que 
l'on étolt étonné de voir, que dans fa grande jeunené, 
non-leuJement il turpalTcit ceux de l'on âge , mais qu'il 
pouvoit même être con;paré aux plus excellons poètes de fon 
îîècle. Il s'adonna enfuite à la philolophie , qu'il apprit 
fous de très-habiles doOeurs ; & s'inftruifant lui-même de 
toutes les opinions , &: de toutes les maximes de la fagcfTe 
ancienne , iJ s'attacha particulièrement à la do6^rine de 
Platon ; paice qu'elle a plus de conformité que les autres 
avec les fentimens &les préceptes du chriltianirme. Il tra- 
dulfit de Grec en Latin une partie des livres de ce philofo- 
phe pour s'exercer, & lit des obi'ervations très-iavantes 
pour en éclaircir les endroits les plus oblcurs , & les plus 
diiHciles. Ces commentaires étoient entre nos mains , & 
nous les confervions avec beaucoup de foin depuis pluficurs 
années; mais il les trouva par haiard , &. les brida, quoi- 
qu'ils euffent pu lui faire honneur pa'.mi les favans. 

Pendant qu'il s'occupoit ainfi à l'étude, & qu'il fe lailToit 
«ynporter au plaifir de favoir , s' appliquant à la leflure^& 
à la comtemplation fans relâche ,& fans avoir aucun égard 
à fa fanté , il tomba dans une maladie très-incommode & 
très-dangcrcu'.e , qui faillit à retarder fes progrès , & à 
romore mùne le cours d'une vie , qui devoit être fi glorieu- 
fe. Ur.e humeur piquante", & une quantité de fang cor- 
rompu, fe jetèrent lur fes yeux, & lui firent perdre le re- 
pos, & I u'age même de la vue. Rien ne le pouvoit fou- 
lage r ; tous les lemèdes qu'il éprouva furent inutiles. 11 de- 
meiira quatre ans renfermé dans un cabinet, fans pouvoir 
fouff'.ir la lumière , & les plus habiles médecins travaillèrent 
envain à fécher , ou à détourner cette humeur maligne. 
Comme il vit fa fanté défefpêrée , il eut delTcin d'acheter 



COMMENDON. LiVRE I. 9 

«ne maifon qu'il avoit louée à Padoue , réfolu d'y pafîer 
le refte de fes jours dans la douleur & dans la l'olitude. 
Mais il fut guéri enfin par les foins de Jean-Baptifte Mon- 
tan de Véronne, qui étoit le plus célèbre médecin de fon 
temps ; & foit qu'on eût trouvé le remède propre à fon 
mal , foit que la malignité de l'humeur fe fût diffipée d'elle- 
même , il recouvia la vue, & perfonne ne l'eut depuis ni 
plus faine , ni plus fubtile , ni plus forte que lui. Quoiqu'il 
interrompit par nécelîité Tordre de fes études , dans cet 
efpace de temps qu'il paffa dans les ténèbres , il ne demeu- 
ra point dans l'oifiveté , ni dans la langueur. 11 fe défen- 
nuyoit à di6ter des vers ; il adoucilToit lui-même fes pei' 
nés par des imaginations agréables ; il fe faifoit lire des ou- 
vrages utiles & divertifîans , &i cherchoit ainfi du fculage- 
ment & du remède , dans les mêmes études qui avoient été 
la caufe de fon jnal. 

Dans le plus fort de fa maladie , à l'âge de dix-neuf ans , 
il perdit fon père , qui étoit dans fa foixante & dix-huit?è- 
année. Cette mort ruina prefque toutes fes affaires : car 
fon âge ni fa fanté !:e lui permettant pas d'en avoir grand 
foin , une partie de fes biens fut diffipée ; & Marc-Antoi- 
ne Barbarigo fon oncle , homme très-avare S: très-intéreffé , 
au lieu de lui confeiver fes droits , fut le premier à lui faire 
des injufîices. Son application à l'étude des fciences , &: les 
foins qu'il avoit de recouvrer fa fanté , occupoient fi fort 
fon efprit , qu'il ne connut point l'importance de pertes 
qu'il venoit de faire. 

Dès qu'il fut en parfaite fanté , ceux à qui fon père mou- 
rant l'avoit recommandé , lui confeillèrent de quitter fes 
autres études , pour s'appliquer entièrement à la jurifpru- 
dence. Il s'y attacha pour complaire à ceux qui l'y avoient 
engagé , & il fit en peu de temps de grands progrès dans la 
connoilTance du droit civil. 11 ne voulut pourtant jamais 
abandonner l'étude de Platon & des philofophes ; & fon 
efprit touché du défir de s'avancer & de fe rendre utile 
au public, s'arrêta parùculiérement à cettcpartie de la phi- 
lofcphie , qui règle les avions , & qui fert à la conduite 
de la vie humaine. II jugeoit que les fciences font inutiles , 
fi l'on ne les réduit à l'ufage & à l'utilité des hommes. H 
s'exerça fort foigneufement à l'éloquence. 11 écrivoit , il dé- 
damoit , il conféicit fou vent avec des orateurs ; il plaida 



15 Ia \ ir nv Cardivai. 

même dcv^iit le jiii;c <io P.idouc la caiil'c d'un jeune Iiommf» 
qui eroit acculé il aN\iir commis un meurtre , & le ht abl'ou 
«ire ; 6: K-trlquc la mJnie ville de Padouo , félon ("a coutume , 
dépura à Fijinjois IXmat pour le iiarani^ucr Air ce qu'il 
avoir été élu chef de la République , ce fut lui qui compo- 
sa la harangue des députés. 

Par CCS foins & ces exercices, il s'acqxut une t;randr 
fiacilitc de s'expliquer en latin, & en fa langue naturcllj ; 
foir qu'il fallut expofer nettement &: en peu de mots les 
affaires \ foit qu'il fallût difcourir au loiv^ , & haranguer 
fur des matières importantes : ce qui lui fut depuis d'un 
grand ufagc. Car comme il n'étoit pas en peine de cher- 
cher les termes propres , ni de les arranger , il fe forma 
un ftyle pur &: naturel , toujours égal , & toujours coulant. 

C ^ — == -^^^^ 

CHAPITRE IV. 

Commendon fiit un voyjge à Rome , un de fis amis lui donne 
ce confciL 

^\. Prks avoir jeté les fondemcns d'une belle vie, par 
ces coniioillances diverl'es , & donné de grandes elperan- 
ccs à fesamis, Commendon parvint à l'âge de vingt-cinq 
ans. 11 avoit du génie & de l'inclination pour les affaires , 
mais il n'étoit point encore déterminé fur le genre de vie 
qu'il devoir fuivre. 

11 étoit ami particulier d'un des principaux citoyens de 
Padûue , nommé Louis Corneille. C'étoit un vieillard vé- 
nérable , fi réglé & fi exaft pour la confervation de fa fau- 
te , que quoiqu'on ne lui fervit jamais que des viandes choi- 
fies , & fort faciles à digérer , il fe faifoit apporter tous les 
jours des balances pour pefer ce qu'il mangcoit & ce qu'il 
buvoit, vivant ainfi par poids & mefure, & réglant tous 
fes repas fur l'étude qu'il avoit faite de fa complexion : d'où 
vient qu'on le furnomma le fobre. Toutes les perlonnes 
d'efprit ou de qualité de la ville, avoient beaucoup de ref- 
pc6t pour lui , ik le vifitoicnt très-fouvent ; car il avoit 
toujours vécu d'une manière fort honorable, & même fort 
magnifique. Il avoit fait bâtir une maifon proche l'églifo 
de faint Antoine , qu'on alloitvoir pour la beauté des jar- 



COMMENDON. LiVRE I. It 

iàins , & pour la propreté des bâtimens ; & tout le monde 
étoit charmé de la converfation d'un û galant homme , qui 
n'étoit pas fort coniommé dans les belles-lettres , mais qui 
avoit de la modération , du difcernement , & un tour d'ef- 
prit fort commode & ibrr agréable. AulTi fa maifon étoit 
ordinairement remplie d'honnêtes gens : il recevoit tout le 
monde d'un air civil & obligeant ; mais il aimoit avec ten- 
dreffe les perfonnes d'efprit, & les fervoit dans les ren- 
contres avec ime ardeur incroyable. 

Ce faç;e vieillard avoit une eftime & une inclination 
particulière pour Commendon , qui n'étoit encore qu'un 
jeune homme , mais qui donnoit déjà de grandes marques 
d'efprit & de capacité : & s'étant aperçu de fon irréfolu- 
tioTi fur l'état de vie qu'il devoit embraffer ; pour le tirer 
de la peine du choix , il entreprit un jour de lui perfuader 
qu'il devoit aller s'établir à Rome. Il lui repréfenta, que 
c'étoit-là un théâtre où devoit paroître un jeune homme 
comme lui, qui avoit du génie & du favoir ; qu'il trou- 
veroit bientôt de grandes entrées dans une covir où tous 
les chemins de l'honneur font ouverts à la vertu ; que c'é- 
toit un lieu propre à faire valoir de grands talens ; qu'il 
devoit s'engager dans cette carrière , & fe chercher dans 
cette fuperbe ville une fortune digne de fon efprit &l de 
fon mérite. Commendon écouta avec beaucoup de ref- 
peâ le confeil que lui donnoit un homme fi fage , & qui 
avoit beaucoup de tendrefTe pour lui ; mais il n'ofa fe dé- 
terminer fur une affaire de cette importance. Il étoit le 
feulqui reftoit de toute fa famille. Sa maifon étoit étein- 
te , s'il prenoit les ordres facrés. Tous fes parens & tous 
fes amis le preffoient de venir s'établir à "Venife. 

Comme il ne prenoit point de réfolution certaine , Cor- 
neille qui l'en avoit follicité plufieurs fois , le pria de faire 
un voyage à Rome, de voir toutes les curio fîtes de cette 
ville, d'obferver la forme de fon gouvernement, & de 
reconnoître, au moins en pafTant , l'état de cette cour 
eccléfiaflique. Il y confentit d'autant plus volontiers , que 
c'étoit l'année du Jubilé 1550, pendant laquelle les chré- 
tiens viennent des endroits du monde les plus éloignés , 
pour vifiter les églifes & les tombeaiuc des faints martyrs , 
& pour révérer particulièrement les reliques facrées des 
Apôtres faint Pierre & faint Paul , qui font dans un mê- 



ïî La Vir nu Cardinal 

me fcpuîcro. Coinmciulon arriva à Rome lur la fin de 
cette année, avec Jérôme Renald, ë; Antoine Autan de 
Padjue, qui ctoient de Tes amis particuliers. Il y demeu- 
ra quatre mois ; & lorlqu'il tut de retour , il entretint Cor- 
iieille des iiuéréts &: de l'état de la Cour Ri)maine , de ia 
manière de s'y conduire dans les commencemens , des 
vues qu'il falloit avoir , des melurcs qu'il falloir prendre 
pour arrivera l'es fins. Il en parloir avec ranr de jugement , 
que ce bon veill.ird s'écria , que toutes les règles de la 
prévoyance étoient taulles , ou que ce jeune homtnc (c- 
roit quelque jour fans doure un des principaav miniftres 
de cette Cour. 

Dans le temps que j'étudiois à Padoue , & que Commcn- 
tljn s'acquittoit avec beaucoup de hiccès & de réputation 
des emplois les plus importans a l'ét^life , j'ai fouvcnt oui 
racpnter ceschofes à Corneille, qui fe louoit ordinairement 
de lui avoir djnné le conl'eil de taire ce premier voyage 
à Rome, il l'aima toujours comme Ion propre tils , & lui 
d.mna des marques de ion amirlé julqu au dernier moment 
de la vie. Il vécut jul'ques au temps que Commendon , 
crant Nonce en Pologne , reçut le bonner de cardinal. 
Cette même année , à mon retour de Pologne , oîi j'avois 
fuivi cet illullre prélat , je demeurai quelque remps a Pa- 
doue , pour me délaffer des fatigues de mes voyages , &c 
pour rétablir ma fantc. Je vis Corne'ille quelques jours avant 
l'a mort : il le jeta d'abord fur les louanges de Commcnd:)n, 
& m'aiTura qu'il n'avoir jamais eu de joie plus fenfible , 
que celle de (a promotion. 

Le jour qu'il mourut , il eut quelque preffentiment de fa 
fin , ik fans rien perdre de fa confiance & de fa tranquil- 
lité accoutumée, il nous parloit de ia mort, comme il uu- 
roit parlé d'un déménagement , & dupaifage d'une mailon 
à une autre. Il s'aiTit fur fon lit , qui étoit fort étroit , en 
préfence de fa femme , prefque aulTi âgée que lui ; & d'un 
efprit libre, &: d'un tonde voix ferme, il nousrepréfenta 
les railbns qu'il avoir de l'orrir l'ans répugnance de cerre 
vie ; &L après un affez long enrrcrien plein de réf:gnarion 
& de piété , il ajouta , qu'il ne lui reftoir que ce feul regret 
en mouranr , de n'avoir pucmbralTer Commendon, depuis 
qu'il ero'ir élevé à cetre digniré , qu"d lui avoir tant fouhai- 
tée, &: mém: prédite , comme Uiie récompenfe due à fa 



COMMENDON. LiVRE I. 13 

vertu &à fes qualités extraordinaires. Après lui avoir fou- 
haité encore une plus grande profpérité , il lui écrivit une 
lettre de fa main , par laquelle il lui donnoit avis de fa mort 
prochaine, & l'exhortoit de fervir l'églife avec confiance , 
& d'employer pour la république chrétienne ces mêmes ver- 
tus qui Tavoient élevé dans le rang illuftre où il fe trou- 
voit, 11 lui recommandoit d'aimer toujours la tempérance, 
<jui étoit le principe de toutes les vertus , qui rendoit l'efprit 
pur & fain , & qui confervoit même la fanté du corps , 
qui eft un des grands biens de la vie. 

Après qu'il eut achevé d'écrire fa lettre , & qu'il nous 
«ût dit qu'il ne croyoit pas vivre encore deux jours, nous 
nous retirâmes. Peu de terops après ilfentit que fes forces 
diminuoient. 11 fit appeler des Pères de la Compagnie de 
Jefus , & s'entretint avec eux des myfières de la religion , 
& de tout ce qui regardoit fon falut. Il reçut les facremens 
avec beaucoup de piété , & prenant entre fes mains un cru- 
cifix qi^ contemploit fort attentivement , il témoigna qu'il 
mouroit content , & qu'il avoit devant fes yeux le fujet de 
fa confiance. 11 s'étendit enfuite dans fon lit fort modefi:e- 
ment , & fermant les yeux comme s'il eût voulu dormir , 
il rendit par un doux foupir fon ame à Dieu , trois heures 
après que nous l'eûmes quitté. Cette vie fobre & modérée 
qu'il avoit menée durant fi long-temps , lui conferva l'ef- 
prit libre , les fens entiers , & de la vigueur jufqu'à l'âge 
de quatre-vingt- dix-huit ans. J'ai jugé qu'il ne feroit pas hors 
de propos d'inférer ici ces particularités de la vie de ce fage 
vieillard , tant parce qu'il fut un des hommes illuftres de (on 
temps , que parce qu'il eut toujours beaucoup d'amitié pour 
Commendon. 

yga - — — -= y0 

CHAPITRE V. 

Commendon entre dans les emplois. Sa conduite dans les 
commencemens. 



c 



Ommendon ayant confidéré l'état & la forme 
du gouvernement de la Cour de Rome , fe détermina fort 
aifément à s'y établir , & n'écouta plus les confeils de 
ceux 5 qui , pour le retenir à Venife , lui propofoient des 



l 



14 I, A \ 1 i: nu C A r dîna i. 

paitis confidcrables , &iinc charge dans le collci^o dos fccrc- 
laircs de la icinibliquc. ("csclniri;cs ne le donnent (ju a dos 
pcrlonnes de inériie, des pkis anciennes himilles du peu- 
ple , & elles font toute la fortune de ceux qui ne lont point 
nés rénateius. Car les honneurs , les négociations , les ad- 
niinilir.itions publi(jiies , & le droit de fulTrage n'appar- 
tiennent qu'aux lénateurs. Les autres n'ont (jue des em- 
plois dépendans , & font deilinés a fervir la république , 
lans pou\ oir prétendre à la gouverner. Commendon avoir 
l'eiprit trop valK* &: trop élevé , pour le borner a une 
charge de fecrétaire. Il ne put fe réloudre à palier fes jours 
dans une ville où il ne lui étoit pas permis comme aux 
autres d'avoir part au gouvernement , ni d'arriver aux pre- 
niiilres charges de l'état. On croit que ce fut la principale 
raifcn qui le porta à quitter fon pays , &: à laiflér perdre 
fon nom , & fa maifon après lui , pour s'établir dans uno 
ville , ou les dignités peuvent être les récompenfes des 
vertus, & oii l'on peut afpirer à tous les honneur^, quand 
on a de l'efprit &: du mérite. Comme il étoit dans ce def- 
fein , un cccléfiartique de fes parens , qui étoit fort âgé , 
lui réfigna deux bénéfices qu'il pofledoit aux environs de 
Padoue, qui valoient trois cents ccus d'or de revenu. Il en 
avoir bien recueilli autant dudébri de fon patrimoine , après 
en avoir tiré ce qu'il avoit delliné pour le mariage de fes 
fœurs. 

Ayant donc réglé fes affaires domeftiqucs , il fe retira à 
Rome l'an 1551, & reconnut d'abord la voie qu'il devoit 
tenir pour fa fortune. La plupart de ceux qui fe produifent 
dans la cour de Rome, & qui veulent entrer dans l'admis 
niftration des affaires ectléfiaftiques , à quoi les étrangers & 
les plus inconnus peuvent prétendre, ont accoutumé de s'at- 
tacher à des princes , ou à des cardinaux , afin de s'avancer 
plus aifémcnt par la faveur & par le fecours de leurs pa- 
trons. Commendon trouva que ceux qui s'attachoient aux 
grands fe lailfoient entraîner par une fortune étrangère , au 
lieu de laiffcr agir la leur. Auffi ne prit-il aucun de ces en- 
gagemens. 11 fe conferva tout entier à lui-même & à l'état, 
& ne voulut fervir que la république. 11 perfifla dans ce 
fentiment juiqu'à fa mort. 

Nicolas Ponce , qui fut depuis duc de "Venife , & qui étoit 
pour lors ambaffadcur de cette république près du pape )\^k 



CoMMiNDOv. Livre I. iç 

troifième , le préfenta à Sa Sainteté , & rendit des témoi- 
gnages (i avantageux de fon mérite, que Jule le reçut chez 
lui , & le mit au nombre de (es camériers. Cette charge 
donnoit en ce temps-là un rang fort honorable, & l'on n'y 
recevoit que de jeunes gens choiiîs , qui puffent faire hon- 
neur à leur maître par leur naiffance & par leur efprit. Com- 
mendon entra dans la maifon du pape , comme s'il eût été 
appelé aux premières charges de la cour. 

L'état eccléfiaflique eft gouverné par un feul prince : 
mais parce que ce prince eft élu par les fufFrages de plu- 
sieurs ; qu'il n'arrive ordinairement à cette dignité fupréme, 
que dans un âge fort avancé ; qu'il n'a nul droit pour le . 
choix de fon fucceffeur ; & que d'ailleurs chacun y peut ef- 
pérer des honneurs ; il fe trouve dans cette monarchie plu- 
fieurs efpèces de républiques. Enfin , quoique tout le pou- 
voir appartienne à un feul , chaque prince ne laiiTe pas d'y 
avoir fa petite cour & fon autorité particulière ; & la la- 
veur même du peuple y peut être confidérable. Ce fut pour 
cette raifon que Commendon s'appliqua à fe faire des amis. 
Comme il avoit beaucoup de difcernement , il choifit des 
perfonnes d'un efprit modéré & d'une vie réglée comme 
lui , fâchant bien que l'amitié s'entretient par la reffemblance 
des mœurs & de l'efprit. Il prit donc grand foin de fe mettre 
bien dans l'efprit de tous ceux qui excelloient alors dans 
les fciences& dans la connoiffance des belles lettres, &ii 
mérita bientôt leur amitié & leur eftime. 

Il s'attacha particulièrement à Annibal Caro , à caufe de 
fon honnêteté , de fon favoir & de fa politefle ; 6l à Guil- 
laume Sirlet , qui fijt depuis cardinal. Ç'étoit un homme 
d'une grande probité & d'une mém.oire fi prodigieufe , 
qu'après avoir lu une infinité de livres fur toute forte de 
fciences, & parcouru tous les écrits des Grecs & des La- 
tins , des anciens & des modernes, avec un travail infatiga- 
ble, il redifoit non- feulement leurs fentimens , mais en- 
core leurs propres termes. On le confultoit auffi fur les cho- 
{es les plus obfcures , & on le regardoit comme une biblio- 
thèque vivante. Et fi la nature lui eût donné un tour d'ef- 
prit & un génie propre aux affaires , avec cette profonde 
érudition & ce s;rand amas de connoiffances , il auroit été 
fans doute le plus admirable homme de fon fiècle. Com- 
«icndon fut encore fort familier avec 06tave Pantagare , 



t^ La Vie du Cardinal 

Jacques Marmitta , Bafile Zanchi , Paul Mniuicc & Jiile Po- 
pian , qui pairoicnt pour les maîtres de rôloqucncc romai- 
ne : & quoii[irils fuirent tous déjà fort avances en àt^c , ils 
admirèrent la gravité , la mctdeftie , le jugement & la né- 
nétra'ion d'eiprit de te jeune homme dans les matières 
même de doctrine. 

Il eut encore de grandes liai Tons avec diverfes fociétés 
degensd'églife, fur-tout avec les Pèies Jéfuites , qui pour 
lors, comme c'eft l'oidinaire des ordres religieux d'avoir 
beaucoup de fer\cur dans leurs commencemens , avoient 
plus de réputation de l'ainteté , &plus de crédit qi:e tous 
ceux qui fairoientprofeffiondes fciences eccléfiaftiques , & 
d'une diCcipline régulière. Il i"e fit aimer de tous les gens de 
bien , & il crut qu'il étoit de fon honneur d'être cltimcde 
tous ceux qui avoient quelque réputation dans la ville. Bien 
qu'il fut taire les dirtcrcnces , qu'il eût égard à la qualité 
plutôt qu'au nombre de fes amis , & qu'il préférât les hom- 
mes pieux & fa\'ansà tous les autres, néanmoins il tâcfioit 
par fes foins & par fes ferviccs , d'obliger autant de pcrfon- 
nes qu'il pouvoit. Il eut beaucoup de refpefl & de vénéra- 
tion pour quelques cardinaux , quiéroicnt renommés pour 
leur piété & pour leur fagelTe , entre lefquels furent Jean- 
Pierre Carafe , qui étoit doyen du facrè collège , Marcel 
Cervin& Reginald Polus Anglois. Les deux premiers flirent 
depuis élus papes, l'autre fut fur le point de fuccéder à 
Paul IIL Jacques du Puy , Rodolphe Pio , Jean Salviati , 
Frédéric Cefis , que leur jge & Icv.r favoir rend :)ient véné- 
rables , eurent beaucoup de confidération ppur lui , & le 
ferv'irent dans les occafions. 

Il ne voulut avoir aucune habitude avec le cardinal In- 
nocent Monti, qui jouiflbit de toute la faveur fous le pape 
Jule. C'étoit un jeune homme d'une naifTancebafle , &: mê- 
me incertaine , qui n'avoit pas une qualité qui le pût faire 
confidèrcr. Jule le fit adopter par fon frère , qui n'avoit 
p Dint d'enfans , l'éleva à la dignité de cardinal ; & par une 
facilité déraifonnable & criminelle , lui abandonna l'auto- 
rité fouveraine , & le rendit l'arbitre de routes les affaires 
de l'églife. Comme il difpofoit de toutes les grâces , cha- 
cun briginit fon amitié, & lui rend. >it tous lesrefpe£ls& 
tous les iervices imaginables. Commendon , qui reconnut 
«jue fa vie étoit auffi impure que fa naiflTancc , & que fes 

aftlons 



COMMENDON. LiVRE I. \j 

aftions ne répondoient , ni à fa nouvelle fortune , ni à fon 
caraflère , n'eut aucun commerce avec lui , & s'abftint mê- 
me de le voir en particulier. U eut cette délicateffe d'hon- 
neur, fâchant bien qu'on juge ordinairement de l'efprit des 
hommes par l'efprit & par les mœurs de ceux qu'ils aiment 
& qu'ils fréquentent ; & il aima mieux fe faire honneur de 
la familiarité qu'il eut avec des perfonnes fages , que de fa- 
tisfaire fon ambition par la faveur dun jeune homme in- 
confidéré , qui ne fongeoit qu'à fes plaifirs. 

'm^ ■ - — — =yga 

CHAPITRE VI. 

Les emplois 6» les honneurs de Commendon, 

\^ U E L Q u E - temps après il fut employé dans les af- 
faires publiques , & comme entraîné par l'impétuofité de 
fa fortune. Il paffa fans s'arrêter par tous les degrés d'hon- 
neur ; & ce qui eft merveilleux , & que des gens confom- 
raés dans les aflfaires & dans l'ufage du monde remarquoient 
comme une chofe fingulière , il ne s'emprefTa jamais , il ne 
fut poufl'é par aucune puiflance : il ne demanda jamais , & 
il refufa fouvent : tous les honneurs lui furent offerts de 
bonne grâce , & toutes les fuites de fa fortune lui arrivèrent 
d'une manière naturelle. 

Il fut fait cardinal quatorze ans après qu'il fut arrivé à 
Rome. Pendant tout ce temps-là il fut continuellement oc- 
cupé à des négociations publiques. L'année même qu'il vint 
à Rome , c'étoit l'an 1 5 5 1 , il fut envoyé à Urbin ; l'année 
d'après , en Flandres ; & de-là en Angleterre. A peine étoit- 
il de retour, qu'il fut obligé de partir pour le Portugal. U 
paffa en ces occupations les cinq dernières années du pon- 
tificat de Jules III. L'an 1555 , il fut appelé par le pape 
Paul IV , pour être un de fes fecrétaires , & fut facré évé- 
que la même année. U avoit été nommé pour être préteur 
de la ville ; mais il fut envoyé ambaffadeur en Allemagne : 
& pour me fervir du terme nouveau , qui eft déjà fort en 
ufage à Rome , il alla , en qualité de nonce de Sa Sainteté , 
vers l'empereur Cliarles V ; mais les affaires étant troublées , 
& la guerre ayant été déclarée entre eux , il n'acheva pas 
fon voyage. 

TOêie I, Seconds Partie^ B 



iS La Vif du Cardinal 

A peine fut-il arrive à la cour de Rome , que le pape Pei^ 
voya à toiis les princes d'Italie , pour les exciter à prendre 
les armes , & à le fit^naler avec lui. Il eut ordre de palfer 
à Veniie , pour engager le i'cnat à entrer dans cette ligue. 
Ces afi'aires l'occupèrent près de quatre ans , julques vers la 
mort de Paul IV. 

Pic IV l'envoya nonce près de l'empereur Fedinand , 
dès 1h première année de Ton pontiticat. 11 eut ordre d'allci' 
auiïï chez tous les princes d'Allemagne. 11 y fut un an & 
demi. A Ton retour il fut envoyé 'au même empereur Fer- 
dinand , par les cardinaux qui préfidoient au concile de 
Trente. Il fit ce voyage fort promptement , & fut enfuite 
obligé de partir pour l'e rendre en Pologne , & y réfidcr 
en qualité de nonce apol^olique près du roi Sigifmond Au- 
guAe. C'eft-là qu'il fut fait cardinal par le pape Pie IV , 
la cinquième année de fon pontificat , un peu avant fa 
mort. 

L'année 15^6, il alla en qualité de légat à Ausbourg, 
où l'empereur Feidinand avoit affemblé la diète de l'em- 
pire. Deux ins après il y retourna , pour le difliiadcr du def- 
fein qu'il avoit d'accoidcr la liberté de confcience , &rcxer- 
tice de riiéréfie de Luther aux peuples d'Autriche. II fut 
encore envoyé deux ans après , en qualité de légat , à l'em- 
pereur & au roi de Pologne , pour les exhorter a faire une 
ligue contre le Turc. 

Pendant tout ce temps , quoiqu'il eût parcouru , avec de 
grandes fatigues , prefquc toutes les provinces de l'Europe, 
il ne flit jamais malade. Les travaux & les peines du voyage 
furent des plaifirs pour lui : & ni la chaleur , ni les pluies , 
ni le froid infupportable des pays feptentrionaux ne l'in- 
commodèrent jamais. Après avoir donné une légère con- 
noifiancc des affaires qu'il a ménagées , nous allons racon- 
ter par ordre le fuccès de fes négociations. 

gy ^ === - y^ 

CHAPITRE Vil. 
On prédit à Commendon ce quil doit être un jour. 

V_^ O M M E N D o N fut fi cftimé , & donna de fi belles ef- 
pcrances dès fa première jeuneflc , que tout, le inonde fut 



CoMMîNDON. Livre I. i^i; 

perruadé qu'il parviendroit un jour aux premières di- 
gnités de l'eglife, Lorfqu'il parut à Rome , on eut la même 
opinion de lui. Etant fort jeune , j'ai fouvent ouï dire à An- 
nibal Caro , homme très-lage , qui avoit fait de longues ré- 
flexions fur les chofes humaines , & qui favoit fort bien la 
Cour de Rome , qu'il avoit prédit à Nicolas Ardhinghel &i 
à Marcel Cervin fes amis , qu'ils feroient un jour cardi- 
naux. II reconnut leur efprit , dès qu'ils furent arrivés à la 
cour , &i l'expérience fit voir qu'il ne s'étoit trompé ni en 
l'un ni en l'autre. Car ils furent tous deux fort employés, 
& ils s'acquittèrent de leurs emplois avec tant de fidclité 8t 
de fageffe, qu'ils méritèrent d'être élevés à ce rang par le 
pape Paul lil. Ardhinghel étcit déjà mort. Marcel étoit 
porté par les vœux &i par la voix des peuples au fouverain 
degré d'honneur , où il fut élevé quelques mois après , à la 
place du Pape Jule. Commendon étoit le troifième que Caro 
croyoit être né pour les grandes affaires , & à qui il avoit 
prédit la même dignité. ConnoifTant ainfi fon mérite, il 
voulut être de fes intimes amis. Il lui donna un de fes ne- 
veux pour être l'intendant de fa maifon , & lui recom- 
manda toujours fes intérêts & ceux de fes proches avec 
beaucoup de confiance. Il eut une joie très-fenfible de voir 
que fes prédi£tions étoient accompUes : mais il ne jouit pas 
long-temps de cette joie ; car il mourut peu de jours après 
que Commendon fut arrivé à Rome , enfuite de fa promo- 
tion au cardinalat. 

Le cardinal Jean Pierre Carafe , qui fut depuis appelé Paul 
IV , étoit un perfonnage fort grave & fort prudent; il fe 
plaifoit extrêmement à la converfation de ce jeune hom- 
me ; & il dlfolt fouvent qu'il méritoit les premières digni- 
tés , & qu'il les obtiendroit bientôt. Il l'exhortoit à conti- 
nuer comme il avoit commencé , & lui promettoit des ré- 
compenfes dignes de fa vertu. Ayant depuis été créé Pape , 
il le fit évéque , & protei^a que ce n'etoit-là que de foi- 
bles commencemens , qui dévoient être fuivis d'une meil- 
leure fortune. 

11 étoit aifé de tirer ces conje£hares de fon efprit & de 
fts mœurs. En voici qu'on tiroit des afïres. Dès qu'il fut 
né , les aftrologues répondirent à fon père , qu'il feroit un 
grand perfonnage , & qu'il parviendroit un jour à une di- 
gnité fuprême. Pluueurs lui prédirent les mêmes chofes à 

B 2 



-3 La Vie nu Cardinal 

Rome ; foit qu'ils en eiilVont la mcme connoilTance ; foit 
qu'ils voulufl'ont flatter l'opinion &: les eCpéianccs qu'on 
avoit conçues de lui. Us s'accordoient tous fur le jugement 
qu'ils failoicnt de iâ vertu , & lur les apparences de quelque 
grande élévation. 

Loriqu'il tut envoyé par le Pape au roi de Portug-al , par- 
mi ceux qui lui rendoient plus d'honneur, & qui le vifitoient 
plusfouvcnt, il retrouva un tipagnol fort lavant dans les 
lettres grecques &: latines , & le plus habile artrologue de 
l'on fiècle , nommé Maldonat , qui avoit été chaile de fon 
pays depuis quelque temps. Celui-ci s'attacha particulière- 
ment à lui; &: lui fail'ant dans des convcrfations familières 
plufieurs qucAions éloignées , comme s'il n'eût eu aucun 
delFein , il tira de lui non-feulement le jour , mais l'heure 
même de fa nailTance. Alors il obferva la fituation du ciel & 
des étoiles ; leurs afpe6ls & leurs mouvemens ; & il lui ap- 
porta le lendemain un petit papier , où étoient marqués les 
aftres qui avoient préfidé à fa naillancc , avec leurs regards 
différens, avec une lettre fort courte, dans laquelle il affu- 
roit Commendon , que par les règles de fon art il avoit fou- 
vent connu l'avenir ; mais que les aftres n'avoient jamais 
été mieux dilpofés, que pour lui, & qu'il n'avoit jamais 
trouvé d'hcrofcope plus heureufe que la fienne; qu'il con- 
tinuât de fuivre la voie que la providence de Dieu lui avoit 
tracée; qu'en quelque république qu'il voulut s'établir, il 
pouvoit fe promettre d'y commander. Il ajoutoit, que pour 
lui, il étoit fur le déclin de fon âge, & qu'il n'ofoit efpérer 
de vivTe fi long-temps ; mais qu'il laifleroit en mourant à 
fon fils des lettres fignécs de fa main , & fermées de fon ca- 
chet , avec ordre de les lui rendre un jour quand fes prédic- 
tions feroient accomplies ; qu'il le conjuroit de fe fouvenir 
du père , en ce temps- là , & d'avoir quelque bonté pour le 
fils. 11 ofa même lui marquer le temps de fon élévation , qui 
fut la foixante-unième année de fon âge, quoiqu'il ne fût 
encore que dans fa trcnrièmc. Ce fut précifément l'année 
que le pape Grégoire Xlll mourut. Ln effet, tous les gens de 
bien,&. les Cardinaux même avoient deftinc Commendon 
pour fon fucceflcur , fi une maladie violente ne l'eût em- 
porté peu de jours auparavant , comme nous dirons dans la 
fuite de cette hifloire. 

U étoit certain que ce Maldonat avoit prédit beaucoup de 



CO MM END ON. LiVRE I. 'i.{- 

tbofes qui étoient arrivées. Il s'étoit réfugié en Portugal , 
parce que dans le temps que les villes d'Efpagne fe révoltè- 
rent contre Charles V , il avoir tâché d'émouvoir les peu- 
ples , & s'étoit engagé dans ce parti avec plus de chaleur 
que tous les autres. Quoiqu'il eût affuré quelque temps au- 
paravant ceux qui l'avoient confulté , du mauvais fuccès de 
cette révolte , & du malheur qui lui devoit arriver , il vou- 
lut pourtant témoigner fon zèle & fa fidélité pour fa patrie 
contre fes propres intérêts; & il aima mieux perdre les efpé- 
rances de fa fortune , que d'abandonner fes citoyens en 
cette occafion. Dès qu'il fiit arrivé en Portugal, il confeilla 
au Roi Jean de marier promptement fon fils Emmanuel , 
qui félon toutes les règles de l'aftrologie ne devoit pas vivre 
long- temps. Le Roi fuivit ce confeil , & le Prince mourut 
dans fa vingtième année. 

Commendon auroit pu , fur ces conjedures , concevoir 
de belles efpérances , & exciter fon ambition à de gran- 
des chofes. Mais il fe moquoit de la vanité de ces 
tireurs d'horofcqpes , qui tournent toujours à leur fens le 
ciel &L les aftres, félon qu'il ont envie de flatter , ou de mé- 
dire. 11 favoit que les jugemens des hommes font incertains 
& trompeurs ; que le deftin ne peut rien fur nos volontés ; 
<p'il y a une providence , qui conduit &qui gouverne tou- 
tes chofes; i&.que les malheurs, ou les piofpérités que 
nous voyons' dans le monde , arrivent par l'ordre & par 
la-puiffance de Dieu, & non par aucune fatale néceflité 
de la nature. 

tS^ ^ -L-_ = , — yga 

CHAPITRE VIII. 

Par quelle voie Commendon s'injînua dans les bonnes grâces du 
Pape Jide, 



E pape Jule faifoit bâtir avec beaucoup de foin & de 
dépenfe hors de la porte Flaminienne une belle maifon de 
plaifance. 11 y ayoit fait conduire par de longs canaux les 
eaux très-pures d'une fource ancienne. Une nymphe de mar- 
bre, d'un ouvrage antique, qui étoit comme affoupie , & 
penchée fur une urne , les recueilloit , & les diftribuoit dans 
les jardins. Jule voulut qu'on fit diverfes petites poéfies à 

2 3_ 



ai La Vie du Cardinal 

l'honneur de cette ftatue , po^ir être gravées félon la dif- 
pofition , & les elpacos dos marbres. Tous les beaux efprits, 
nonl'eulcment de Rome , mais encore de toute l'Italie , 
s'exercèrent fur cefiijet. Commendon avoit eu dès fon en- 
fance une extrême paillon pour les vers. 11 eft vrai qu'elle 
étûit un pou diminuée : niais fe fcntant animé par le défir 
déplaire à Ion maître, &: par cette louable émulation, qui 
excitcit tous les favans hommes d'Italie, il compofa quel- 
ques tpîgrammes, qui convenoient fort au fujet, & qui 
rempliflbient très-à-propos les efpaces vides des marbres. Le 
Pape les ayant lues , comme il avoit le goiit fort délicat pour 
ces fortes d'ouvrages , il ne les approuva pas feulement , 
mais il commanda qu'on les fit graver , & les préféra à tou- 
tes les autres. 

Il rit appeler Commendon : & après avoir reconnu l'ef- 
prit & la fageffe de ce jeune homme , par diverfes queftions 
qu'il lui avoit faites , il le renvoya ; & fe tournant vers ceux 
qui étoient préfens : Ce jeune homme , leur dit-il , a trop de 
mérite , pour demeurer plus long-temps inutile , & je remarque 
en lui de trop grandes qualités , pour ne remployer qu à faire 
des vers. \ 

Depuis ce temps-là Commendon renonça entièrement à 
la pocfie : & foit qu'il fût fatisfait de la gloire qu'il s'étoit 
acquife, & qu'il crût qu'il y avoit des études proprés à la 
jeunefle , qui ne convenoient pas à des âges plus àvaticés ; 
l'oit qu'il voulût fe donner des occupations plus férieufes, 
6i s'appliquer entièrement à l'étude de la théologie , il ne fît 
plus du tout de vers, & il fe contenta. de, lire avec plaifir 
ceux des autres, & d'en juger avec beaucoup de délicatèffel 
Il eût même tant de honte de ceux qu'il avoit autrefois com- 
pofés, qu'il en retira des mains de fesamis de quoi en faire 
plufieurs volumes , qu'il jeta dans le feu , avec quelques 
tragédies & quelques comédies de fa façon, les brûlant avec 
plus de plaifir , qu'il n'en avoit eu autrefois à les écrire. 

Lorfque le Pape l'interrogea fur fes études , il apprit qu'il 
avoit employé tioisans entiers à l'étude du droit civil. 11 le 
loua fort de s'être attaché à cette fciencc ; mais il le blâma 
d'avoir négligé de prendre des licences , & de fe mettre au 
rang des jurifconfultes. Commendon obtint congé de Sa 
Sainteté pour un mois, s'en al'a promptement à Padouc, 
& fe préfenta pour rendre compte de fes études , au lîeu 



COMMENDON. L I V R E I. aj 

même où il avoit étudié. 11 fut préfenté par le doûeur Jé- 
rôme Torniel , qui avoit été fon profelTeur. On le loua pu- 
bliquement , &. ayant été reçu avec approbation de toute 
I univerfité au nombre des juriiconiultes , il partit en dili- 
gence , & il arriva à Rome le même jour qu'il avoit promis 
<le s'y rendre. 

S^ '■^^ — — =^ 

CHAPITRE IX. 

Le Pdp£ envole Commendon au duc d' Urbin. 



L 



E Pape lui fut bon gré de fa diligence , & de fon exac- 
titude , & croyant qu'il pouvoit avec bienfcance lui confier 
toute forte d'emplois , il l'envoya à Urbin pour une négocia- 
tion importante. 

Pendant les guerres de l'Empereur & du Roi de France 
en Italie, la ville de Sienne , qui eft une des principales de 
i'Etrurie , ne pouvant plus foufFrir l'orgueil , ni la févérité 
importune de Diego de MendofTe , qui en étolt gouverneur 
pour l'Empereur , avoit chaiTé les Efpagnols , Sireçu garni- 
fon Françoife. 11 fe faifoit de grands préparatifs de guerre 
de part & d'autre. Les uns vouloient faire tous leurs efforts 
pour la reprendre ; les autres étoient réfolus de la confcrver. 
Guidubald duc d Urbin , à caufe du voifinage de fes terres , 
pouvoit être d'un grand fecours à l'un ou à l'autre parti. 
Aufîî chacun tâcha de l'engager dans fes intérêts , & lui fit 
des proportions très-avantageufes. Comme on favoit que 
le Pape avoit beaucoup de pouvoir fur fon e<prit , on le 
follicita puiffamment à fe déclarer. Mais comme Sa Sainteté 
craignoit que ce Prince ne fe laiflat toucher des avantages 
qu'on lui propofoit , & qu'on ne lui imputât la réfolution 
qu'il auroit prife , elle voulut le détourner de tous les enga- 
gemens qu'il pouvoit prendre , & l'attacher aux feuls inté- 
rêts du faint Siège. Pour cet effet elle lui envoya Commen- 
don, avec ordre de faire grande diligence , pour arriver 
avant un agent que les ambaffadeurs de l'Empereur avoient 
dépêché avec pouvoir de traiter avec le duc. 

Commendon partit donc en diligence , & fe rendit en 
jrès-peu de temps à Urbin. 11 trouva le duc Guidubald dif- 
^oié à recevoir les offres que l'Empereur lui avoit fait iàire, 

B 4 



14 La Vie du Cardinal 

& à conclure avec lui fon traité. 11 lui fit connoîtro les in- 
tentions de Sa Sainteté , & lui fit fi bien comprendre qu'il 
devoit le ménager entre ces deux grandes puiiïances, & qu'il 
n'étoit pas lur pour lui de Te mêler dans leurs différents , 
que touché de l'autorité du Pape , & des dii'cours de Com- 
mendon , il s'engagea à ne prendre aucune liaifon qu'avec le 
faint Siège. On fit un traité ; on convint avec lui des pen- 
fions ; on lui donna le gouvernement de Rome. Les envoyés 
du Roi de France & de l'Empereur arrivèrent peu de temps 
après j ils furent reçus avec beaucoup d'honneur & de ci- 
vilité , mais ils s'en retournèrent fans avoir avancé leurs 
affaires. 

Jule fouhaitoit que fon neveu Fabrice Monti époufât la 
fœur de ce Prince , héritière des ducs de Camerino du côté 
de fa mère. Il avoit donné ordre à Commendon d'en faire 
la propofition au duc, comme de lui-même , après avoir 
fondé fes fentimens avec adreffe : & de lui en parler comme 
d'une penfée qu'il avoit eue , & non comme d'un ordre qu'il 
eût reçu , parce qu'il jugeoit que c'étoit au duc à le recher- 
cher. Commendon trouva l'occafion d'entretenir Guidubald 
en particulier ; & après plufieurs détours, il fit tomber le 
difcours fur ce fujet. 11 lui repréfenta les avantages qui pou- 
voient fuivre cette alliance; & il s'offrit de le fervir en cette 
affaire avec beaucoup de foin & de fidélité. Le duc écouta 
volontiers cette propofition , & pria Commendon d'en par- 
ler de fa part à Sa Sainteté. 

Après avoir ainfi achevé fa négociation, il partit la même 
nuit , ayant fait tenir des relais fur les chemins ; & il fut de 
retour à Rome , prefque avant que le Pape eût fu qu'il étoit 
arrivé à Urbin. 



IS^'- 



CHAPITRE X. 

Commendon va en Flandre avec le légat. 

J i A guerre étant allumée , comme nous avons déjà dit , 
entre l'empereur Charles V & Henri II roi de France, Jule 
crut qu'il étoit de fon devoir d'accommoderr leurs diffé- 
rents, & de réconcilier deux grands Princes , qui pour des 
jaloufies, ou pour des intérêts d'état , troubloient le repos 



COMMENDON. LiVRE I. 2 Ç' 

«de toute la chrétienté. Il choifit pour cela Jérôme Dandino , 
qu'il avoit fait cardinal depuis peu , & qui étoit en grande 
faveur auprès de lui , & l'envoya en qualité de Icgat vers 
l'Empereur. Ce Cardinal , qui avoit connu l'efprit de Com- 
mendon en quelques converl'ations qu'ils avoient eues en- 
femble , obtint de Sa Sainteté la permilBon de le mener 
avec lui dans fa légation. Ce jeune homme, par fa gravité, 
par fa modeftie , & par fa manière obligeante d'agir , fe 
rendit d'abord agréable à toute la fuite du légat , & au lé- 
gat même , qui le confultoit , & qui lui confioit tout le 
fecret des affaires. 

Peu de temps après qu'ils furent arrivés à la cour de l'Em- 
pereur , on apprit la mort d'Edouard roi d'Angleterre. Com- 
mendon fut envoyé par le légat dans ce royaume. Mais avant 
que de parler du fuccès de fon voyage , il eft à propos de re- 
prendre la chofe de plus haut. 

Henri Vlli avoit époufé Catherine , fille de Ferdinand 
roi d'Efpagne, tante de l'empereur Charles V, & après avoir 
vécu vingt-huit ans avec elle en affez bonne intelligence , & 
en avoir eu des enfans , foit que l'âge eût rendu cette Prin- 
cefTe moins agréable, foit qu'il fe fût laffé de l'aimer , oc 
qu'il fe fût engagé à quelques amours étrangères, il pour- 
fuivit avec une ardeur incroyable faféparation d'avec elle, 
fous prétexte que Catherine avoit époufé en premières no- 
ces fon frère Artus , & que le pape Jule fécond avoit ac- 
cordé trop facilement la difpenfe de fon mariage aux pref- 
fantes follicitations du Roi fon père , & du Roi fon beau- 
père. Artus étoit mort à l'âge de quatorze ans , fans avoir 
confommé le mariage. Mais Henri voulait couvrir l'empor- 
tement & rinjuitice de fa paillon , fous quelque apparence 
de raifon. Comme il vit que la cour de Rome refufoit d'au- 
torifer fon divorce, il fe laiffa emporter au dérèglement de 
fon efprit ; il méprifa l'autorité du Souverain Pontife , il 
perdit tout fentiment d'honneur & de religion ; il fe mo- 
qua de tous les droits humains & divins , il répudia la Rei- 
ne , il époufa de fon autorité privée Anne de Boulen , dont 
il étoit éperdûment amoureux; & contre la fidélité & le 
refpeft qu'il devoit au faint Siège , il fe fépara , lui & fes 
états, du corps de l'églife catholique , & prit le titre de chef 
de l'églife de fon royaume. 

Cette digue étant rompue , un torrent de faufies opinions 



V6 La Vif du C a k n i v a i. 

inonch bientôt toute rAnglotcrrc : & quclc|uc foin qu'il prîj 
d'mterJiic CCS nouveautés, fie d'en faire pnnir rij^jureule- 
ment les auteurs, il ne pût emp«!i;hcr ces htréfies nailHm- 
tt^s, qui furent autant de principes de dividon dans lerat. M 
mourut, &: laiJÎa pour (on ùicceileur Edouard , (juictoit (ils 
de la troifiènie femme. Ce jeune Prince avoit les inclinations 
allez Iwnnes", mais il avoit été fi perverti dés fon enfance , 
par ceux qui dévoient avoir foin de l'on éducation , qu'il lit 
conliikr toute l'a religion à ruiner la religion même. Il ne 
régna pas long-temps ; ik foit qu'il t'iit emporte par la vio- 
lence de la maladie , ou par l'intidélité de ceux qui le fer- 
voient, il mc-utut à l'âge de dix-fept ans : & fans avoir égard 
aux droits de Marie fa lœur, il lailTa le royaume à Jeanne 
de Sulîolck fa coufme. 

Dudiey duc de Nortombeiland , qui s'étoit acquis une 
autorité l'ouveiaine pendant le règne d'Edouard, avoit ob- 
tenu cette lîlle en mariage pour Ion fils , & l 'avoit regardée 
comme u'i moyen de faire palTer la royauté dans fa fa- 
mille. Mais Marie , après la mort du Roi fon frère , ne per- 
dit point de temps : elle fe mit en état de foutenir l'es droits ; 
t: par la fa\ eur des peuples , elle fe rend'it en peu de jours 
maitrelFe de tout fon royaume , & ce qui lui étoit prefque 
aulTi coi.'lldérable , maitrelle de fes ennemis. Car le duc de 
Nortomberland , la princeiTe Jeanne , & fon mari Guilford, 
lui furent mis entre les mains. Le duc, après avoir fait pu- 
blier la mort d'Ldouard, qu'il avoit celée pendant trois 
jou''S , pour avoir le temps de difpofer tous fes dclTeins , fit 
ouvrir le teftament en préfence des principaux feigneurs du 
royaume : il fit déclarer Jeanne reine d'Angleterre , la con- 
tluifit dans la tour de Londres , félon la coutume de la na- 
tion, & la mit en pofTeflion du royaume. Ayant appris en- 
suite que Marie étoit en campagne , il tira djs (ommescon- 
fidérables de l'épargne; Sccroyaiit sèt.e alTuré de la fidélité 
de troupes par les grandes largeffes qu'il venoit de leur faire, 
il marcha en diligence contre Marie , à defle'in de l'oppri- 
mer , avant qu'elle fût en état de fe défendre. Mais fes fol- 
dnts fe révoltèrent contre lui , & le livrèrent eux-mêmes a la 
Reine , comme un gage de rafFcftion&du zèle qu'ils avoient 
pour fon fcrvicc. 

Cette Princeffe fe trouva dans des états bien difFérens. 
Elle naquit du mariage légitime, mais malheureux , de Henri 



COMMENDON. LiVRE I. a*/" 

VUl &de Catherine. Elle eût un frère qui mourut dans les 
premières années de fon enfance. Toute la cour la regarda 
depuis , comme l'unique héritière du royaume. Elle étoit 
les délices de fes parens , qui la faifoient élever en Reine ; & 
Jes plus grands Princes de l'Europe la firent demander en 
mariage. Après que la Reine fa mère eût été répudiée , & 
que le Roi fut tombé dans fes derniers dérèglemens , elle fe 
vit privée de tous les droits de fucceflion par les arrêts du 
parlement , & par l'autorité du Roi même i & fut réduite 
à fervir comme une efclave , les courtifanes de fon père. 
Elle ne fut pas plus heureufe fous le règne d'hdouard. Elle 
fut abandonîiée de tout le monde , reléguée dans une retraite 
éloignée de la cour ; & ce fut par une providence particulière 
du ciel , plutôt que par fes foins , & par fes gardes , qu'elle 
fe fauva des pièges que lui tendit plufieurs fois le duc de Nor- 
tomberland , qui la vouloit perdre. 

Elle mena une vie irréprochable , & fut toujours for- 
tement attachée à la religion catholique. Dès qu'elle fe vit 
iur le trône , elle s'appliqua à faire caffer tous les édits que 
fon père & fon frère avoient faits contre les droits de l'é- 
glife , & à rétablir le culte ancien. Et comme l'empereur 
Charles V. lui eut écrit un jour de modérer un peu fon zèle, 
d'attendre des conjonftures favorables, & de ne fe décla- 
rer que bien à propos : elle lui répondit avec une confr 
tance admirable , que lorfque le monde l'avoit abandon- 
née , elle' avoit mis toute fa confiance en Dieu ; qu elle 
h'avoit reçu du feçours que de lui ; que c'étoit lui qui ve- 
lioit de la couronner , & de la mettre fur le trône ; qu'elle 
etôTt féfolue de témoigner ouvertement &: fans différer, 
fa reconnoifTance à celui à qui elle de voit la vie , & la 
royauté. En effet , bien qu'elle eût à craindre certains ef- 
prits féditieux , qui s'étoient accoutumés à l'impunité & 
à la révolte , & qui vivant depuis long-temps fans religion , 
avoient de la peine à fe foumettre au joug falutairc & 
doux de la difcipline chrétienne , elle n'abandonna point 
fon deffein. Elle fit punir les auteurs de l'impiété ; & rèr 
duifant doucement les peuples à la fainteté &: à la pureté 
de la foi , elle apaifa les troubles de l'Etat , & rétablit la 
religÎQji avec beaucoup de zèle , & beaucoup de gloire. 



CHAPITRE XI. 

CommcnJon pjjfc en Angleterre. Ce qu'il y fit. 

X OuR reprendre la fuite du temps , & de l'hiftarc que 
nom avions quittée : après la mort d'Edouard , m bruit 
confus fc répandit d'abord , que le duc de Nortomberland 
avoit pris les armes , & que les peuples étoient difpofés à 
i-cconnoître Marie pour leur reine. La guerre qui étoit al- 
lumée entre les françois & les impériaux , empêchoit qu'on 
ne reçût des nouvelles certaines d'Angleterre. Toute la 
côte étoit foigneufement gardée ; tous les ports étoient 
fermés ; & dans ce temps de foupçon & de défiance , il 
n'étoit pas permis de palter dans cette île , ni d'en revenir 
fans la permiirion des gouverneurs. On apprit enfin que le 
duc avoit été abandonné de fes propies troupes , & que 
les affaires de Marie étoient en très-bon état. 

Le cardinal Dandino , qui favoit l'importance qu'il y 
avoit d'alîïfter cette princeflc , & de réduire fous l'autorité 
du faint fiége un royaume que la fureur & la pafTion d'un 
prince en avoit féparé , faifoit tous fes efforts pour être 
informé de ce qui fe pnffoit. Mais voyant que les nouvelles 
étoient favorables , mais peu certaines , il réfolut d'y en- 
voyer quelque perfonne adroite & intelligente , qui (\xt 
reconnoitre l'état des chofes , & lui en rendre un compte 
exad. Cependant , le pape qui avoit appris la mort d'E- 
douard , avoit deffein d'envoyer en Angleterre le cardinal 
Polus , & lui en avoit déjà écrit. Ce cardinal , qui étoiç 
pour lors aux environs du Lac-de-garde , où il étoit allé 
chercher la pureté de l'air qui lui étoit néceffaire' pour fa 
fanté , ayant jugé à propos de ne rien précipiter , & d'at- 
tendre des nouvelles plus alTurées ; le pape dépêcha un cour- 
rier au légat Dandiner', pour l'en avertir , & pour lui or- 
donner de faire pafTer promptement quelqu'un en An- 
gleterre. 

Le Icgat qui avoit connu que Commendon avoit de l'ef- 
prit & de la réfolution , & qu'il ne cherchoit que les oc- 
cafions de fervir , lui propofa fon deffein , & l'exhorta 
d'entreprendre une adtion digne de fa capacité &. de foi\ 



Comme ndon Livre I. 2^ 

aclrefle. Quelque difficulté qu'il y eût à pafler dans cette 
île , quelque danger qu'il y eût à y demeurer , Commendon 
accepta fans héfiter l'emploi qu'on lui préfentoit. Le légat 
ayant loué fon zèle & fa réfolution , lui donna une inl- 
triidion générale , & ne lui ordonna rien de particulier, 
iinon qu'il reconnût exafteraent l'état des affaires , les ou- 
vertures , les moyens , & les efpérances qu'il y auroit de 
recouvrer ce royaume. S'il avoit occafion de traiter avec 
la reine , qu'il l'exhortât à rétablir la religion & le culte 
ancien , & qu'il l'aflurât de toute forte d'afllftance du côté 
de Rome. Pour le refte , il laiffa tout à fes foins & à fa 
prudence. 

Pour paffer en fureté parmi des peuples ennemis de l'é- 
glife romaine qui profitoient des troubles préfens , & qui 
craignoient tout pour l'avenir , il partit fecrètement de 
Bruxelles , & fe rendit le même jour à Gravelines , où 
l'on trouvoit beaucoup de commodités pour pafler en An- 
gleterre. Là il prit deux valets qui favoient fort bien la 
Langue françoife , l'un defquels favoit encore l'angloife. 
Afin qu'ils ne puffent foupçonner qui il étoit , il leur fit 
entendre adroitement qu'il avoit eu un oncle en Angle- 
terre , qui s'étoit attaché au commerce , & qui lui avoit 
laifle en mourant une fuccefllon fort embrouillée. Après 
quoi il s'embarqua , & pafl'a le trajet par un temps très- 
dangereux. 11 fe rendit à Londres , ayant appris par les 
chemins que la reine y avoit été reçue. Il trouva que tout 
étoit en défordre ; que les hérétiques , encore fiers du crédit 
qu'ils avoient eu auparavant , s'oppofoient au rétablifle- 
ment de la religion catholique ; & que Marie étoit reine , 
mais qu'elle n'étoit pas maîtreffe dans fon royaume. Il 
aflîftoit un jour à un fermon , dans une églife de la ville , 
où le prédicateur s'étant laiffé emporter à fon zèle , & 
ayant eu le courage de déclamer contre les nouvelles doc- 
trines , le peuple qui n'étoit pas accoutumé à cette liberté 
évangélique , s'émut de colère & d'indignation. Les héré- 
tiques, qui font ordinairement fort emportés, l'interrom- 
pirent d'abord ; & parce qu'il reprenoit le même difcours , 
un foldat fe levant du milieu de l'affemblée , avec un poi- 
gnard à la main , le jeta contre le prédicateur. Cette ac- 
tion hardie fit connoître à Commendon la fureur de ce 
peuple , & le danger où il étoit , fi l'on venoit à foupcon- 



3© La \'ie nu Cardinal 

ner qiii lavoit envoyc , & quel lujct il avoit eu d'entre- 
prendre ce Aoyage. 

La crainte , ni la ditliculré ne rempêchèrent pourtant 
pas de continuer Ion dellein. 11 Te préparoit même à s'en 
aller trouN er la reine , lorfqu'il rencontra un gentilhomme 
anglois , nomme Jean Ly, qu'il avoit connu tamiliéremeiit , 
& à qui il avoit mcMiie rendu d'airez grands fervices à 
Rome , où il s'étoit réfu^iié du temps d'Edouard pour le 
fujet de la religion. Cet honnête homme , après les civili- 
tés ordinaires , s'intbrma du lujct de fon voyage , dans un 
temps de trouble 6v de divilion. Commendon fe fervit d'à-» 
bord du prétexte de fes aft'aires, & de la fuccelTion dif- 
perfée de Ton parent. Mais ayant reconnu depuis , qu'il 
ctoit du conleil & de la contidence de la reine , & ayant 
appris de lui les particularités les plus lecrètes de l'Etat , 
il crût qu'il pouvoit confier fon fecret à un homme , qui 
lui témoignoit de l'amitié & de la confiance , & qui étoit 
d'une fidélité éprouvée dans la religion. 11 lui découvrit 
donc le véritable fujet de fon voyage , & le pria de le pré- 
fenter à la reine. Ce ne fut pas fans difficulté. On faifoit 
garde par-tout ; toutes les entrées du palais étoicnt fermées. 
On empcclioit que la reine ne parlât à des étrangers. L'em- 
pereur 6i le pape étoient également fufpeéts aux Anglois , 
qui haïlToient l'un , parce qu'il traitoit du mariage de fon 
fils avec la reine ; & c.-aignoient l'autre , comme le ven- 
geur de la religion violée , & des biens ulurpés fur l'églife. 

Commendon exhorta la reine à remettre la foi , & les 
cérémonies dans leur ancienne pureté ; à réconcilier fon 
royaume avec l'églife catholique ; & à témoigner fa re- 
connoifTance à Dieu qui l'avoit mife fur le trône , 6: qui 
l'avoir rendue vliStorieufe de fes ennemis , fans qu'il en 
eût coûté du fang à fes peuples. 11 lui offrit enfuite toute 
forte d'affifiance de la part du pape. La reine l'écouta avec 
beaucoup de joie ; elle lui communiqua toutes fes bormes 
intentions ; l'aflura de fon zèle & de fon attachement pour 
l'églife catholique , & pour le famt fiége ; 1^ confulta fur 
les moyens d'exécuter fes grands delfeins , & le pria de 
revenir encore une fois. Elle eut même la bonté de le prier 
de fe tenir fur fes gardes , & d'avoir foin qu'on ne pût 
fûupçonner le fujet de fon voyage , lui faifant entendre 
que dans l'état des troubles prci'ens , elleMnôme ne pouvoit 



COMMENDON. LïVRE t 3I 

lui répondre de fa fureté. Cependant , elle s'appliqua à ar- 
rêter les défordres : elle congédia une multitude de gens 
armés , qui avoient voulu la conduire , & la mettre eux- 
mêmes fur le trône , 8c déchargea la ville de cette populace 
errante & déréglée , qu'on avoit peine à réprimer. Elle 
traitoit fecrètement avec l'empereur , qui lui ofFroit fon 
fils en mariage , efpérant que l'alliance d'un prince voifin 
& puiffant , affermiroit fon autorité. Cependant elle fai- 
foit faire le procès au duc de Nortomberland ; de jour en 
jour elle devenoit plus abfolue. 

Après qu'elle eut conclu une ligue avec l'empereur , 8c 
fon mariage avec Philippe fon fils , elle fit venir Commen- 
don , à qui elle avoit déjà donné plufieurs audiences fe- 
crètes. Elle lui découvrit fes deffeins , & lui donna des let- 
tres écrites de fa main pour le pape Jule , par lefquelles 
elle s'engageoit à remettre fon royaume fous l'obéifTance 
du faint fiége ; & elle ajoutoit , qu'elle avoit inftruit Com- 
mendon de tout le relie , & que Sa Sainteté pourroit ap- 
prendre de lui l'état des affaires. Cette inftruftion étoit , 
Qu'elle alloit faire affembler le parlement ; Qu'elle feroit 
cafTer tous les édits du roi fon père , & du roi fon frère , 
fur le fujet des religions ; Qu'elle envoyeroit promptement 
des ambaffadeurs à Rome , pour renouveler en fon nom , 
& au nom de tous fes fujets , le ferment de fidékté & d'o- 
béiffance au faint fiége , Qu'elle demandoit , cependant , 
que le pape Jule fit publier une abfolution générale , pour 
ceux qui avoient abandonné la piété de leurs ancêtres , & 
qui s etoient féparés de l'églife romaine , pour obéir à des 
princes, qui s'étoient attribué un droit, qui n'appartenoit 
qu'à Dieu feul ; Qu'il envoyât le cardinal Polus en An- 
gleterre , avec plein pouvoir de régler toutes chofes , & 
de réduire la religion aux formes de la difcipline ancienne. 
Commendon fe préparoit à partir fur le champ avec 
cette inftruftion ; mais la reine 1 obligea de demeurer en- 
core deux jours à Londres , afin qu'il fût témoin lui-même 
du fupplice du duc de Nortomberland , qui fut condamné par 
fes Juges comme criminel de lèze-Majefté. Il abjura fon 
héréf ie , qu''il avouoit avoir embraiïee non par aucun aveu- 
glement d'efprit , mais par un défir violent de régner ; & 
après avoir reçu les facremens , félon la forme des catho- 
liques^ & obtenu de la bonté de la reine le pardon pour 



31 La \'^ie du Cardinal 

fcs enfans , &: pour la belle- fille , il lut conduit dans une 

place publique , oii il eut la tête tranchée i'ur un écliafaui. 

£^ = ====yga 

CHAPITRE XII. 

CommenJon retourne ù Rome. Il rend compte au Pjpc , & aux 
Cardinaux , des affaires d Angleterre. 

A 

JTJL P R r S 1 exécution du duc de Nortombei land , la reine 
fit partir Cominendon , avec ordre de rendre un compte 
cxa»5l au pape de toutes les affaires , & de ne les commu- 
niquer qu'à Sa Sainteté , & au cardinal Polus. Il fe rendit 
en diligence à Bruxelles , &: flit envoyé à Rome par le 
légat. 11 prit la porte ; & courant nuit &. jour l'ans relâche , 
avec une vitefl'e incroyable, il arriva en neuf jours à Ro- 
me , quoiqu'il le fût détourné du chemin , pour aller trou- 
ver le cardinal Polus , & lui communiquer les ordres qu il 
avoit reçus de la reine , & pour le prier de la part du lé- 
gat Dandino , de différer Ton voyage en Angleterre , juf- 
qu'à ce que les chofes y fuffent dans un état plus tranquille. 
L'empereur fouhaitoit avec paffion que ce voyage fiit 
tlifféré. 11 efpéroit que par le mariage de fon fils avec la 
reine , il augmenteroit la puiffance , & joindroit les états 
d'Angleterre aux fiens. Mais il favoit que les Anglois 
étoient contraires à fes prétentions ; & il éloignoit avec 
grand foin tout ce qui pouvoit traverfer fes deffeins. II 
étoit bien informé qu'il y avoit des gens dans Londres , 
qui vouloient que la reine époufât le cardinal Polus. On 
dilbit que la reine même n'avoir pas fort rejeté cette pro- 
pofition , & qu'elle avoit demandé à Commendon , fi le 
pape pouvoit difpenfer un caidinal diacre , pour 1-3 ma- 
riage ; ce qui ell arrivé fouvent dans l'églife : mais que 
depuis , craignant les forces du roi de France , qui avoit 
aflîfté fous -main fes ennemis , & fe défiant des Anglois, 
elle avoit penché du côté du fils de l'empereur. Depuis 
ce temps ; l'empereur ne voulut point que Polus paffat en 
Angleterre , que le mariage de fon fils ne fût conclu. Ce 
n'eft pas qu'il fe défiât de ce cardinal : mais il craignoit 
que les hérétiques épouvantés à fon arrivée , & réfolus 
de troubler encore l'Etat , ne priffent des mefures avec la 

France ; 



COMMENDON. LiVRE I. 35 

France ; & qu'avec les fccours qu'ils en recevroient , ils 
ne s'oppolall'ent à les deffeins. 

Cependant , on étoit en peine à Rome d'apprendre des 
nouvelles de ce royaume. On favoit que Commendon y 
étoit paire ; & le pape attendoit avec impatience , quelle 
feroit l'ilTue de ces derniers troubles , lorfque Commendon 
arriva , qui en apporta des nouvelles certaines , & plus heu- 
reufes qu'on ne l'avoit o(é efpérer. Jule le reçut avec une 
joie extraordinaire ; & fut û touché d'apprendre ce qui s'é- 
toit paffé , qu'après avoir lu les lettres de la reine , & con- 
fidéré les révolutions , les divers événemens & la fortune 
préfente de ce royaume , que Commendon lui lacontoit , il 
ne put retenir fes larmes : & s'adreffant à lui : £t toi , mon. 
fils , lui dit- il , tu n'es pas feulement le porteur de ces nouvel/es, 
tu as été le miniflre de ce glorieux fuccès ; & ton efprit nous a 
plus fervi,que je navois efpéré, & que je n avais même ofé 
fouhaiter. Il l'embralïa avec beaucoup de tendreffe ; 6: ayant 
loué fon adreffe & fon zèle , il rendit grâce à Dieu , d'avoir 
remis , dans le temps de fon pontificat , un fi beau royau- 
me fous l'obéilTance de l'églife. Il ne pouvcit modérer 
l'excès de fa joie : il étoit dans unô impatience extrême de 
la communiquer aux cardinaux. Il ordonna à Commendon 
de fe tenir prêt à faire le lendemain, devant le confiftoire , 
la relation qu'il venoit de lui faire. Commendon lui repré- 
fenta , avec une liberté modefte , qu'il s "étoit engagé à la 
reine de tenir ces chofes fecrètes ; & j'aurai , dit- il , la même 
exaftitude , pour exécuter fes ordres , que j'ai eue pour exé^ 
cuter ceux de Votre Sainteté. Le pape admirant la fidélité 
& la confiance de ce jeune homme , convint avec lui de ce 
qu'il feUoit dire, & de ce qu'il falloit cacher ; & lui dit , qu'il 
vouloit lui-même en informer raffemblée. 

Le lendemain , les cardinaux s'affemblèrent ; & le pape 
ayant lu les lettres que la reine lui avoir écrites , & s' étant 
mis à raconter les chofes comme il les avoir apprifes , les 
mouvemens violens de fa joie , & l'empreffement qu'il avoit 
4'en faire part au confiftoire , troublèrent l'ordre de fa rÇ" 
Jation. Il interrompit fon difcours, & ordonna qu'on fit 
venir Commendon , pour faire aux cardinaux alTemblés le 
même récit qu'il lui avoit fait le jour précédent, Un or- 
fîre fj peu prévu auroit pu embarrafler les plus expèri- 
/jaentés i à plus forte raifon > un jçuns homme, qu? Is pré^, 



^4 La Vie du Cardinal 

lencc de Sa Sainteté J'aflemblce de tanr de perfonncs émî- 
neiiteseii lavoir &: en dignité ,& la niajeilédu lieu même, 
pouvoir confondre. L'obligation indii|x;n(able de parler la- 
tin , etoit un nouveau lujet de crainte pour lui , parce qu'il 
ne s'y étoit pas préparé. 

Commenck^n eut toute fa vicbcaucoupde pudevir. 11 rou- 
gilToit lorlcju'il parloit en public , & conimenvjoit toujours 
ion dilcours avec beaucoup de timidité : mais lorsqu'il éioit 
entré en matière , il avoit une honnête hardieiVe & unv* 
agréable liberté. Son efprit lui fournilî'oit à propos une 
grande abondance de fentences & de paroles propres à ion 
iujet. En cette occafion , il parut d'abord avoir de la crain- 
te , plutôt que de la retenue. Non-leulement il reflentit cette 
légère émotion qui lui étoit ordinaire ; il trembla même de- 
vant rallemblée : inais fa timidité palla pour modeftie; 
car reprenant peu à peu fes efprits , il parla avec tant 
d'ordre , tant de jugement & tant d'éloquence de l'é- 
tat des affaires d'Angleterre , que tout le confiftoire l'ad- 
mira , & qu'un des cardinaux s'écria , en fe fervant des 
termes de l'évangile : Que pcnfc^-vous que doive être un jour 
cet enfant ? 

La réputation qu'il s'acquit ce jour-là , lui facilita les ou 
vertures pour tous les emplois , & pour tous les honneurs 
qu'il reçut depuis. Le pape lui donna de grandes louanges ; 
tous les cardinaux voulurent l'entretenir en particulier , & 
après l'avoir embraffé plufieurs fois, & s'être réjouis avec 
lui, ils lui promirent leur amitié & leur afliftance. Le car- 
dinal Jean Pieri e Carafe , qui avoit été en Angleterre , & qui 
avoit une grande connoiflance des affaires de ce royaume , 
le confidéra beaucoup depuis ce temps-là. Enfin , cette a6lion 
le rendit illuftre même parmi le peuple. 

Jule , fur les lettres de la reine , & fur la relation de 
Conunendon , ordonna les piièresdequaiante-heures, célé- 
bra lui-même la Meffe , rendit à Dieu des aftions de grâces 
fort folennelles , & fit faire par-tout des réjouifl'ances pu- 
bliques. Toutes les foisqu'on parloit d'un fuccès fi heureux, 
i] faifoit l'éloge de Commendon. 11 lui envoya fouvent des 
plats de fa table , & en fit depuis un cas très- particulier. 
Mais ce jeune homme, quelques grands honneurs qu'il re- 
çut , ne s'en éleva pas davantage ; & lorfque tout le monde 
lui applaudiffoit , bien loin de vivre avec moins de gravité &c 



CoMMtNDON. Livre I. 35 

de retenue , il fut beaucoup plus réglé , & beaucoup plus 
modefte qu'auparavant. 

g^ — = := ■ — = ■ — yga 

CHAPITRE XIII. 

Commendon efl envoyé en Portugal, 

XliNviRON ce temps-là j Emanuel , * fils de Jean, roi 
de Portugal , unique héritier du royaume , mourut. Pour 
réparef en quelque façon la perte de ce prince , la princeffe 
fon époufe accoucha d'un fils le même jour. Le pape en- 
voya Commendon pour confoler le roi de la mort de l'un , 
& pour fe réjouir avec lui de la naiflance de l'autre. 

Il traverfa toute la France , depuis les Alpes jufqu'aux 
Pyrénées. Il vifita en partant une partie del'Eipagne, & fe 
rendit en Portugal , où il fut reçu du roi avec beaucoup 
d'honneur. Il fut fi bien par fa douceur, par fon efprit , &par 
les entretiens qu'il eut avec lui , furie fujet des affaires d'An- 
gleterre , gagner fon eftime & fon amitié , qu'il voulut le 
faire chevalier de l'ordre du Chrift, qui eft un honneur 
qu'on ne fait qu'aux princes & aux grands du royaume ; & 
comme Commendon s'en excufoit , fur ce que cet honneur 
ne convenoit pas à fa profeffion , ce prince lui préfenta une 
croix r©uge,qui eft la marque des chevaliers; & lui per- 
mit de donner cet ordre à quelqu'un de fes amis , pourvu 
qu'il fut né de parens nobles , & qu'il eiit fait fes preuves 
de nobleffe devant fon ambafiadeur à Rome , en la manière 
accoutumée. Il choifit depuis un de fes amis, qui étoit d'une 
très-ancienne nobleflé. Après qu'il eut pris congé du roi , & 
qu'il eut reçu ds lui toutes les marques d'eftime & d'amitié 
qu'il eût pu fouhaiter , il partit, & alla vifiter l'églife de faim 
Jacques en Galice , fi fameufe par le concours & par les 
vœux de tant de peuples. 

Commendon avoit entrepris ce voyage avec beaucoup 
de plaifir , parce que c'étoit une occafion de voir plufieurs 
provinces, & de parcourir en allant ,& revenant par divers 
chemins , toute la France & toute l'Efpagne. C'étoit une 
de fes paffions , que de voir & de connoître les choies étran- 
gères. Il obfervoit très • foigneufemetit les fituations des 

f Eli 1554. 



^6 La Vie du Cardinal 

licuv , les commodités de chaque pnys, les côtes, les ports ,' 
les fleuves , l'abondance ou la nccelluc , les mœurs & les 
inclinations des peuples , &: les diflercntes formes de gou- 
ve nemens. Il confidcroit tout , & il avoit la mémoire fi 
heureufe , qu'il le Ibuvenoit même des noms les plus étran- 
ges des hommes, & de tous les lieux par où il avoit pallé. 
Ge qui lui lut d'un grand ufage dans les voyages qu'il lit de- 
puis , prefque en toutes les parties de l'Europe. 

A l'on retour de Portugal à Rome , le pape Jule III. 
mourut âgé de foixante-huit ans. * Ce pontife avoit les in- 
clinations nobles & bienfaifantes , beaucoup de probité , & 
quelque connoiiTancc des belles-lettres. Mais il aimoit fon 
repos avec excès , & il avoit une extrême négligence pour 
les affaires. 11 menoit une vie oifeufe dans cette maifon de 
plailance , qu'il avoit fait bâtir avec des dépenfes prodigieu- 
ies , ne fongeoit qu'à fes divertifl'cmcns ; jufques-là que les 
Siennois, qui étoient affiégés par l'armée deCôme de Me- 
dicis duc de Florence , & par celle des Efpagnols , ayant 
député versjui , pour mettre leur ville , leur campagne & 
leurs biens fous la domination du faint fiége, il ne voulut 
pas prendre la peine de donner audience à leurs députés , 
ni de recevoir cette ville qu'on lui offroit , quoique les 
François qui la défendaient y euffent confenti, & que les 
Efpagnols qui l'attaquoient ne s'y oppofafTent pas. 

Jule étoit venu dans un fiécle , où la gravité , la pudeur 
& la mcdeftie paffoient pour mauvaife humeur , & pour 
lâcheté. Un air de plaifir & d'enjouement s'étoit répandu 
par-tout , & jamais l'on n'avoît vu plus de relâchement dans 
la difcipline. Les revenus de l'églife ne fervoient qu'à en- 
tretenir le laxe des eccléfiaftiques. Ils tenoient, fans fcru- 
pule , plus grand nombre de bénéfices qu'il n'efl permis 
d'en tenir félon les canons ; il s'en trouvoit qui poffédoient 
en même-temps trois évêchés. On donnoit ces dignités à 
la faveur plutôt qifau mérite des perfonnes. L'habit des 
prêtres , qui eft inffitué pour rendre ceux qui le portent 
j)lus vénérables, leur paroiffoit méprirable;& ils aimoient 
mieux être vêtus en cavaliers , qu'en eccléfiaf\iques. On n'a 
jamais vécu d'une manière plus libre , & plus voluptueufe. 
liniin , l'on ne parloit que de bonne chère, de jeux , de cq. 
médies ; & les hommes les plus graves ne trouvoient pas qu'U 

En 155 5t 



COMMENDON. LiVRE I. 37 

y eût rien contre la bienféance , à être tous les jours en 
ieftins avec les dames , & à fe promener par la ville avec 
elles dans leurs caroffes : tant la licence & la coutume 
avoient corrompu les mœurs & les jugemens des hommes. 
Jule avoit fuivi cetufageda fiècle , étant jeune , & l'avoit 
fouffert pendant fon pontificat ; & bien qu'il eftimât la 
vertu, il ne prit jamais aucun foin de corriger le vice. Com- 
mendon ne le laiffa point emporter au torrent dufiècle. 11 eut 
la gloire d'avoir été fort modefte & fort réglé parmi tant 
de déréglemens ; & fa vertu fut récompenfée , auffitôt que 
le fiècle fut réformé. 

g^ =^^- -.— =^ 

CHAPITRE XIV. 

L'amitié que le pape Marcel, 6* le pape Paul IV avaient 
pour Commendon. 



L, 



»E cardinal Marcel Cervin fut élu en la place de Jule HT. 
& s'appela Marcel U. Il étoit dans une fi grande réputation 
de vertu , & l'on avoit conçu de fi grandes efpérances de 
voir fous fon pontificat l'ancienne difcipline rétablie , & 
la religion remife dans fa première vigueur , qu'on peut 
croire que le ciel lui fit grâce , de n'avoir fait que le montrer 
à la terre , & de l'en avoir retiré vingt jours après fon exal- 
tation ; car il falloit une fageffe extraordinaire , pour ré- 
pondre à la grande opinion qu'on avoit de lui. Dès les pre- 
miers jours de fon pontificat , il avoit fait venir Commendon , 
& l'avoit attaché auprès de lui. 

Jean-Pierre Carafe qui lui fuccéda , & qui fut nommé 
Paul IV. le deftina d'abord à être un de fes fecrétaires , & 
l'afTocia à des perfonnes très-confidétables par leur dignité 
& par leur favoir , qu'il avoit choifies pour cet emploi , & 
à qui il avoit partagé le foin de différentes provinces. C'é- 
toient Jean de la Cafa archevêque de Benevent , Annibal 
Borzut archevêque d'Avignon , Antoine tlie évéque de 
Pola , Ange Malïarel qui étoit auffi évéque , & Sylvjflre 
Aldobrandin grand jurifconfulte , qui vit diminuer , quelque 
temps après , le crédit de tous les autres ; & qui par fes foins 
affidus & par fa grande capacité , fe rendit maître de tous 
les emplois & de toute la faveur du pontificat. 



38 La Vit DU Cardinal 

Paiil éto'n le chef du facré Collège , non-feulemcnf psr 
fa dignité , mais encore par la grande connoiirancc qu'il 
avoit de la doftrine de réglil'e , par fon éloquence , par fa 
générollté , par la pureté de fes mœurs , &. par la faintété 
de fa ^•ie. 11 furpalioit encore de beaucoup tous les autres 
cardinaux en âge , c'eft pourquoi Commendon s'étoit atta- 
ché plus particulièrement à le voir , lorfqu'il n'étoit encore 
que cardinal. Ce vie'dlard vénérable avoit aufli tant d'efîime 
pour ce jeune homme , qu'il paffoit fouvent des heures en- 
tières à lire , ou à raifonner avec lui , tantôt fur des lujets 
particuliers , tantôt fur les affaires publiques , & toujours 
avec beaucoup de complaifance & de familiarité , ne l'ap- 
pelant jamais que foniîls. Au dernier conclave on lui avoit 
préféré Marcel , & il avoit bien voulu donner lui-même fon 
fufFrage à un cardinal moins âgé que lui de vingt-cinq ans. 
Dès qu'on crut qu'il n'y avoit plus d'efpérance de le voir 
pape , ceux qui avoient été les plus alTidus auprès de lui , le 
négligèrent ou l'abandonnèrent entièrement , & ne s'appli- 
quèrent plus qu'à faire leur cour à Marcel. Commendon , 
au contraire, s'attacha à lui avec plus d'affidutté , & plus 
d'affe^fion qu'auparavant. 11 le vifitoit , l'accompagnoit or : 
dinairement , & lui rendoit tous les devoirs & tous les 
honneurs que méritoit un fi grand homme. Auffi , dès qu'il 
fut créé pape , voyant que Commendon , par modeftie , ne 
fe preiToit point de le venir voir , il le rechercha lui-même, 
il lui donna un appartement dans fon palais , il ordonna 
qu'on lui fournît tout ce qui lui feroit néceifaire, il le re- 
commanda à fes neveux d'une manière très-obligeante , & 
continua de l'appeler fon fils, toutes les fois qu'il voulut lui 
donner quelque commifîion. 

Il le faifoit aflifter aux confultations les plus fecrètes , 
& le mcttoit au nombre de fes minillres les plus confidens. 
Il fe fervoit de lui , & s'entretenoit avec lui plus familière- 
ment qu'avec aucun autre de fes domeftiques. Au com- 
mencement de fon pontificat , il le nomma à l'évéché de 
Zanthe , fans qu'il l'eût demandé, & fans qu'il y eût même 
penfé. Après avoir fait fon éloge en préfence de rambaila- 
deur de Venife , voyant que Commendon refufoit cette 
dignité, comme ne croyant pas la mériter, il l'embraffa, 
& le baifunt avec beaucoup de tendreffe , il l'avertit qu'il y 
avoit une modeflie qui empéchoit de refuferles honneurs. 



COMMENDON. LiVRE I. 39 

Jtoînme il y en avoit une qui empêchoit de les demander ; 
& que puifqu'il n'avoir point recherché répifcopat par Tes 
foUicitations , ni par ies emprefiemens , il devoir le rece- 
voir avec foumiflion , comme une grâce que Dieu lui fai- 
foir par le miniftère de fes fupérieurs. Sa Sainteré lui donna 
au même temps un bénéfice , fitué dans le territoire de Vé- 
rone , de cinq cents écus d'or de revenu. 

S^ - ===^ 

CHAPITRE XV. 

Commendon repajfe en Flandres avecle cardinal Scipion Rebiba» 



c 



E s grâces qu'il venoit de recevoir de Sa Sainteté ; 
firent croire à tout le monde, que ce nouveau prélat , qui 
n' avoit aimé ni fes plaifirs , ni fes intérêts ; qui dans un fiècle 
corrompu avoit fuivi les lois de l'ancienne difcipline ; qui 
étoit dans la fleur de fon âge , qui avoit de l'el'prit & de la 
vigueur , & qui par fes bonnes qualités s'étoit rendu agréa- 
ble à fon maître , ferv.it bientôt élevé à la dignité de car- 
dinal. Mais il fe cachoit à foi- même la bonne opinion qu'on 
avoit de lui , & il s'efforçoit de fermer la bouche à ceux qui 
faifoient de ces préfages incertains de fa fortune. En quoi 
il ne reffembloit pas à quelques-uns , qui fe flattent d'un peu 
de réputation , qui veulent qu'on leur mette toujours de- 
vant les yeux , tout ce qu'ils peuvent efpérer , ôi qui font 
toujours les premiers à croire les bruits avantageux qu'on 
fait courir d'eux. Un de ces efprits vains & crédules par 
ambition , ayant oui dire que le peuple le mettoit au rang 
de ceux qui dévoient être cardinaux à la première promo- 
tion, s'adrefla lui-même à Sa Sainteté , l'informa du bruit qui 
s'étoit répandu dans la ville , ôilui fit connoitre qu'il avoit 
été averti de plufieurs endroits , que Sa Sainteté avoit deifein 
de lui faire l'honneur de l'élever à ce.te dignité. Ceux qui 
vous donnent ces avis , ont tort de vuus tromper , lui répondit 
le pape , <&• vous ave^^ ton de les croire. 

Quoique Commendon fût dans une fi grande retenue , 
il ne put éviter lenvie , qui l'attaqua d'autant plus rude- 
ment , qu'il y avoit moins de lieu de l'attaquer. Comme la 
malice des hommes eft rufée & artihcieufé , ceux qui ne 
pou voient l'accufer, tâchèrent de le perdre en le louant. Ils 

C4 



^40 La Vie nu CATinîVAt 

firent valoir Ion cfprit , fa ridclité , fon affcélion à bicrl Cef- 

Vir , Ion adiclFe k ménager les grandes affaires , & fa fanté 

même; & fous les belles apparences d'honneur, ils l'éloi- 

gnèrent do la cour , &: crurent pouvoir lui rendre plus com- 

modcment de mauvais ot}ices,en lui procurant un honnête 

exil. 

11 fur donc envoyé nonce vei^s l'empereur Charles V. Si 
l'archevêque de Conza , que Jule y avoit envoyé , en fut 
rappelé. Mais parce qu'il y eut en ce temps-là une fufpen- 
fion d armes entre l'empereur & le roi de France , le pape 
nomma le cardinal Scipion Rebiba pour fon légat, & l'en- 
voya en Flandres , pour exliorter l'empereur à conclure une 
paix entière. 11 envoya , pour le même fujet , le cardinal 
Charles Ca afe ,à Henri roi de France. Commendon partit 
avec le légat. Ils avoient paflfé par Milan , & par les fron- 
tières des SuifTes , & s'étoient déjà rendus dans la Flandres. 
Mais comme ils entroient dans Maëftrick. , ville fituée fur 
la rivière de Meufe , &: qui étoit fous l'obéiffance de Char- 
les V, un courrier , qui venoitde Romeen grande diligence , 
rendit au légat des lettres de Jean Carafe , neveu du pape , 
par lefquelles on lui mandoit , qui les Impériaux avoient 
violé la foi de la trêve ; qu'ils avoient même voulu attenter 
fur la vie de Sa Sainteté ; que la guerre étoit déclarée ; qu'ils 
repriffent promptement le chemin de Rome , lui & Com- 
mendon; fur -tout qu'ils pourvuffent à la fureté de leurs 
perfonnes , & qu'ils priffent garde de ne point tomber entre 
les mains de leurs ennemis. 

Le légat furpris de cette nouvelle , fe trouvant fur les 
terres de l'empereur , ne favoit par où fe fauver , ni où fe 
retirer. Sa première réfolution fut de s'expofer conftam- 
ment à tous les accidens que la fortune l'obligeroit de fouf- 
frir. Mais Commendon lui repréiénta, qu'outre les incom- 
modités de la prifon, qu'il étoit bon d'éviter, il étoit tou- 
jours important à des minières, qui portoient le fecret des 
affaires dans leurs inftru£lions , de ne tomber pas en la puif- 
fance de leurs enneinis ; qu'avec un peu d'ad.effe & de di- 
ligence ils pouvoient fe fauver , avant que l'empereur fût 
averti de leur arrivée ; qu'il étoit d'avis qu'il quittât l'habit 
de cardinal , & toutes les marques de la légation , qu'il laif- 
sat tout fon éc[uipage , & qu'avec peu de inonde & peu 
d'embarras > il fe réfugiât en France. Cet avis fut fuivi, & 



C o M M É N D o N". Livre Ï. 4T 

le légat qiii ne connoiffoit point le pays , & qui ne favoit ce 
qu'il alloit devenir , s'abandonna entièrement à la conduite 
de Commendon. Ils quittèrent leurs habits eccléfiafticjues , 
ils prirent ceux de quelques cavaliers de leur fuite , & for- 
tirent de la ville avec peu de train. Ceux qu'on y laiflbit , 
avoient ordre , fi on leur demandoit des nouvelles du légat, 
de dire qu'il devoit bientôt arriver. 

Commendon , qui dans fes voyages avoit accoutumé de 
s'informer curieufement de toutes chofes , avoit appris le 
nom de chaque lieu ; quelle diftance il y avoit jufqu'aux 
frontières ; quelles étoient les premières villes de France 
qu'on rencontroit : car il étoit extrêmement curieux , & il 
vouloit être inftruit de tout , aimant mieux écouter des 
chofes inutiles , que d'en ignorer qui puffent être im- 
portantes. 

Etant donc partis , ils prirent des guides par-tout où ils 
paffèrent , & fe faifant conduire par des chemins détournés , 
ils furent en fureté , avant qu'on s'aperçût qu'ils fe fufTent 
retirés. Commendon fe trouva lui - même dans un grand 
danger. 11 avoit voulu s'avancer feul , & il s'égara dans la 
forêt d' Ardennes , où il fut errant toute la nuit. 11 rejoignit le 
lendemain , avec beaucoup de difficulté , le légat , qui avoit 
été fort en peine de lui. Enfin , ils gagnèrent le pays de 
Liège , ils entrèrent en France , & ayant paffé Lyon , ils 
joignirent le cardinal Charles Carafe , qui revenoit de fa lé- 
gation. Ils s'embarquèrent tous enfemble dans la flotte de 
France , & s'en retournèrent à Rome. 

S» ^ »- ■ = ===»» 

CHAPITRE XVI. 

Commendon ejl envoyé à la république de Venife , 6^ à tous Us 
Princis d^ Italie. 

V--* Ependant , on entreprit à Rome de faire le procès 
à Marc -Antoine Colonne , fils d'Afcagne , fur ce qu'il fai- 
foit des cabales contre le Pape , & qu'il aflembloit fecrète- 
ment du monde chez-lui. Il fut cité , & comme il refufa de 
comparoître , on le déclara criminel d'Etat , & on lui ôta 
les villes qu'il pofTédoit dans l'état eccléfiailique. Ce fut un 
fujet de guerre entre le Pape & l'Empereur. L'Empereur, 



4* La Vie nu Cardinal 

croyoir, qu'il otoit important pour le bien de Tes affaires, 
de ne lailler pas opprimer ('oionne. Le Pape trouvoit étran- 
ge qu'on voulut rempèclicr d'uCer de Tes droits. C,om- 
niendon ain\a à Rome au commencement de ce dill^-ieiu. 
A peine eut- il trois Jours pour le déluiler des fatigues de loi» 
voyage: iJ fut obligé d'aller chez tous les princes d'Italie , 
pour les retenir dans le devoir , & pour empêcher que l'fc m* 
percur , par Ion autorité 6: par (es promeiVes , n'en atti- 
rât quelqu'un à (on parti. Ils paroi (Voient tous fort attachés 
aux intérêts du l'aint Siège. Hercule duc de Ferrare , s'étoit 
iigué avec eux , & faifoit un grand rava'j,e I ur toutes les ter- 
res que l'Empereur avoit dans fou voilinage. 

Le Pape, qui (buliaitoit avec palfion d'engager les Véni- 
tiens à fon parti , tant à caufe des fecours qu'il pouvoir 
efpércr de cette république , que pour la confrd. ration 
qu'elle pouvoit donner à ion parti dans l'Italie , eut ii boniie 
opinion de Commendon, qu'il lui confia cette négociation , 
& l'envoya nonce a Venife : ce qui nétoit encore arrivé à 
aucun citoyen de Venife , qu'a Pierre Bembe , qui palloit 
pour le premier homme de fon fiècle , & que le pape 
Léon X choifit pour aller traiter avec cette république , en 
une pareille rencontre. Cet emploi fut fort gloricax pour 
Commendon , & lui acquit beaucoup de réputation dans 
l'elprit des Vénitiens, lis le voyoient avec plaifir à côté du 
chef du fénat , 6i au-delFus de tous les autres fénatcurs , pour 
négocier avec eux les plus grandes affaires qui fuffent alors. 
Il arriva qu'Antoine Trivulce évèque de Toulon , qui étoit 
«l'une illurtre famille de Milan , & qui faifoit la fonction de 
nonce apoftolique à Venife , fut fait cardinal environ ce 
temps-là. Commendon lui donna folennellement le bonnet, 
que Sa Sainteté vcnoit de lui envoyer ; & lorfqu'il lui mit 
fur la tête les marques de fa dignité , en préi'ence du Doge 
& de tout le fénat , plufieurs s'écrièrent dans l'affemblée : 
Souvenez-vous , Trivulce , d^ rendre un jour le même office à 
Commendon. Chacun lui fouhaitoit & lui prédifoit les hon- 
neurs dont il étoit digne. 

11 demeura dans cette ville jufqu'à la fin de ce différèrent , 
& fit des harangues très-éloquentes dans le fénat , où il fe 
plaignit do l'injufiice du parti contraire , des outrages &: 
des attentats commis contre la perfonne facrée du Souve- 
rain Pontife i du danger ou fe trouvoit l'églife de Rome ; 



CO MM EN DON. LiVRI I. 43 

de l'avidité des Espagnols , qui vouloient fe rendre maî- 
tres de toute l'Italie , Se qui ne tkhoient d'abattre la puif- 
fance des Papes & de leurs tîdelles lujets , que pour ruiner 
après plus impunément tout le refte. Quoique cette répu- 
blique aime le repos , & qu'elle craigne tous les mouvemens 
& tous les défordrcs de la guerre ; quoique le fénat ne 
fut point rélolu de s'attacher au parti d"un Pape déjà caflé 
de vieilleffe contre un Prince qui pouvoir régner encore 
long- temps , & qui avoit de grandes forces fur pied : tou- 
tefois il .voyoit avec inquiétude que la puiffance du Pape 
alloit être abattue , & que celle des Efpagnols s'augmentoit 
tous les jours dans l'Italie. 

Commendon tàchoit d'émouvoir ces efprits politiques, 
en leur repréfentant , que s'ils ne le liguoient pour le lalut 
de l'Italie , & pour l'honneur du chef de l'églife , s'ils ne 
défendoient en commun la caufe commune contre une na- 
tion étrangère , qui avoit des forces pour avancer les pré- 
tentions , & qui alloit affujettir tous leurs voifms , le Pape 
qiii ne pouvoir foutenir le poids d'une guerre imprévue , 
feroit bientôt opprimé ; & que s'il étoit une fois vaincu par 
un ennemi infolent & impérieux , il feroit honteux aux Vé- 
nitiens de n'avoir pas écouté le Souverain Pontife , qui re- 
cherchoit leur alliance : que c'étoit une chofe éloignée de la 
piété & de la fageffe du fénat , qui importoit à leur fureté , 
& qui pouvoit peut-être un jour les ruiner. 

Il difoit ces raifons dans cette célèbre affemblée , avec 
beaucoup de zèle & de gravité , & les faifoit comprendre à 
(es parens & à fes amis , dans les converfations particuliè- 
res qu'il avoit avec eux. Ils en étoient déjà touchés , & ils 
appréhendoient que les Efpagnols , qui aiment à pouffer 
leur domination , après avoir attaqué & opprimé le Pape , 
n'entrepriffent ouvertement fur la liberté des autres Prin- 
ces. Dans cet embarras ou ils étoient , ils ne pcuvoient fouf- 
frir que la puiffance des Elpagnols s'augmentât dans F Italie; 
mais d'ailleurs ils ne pouvoient fe réfoudre à entreprendre 
une guerre dont l'événement étoit fort douteux. Ils choifi- 
rent l'avis qui leur parut le plus fur & le plus honnête. Ils 
offrirent d'être les médiateurs de la paix , & ils* envoyèrent 
François Froment fecrétaire de la république , au duc d' Al- 
be , qui commandoit pour l'Empereur en Italie , avec ordre 
de le conjurer de vouloir arrêter les armes , & de n'atta- 



^4 ï- A Vie du Cardinal 

quer point le Souverain Pontife ; & de lui repréfenter 
qu'il s'attircroit la haine de toute la ciiréticnté , & qu'i/ 
feroit une a61ion très-cloigncc de la piété de T Empereur , & 
du Roi Ton fils , s'il continuoit en leur nom une guerre fi 
odicufe : qu'il y avoit des voies d'accommodement plus 
utiles & plus honnêtes ; & qu'il fe trouveroit des amis com- 
muns , qui prendroient volontiers le foin de terminer leurs 
difFérents. Ils écrivirent prcfque en mêmes termes au roi 
d'Efpagne. On pouvoit bien juger , que û les prières ne 
fervoient de rien , ils pourroient bientôt paffer aux mena- 
ces ; & qu'après avoir offert leur médiation , ils n'étoient 
pas éloignés de déclarer la guene : tant ils étoient alarmés, 
dans la crainte que Commendon leur avoit infpirée que le 
Pape étant opprimé , ils ne fuffent obligés de foutenir tout 
l'effort d? ces fuperbes vainqueurs. 

Mais le cardinal Charles Carafe ayant appris que Tarmée 
de France venoit de paffer les Alpes ; enflé de l'efpérance 
delà viftoire , autant qu'il l'auroit été de la viftoire même, 
alla promptement à Venife , preffa le fénat de prendre les 
armes , de réprimer l'orgueil d'une nation impérieufe , de- 
pourfuivre des ennemis communs, & de les chaffer de toute 
iltalie. Il affuroit que de très-belles troupes d'infanterie & 
de cavalerie arriveroient au premier jour ; que la plus brave 
jeuneffe de France avoit déjà paffé les Alpes ; que le Pape , 
animé d'une jufte colère , faifoit de grands préparatifs de 
guerre ; que le duc de Ferrare s'avançoit , qui pouvoit lui 
feul occuper les ennemis du côté du Pô ; que la viftoire étoit 
en leur main , & que les avantages des vainqueurs feroient 
très-grands : qu'ils priffent donc les armes comme les au- 
tres , & qu'ils ne laiffaffent pas perdre une û belle occaûon 
d'augmenter leur république. 

Carafe leur difoit ces chofes avec beaucoup de fierté & 
de préfomption. Mais les Vénitiens , qui avoient appréhendé 
pour eux-mêmes , le danger où ils voyoient que le Pape 
s'étoît jeté , commencèrent à être un peu plus en repos. 
Ces belles troupe» , & cette jeuneffe invincible de France , 
qu'on leur avoit tant vantées , les raffurèrent. Ils rendirent 
à ce Cardinal tous les honneurs qu'il pouvoit fouhaiter ; & 
après lui avoir donné de belles elpéranccs , ils demeurèrent 
dans une grande tranquillité dès qu'il fut parti* 



COMMENDON. LiVRE I. 4^ 

CHAPITRE XVII. 

Commendon retourne à Rome. Il efl difgracié. 



L 



E cardinal Carafe connut qu'il avoit fait une grande 
faute d'exagérer les forces de France , & d'ôter aux Véni- 
tiens cette crainte qu'on leur avoit imprimée avec tant de 
foin , & qui pouvoit feule les émouvoir à prendre les armes. 
Mais il couvrit malicieufement fon imprudence , & il fit 
entendre que c'étoit la faute de Commendon qu'il n'aimoit 
point , à caufe du peu de reffemblance qu'il y avoit dans 
leur vie & dans leurs avions. Comm.endon n'avoit jamais 
voulu lier une étroite amitié avec lui , quoiqu'il en eût été 
recherché , & n'avoit jamais pu s'accommoder d'un efprit 
malfait , qui avoit fortifié fes méchantes inclinations par une 
longue habitude de crimes. II aima mieux honorer en lui fa 
dignité , que de s'attacher à fa perfonne , & il lui témoigna 
toujours du refpeft , fans jamais vouloir lui faire la cour. 
Il évita même de lui rendre des vifites , & d'avoir aucun 
entretien avec lui , jugeant qu'il étoit jufte de s'acquitter fi- 
dellement de fes emplois , & qu'il n'étoit pas néceffaire de 
rechercher la faveur des méchans. Toutes les fois qu'il le 
trouva en quelque état peu féant à fon rang & à fa dignité, 
il fe retira modeftement , & cacha fon indignation fous des 
apparences de refpeél. 

Lorfque Carafe étoit à Venife ,un fénateur de fes amis 
lui fit un magnifique fefiin , où plufieurs dames de qualité 
de la ville fe trouvèrent. Après le repas , il donna le bal à 
toute l'aflem.blée. Ce Cardinal ayant plusd'cgad à la cou- 
tume du pays , qu'à la bienfeance de fa profeffion , voulut 
y afllfter. Plufieurs eccléfiaftiques qui l'avoient accompa- 
gné par ccm.plaifance, étoient difpofés à fe divertir auffi- 
bien que lui. Commendon fiit le feul qui eut le courage de 
le quitter. Il lui demanda congé de fe retirer , fous prétexte 
de quelques affaires : &. s'étant aperçu que cette retraite 
avoit offenfé le Cardinal , & lui avoit paru un reproche fe- 
cret de l'atlion qu'il alloit faire , il dit à quelques-uns de fes 
amis, qu'il venoit de faire une grande faute contre fa fortu- 
(»e j mais que fon honneur lui étoit plus cher que fes intè- 



♦^ La \' i e du Cardinal 

rcrs , &: qu'il aimoit mieux fuivrc Ion devoir , que Ton 

ambition. 

Carafe étoit naturellement lier & emporté , & ne parloir 
jamuLs du roi d'hlpagne & des tlpagnols , qu'avec des in- 
vei!:lives & des termes tort outrai;eux. 11 y avou des llat- 
teurs qui s'emportoient comme lui , & qui étoient accou- 
tumés à rimiter dans les défauts pour lui plaire. Com- 
mcndoncn uloit avec plus de modération , & quoiqu'il i)ar- 
làt avec beaucoup de force dans le fénat, pour les intérêts 
de (on Prince , il étoit fort letenu dans les converfations or- 
dinaires , ik ne parloit jamais de l'Empereur , ni du roi 
d'Efpagnc , qu'avec beaucoup de refpcft , croyant qu'il 
étoit plus-à-propos d'adoucir les affaires par la prudence , 
que de les aigrir par des difcours paffionnés. Carafe n'eitima 
pas cette honnête politique ; & lorfqu'il fut de retour à 
Rome , il publia que Commendon s'étoit ac^pjitté fort froi- 
dement de cette négociation ; & qu'il étoit aifé à croire 
qu'il avoif des liailons fccrètes avec les Efpagnols , puifqu'il 
les avoit tant ménagés. 

Le Pape qui brùloit d'un violent défir de fe venger d'eux , 
ne trouva point de crime plus grand ; & lorfque le nonce 
revint à Rome , & qu'il fe prél'enta pour lui bailer les 
pieds , il le reçut fort froidement , & ne lui donna aucun 
témoignage de cette amitié qu'il avoit toujours eue pour 
lui. Un accueil fi triile fit connoître à Commendon que 
Carafe , & quelques autres envieux lui avoient rendu de 
mauvais olHccs auprès de Sa Sainteté. II l'avoit prévu , &: il 
ne s'étoit pas fort mis en peine de l'empêcher. Aufli ne 
chercha-t-il pas les moyens de fe juftifier ; il ne voulut pas 
même employer fcs amis , pour ôter de l'efprit du Pape les 
fauffes impreifions qu'on lui avoit données. Il reçut cette 
difgrace fans fe plaindre , & fouffrit avec beaucoup de 
tranquillité , l'injulVice qu'on lui avoit faite. On ne toucha 
pourtant ni à fon honneur , ni à fa dignité ; on eut toujours 
d^ grands égards pour lui ; il demeuia toujours dans le 
palais , où il étoit entretenu comme auparavant. Tou- 
tes les entrées lui étoient libres ; on ne lui refufoit pas 
même quelques apparences d'amitié. Il fembloit qu'il 
s'étoit retiré lui-même des affaires ; & le cardinal Ca- 
rafe étoit bien - aile de l'en avoir éloigné ; mais il ne 
jugeoit pas à propos dj perfécuter un homme de bien , 



COMMENDON. LiVRE I. 47 

qui étoit dans Teftime , & dans l'approbation de tout 
le monde. 

Tous ceux que le Pape avoit élevés dans les charges & 
dans les confeils , fu cnt plus rigoureufement traités. Les 
uns furent chaffés du palais , les autres furent arrêtés 
prifonniers : quelques - uns furent rélégués en des pays 
éloignés , au nombre defquels étoient ceux qui avoient 
caufé la difgrace de Commendon. Carafe , pour fe ren- 
dre maître des affaires , avoit ufurpé toute la faveur , 
& ne fouffroit auprès de Sa Sainteté , que ceux qu'il avoit 
avancés lui-même. Sous des prétextes différens , il fe défît 
de tous ceux qui avoient du crédit , & mit en leur place de 
fes créatures , qui ne fe foucioient ni de leur réputation , ni 
du bien public , & qui ne s'attachoient pas à lui par hon- 
neur , mais par intérêt , & par une lâche efpérance de pro- 
fiter en leur particulier des malheurs de l'état. 

Commendon fe trouvant alors fans occupation , voulut 
profiter d'un loifir qu'il n'avoit ofé fe promettre. Il reprit 
avec beaucoup de joie fes études interrompues depuis long- 
temps , & fe remit fur un grand ouvrage , qu'il avoit autrefois 
commencé , des droits de l'empire romain transféré en Al- 
lemagne ; de la puiffance des Papes , Si de l'autorité des 
conciles. Pour cela , il étoit continuellement dans la biblio- 
thèque vaticane. 11 vifitoit ces vieux écrits , que le temps 
& la pouflière ont à demi rongés ; il fouilloit jufques dans la 
plus obfcure antiquité. 11 tranfcrivoit lui-même plufieurs 
traités , & en faifoit tranfcrire d'autres. Enfin , après avoir 
paffé plus d'un an dans ces occupations d'étude , il demanda 
congé à Sa Sainteté de fe retirer à Venife l'année d'après , 
qui fut l'an 1 5 5 9 réfolu de paffer de-là à Zanthe & à Cé- 
phalonie , qui font deux îles dont il étoit evêque. Mais lorf- 
qu'il attendoit la faifon favorable pour s'embarquer , le pape 
Paul IV mourut âgé de quatre-vingt-trois ans. * Cène fut 
pas pourtant fon âge qui l'accabla ; ce fut le chagrin & la 
colère qu'il eût , d'avoir été trop long-temps à connoître 
& à punir les crimes du cardinal Carafe , & de {^i autr^ 
neveux. 



* Le i8 Août 1559. 



T^ 



4^ La Vie du Cardinal 

Si» ==yga 

C: H A F 1 T R E XVIII. 

Le caidlnal Cirafc , & [es ficrcs font duiffcs de Rome. 

1 à E cardinal Carafe avoir deux frères , Jean , duc do 
Palliano , &: Antoine , marquis de Monribel. L'un & l'autre 
avoient uiupé ces titres, ëc en jouiffoient fort injurtement. 
lis avoicit cliacun leurs vices particuliers , mais ils s'étoient 
tous rendus infupportables par leur avarice , & par leur 
orgueil. Ils vivoient entr'cux fans amitié & fans intelligence 
& ne s'accordoient que pour obiéder les oreilles de leur 
oncle, & pour empêcher qu'il ne fut averti de leurs déré- 
glemens. Pour-L rs , ils fe fouvenoient qu'ils étoient frè- 
res , & ils s'entendoient tous , parce qu'ils craignoient tous 
également. Ils fe compofoient , lorfqu'ils étoient devant le 
Pape , & paroifToient pleins d'innocence & de probité. Lorf- 
qu'ils revenoient dans le monde , c'étoit à qui feroit plus 
d'injuiVice. Le Pape trompé par cette fauffe honnêteté, fe 
laifloit entièrement gou\einer , & leslaiflbit impiuicment 
«bufer de fon autorité , & de leur* fortune. Il s'appliquoit 
à faire de nouvelles ordonnances , pour corriger les abus 
qui s'étoient gliffés dans l'églife. 11 réformoit les mœurs 
des étrangers, & il ne voyoit pas les défo drcs de fa famille. 
Ainfi les vices infupportables de fes neveux , & fes vertus 
auftères le rendoient odieux à tout le monde. 

Enfin les chofes allèrent fi avant , qu'il fe trouva un homme 
de bien , qui fut touché de voir qu'un Pape , qui d'ailleurs avoit 
de.très-grandes qualités , & de très-bonnes intentions pour le 
bien public , & à qui l'on ne pouvoit reprocher qu'un peu trop 
d'aigreur contre ceux qui réfiftoient à fes volontés , & une 
humeur naturellement brufque & violente , fût décrié par- 
mi tous les gens de bien , fans qu'il y eut de fa faute. Ce 
fîdelleferviteur , quel qu'il tut , car on n'a point fu fon nom 
depuis, &il n'eft pas même fort important qu'on le fâche , fe 
jeta aux pieds de Sa Sainteté ; 6i après lui aN oir demandé 
pardon , de ne lavoir pas plutôt avertie des chofes qu'il 
avoit à lui dire , il lui décou\rit toute la vie , toute la con- 
duite , & tous les crimes des trois frères ; & lui révélant 
toute la honte de fa mal fon , lui fit connoltre combien 

tCU3 



COMMENDON. LiVRE I. 49 

tous les gens d'honneur en étoient fcandalifés , & combien 
fon pontificat en étoit décrié. 

Le Pape fut extrêmement furpris ; Si après avoir re- 
connu la vérité des choies qu'on lui avoit dites , il fut vi- 
vement touché de colère & de douleur. Il ne favoit com- 
ment il devoit puair ces coupables : la honte & la colère 
confondoient toutes fes penfées. Dans cet embarras il fit 
dire fur le champ à tous les p^rens , qu'il leur défendoit 
d'entrer dans fon palais , & de fe prèfenter jamais devant 
lui ; & parce qu'il étoit déjà fort tard , il fit avertir tous les 
Cardinaux de fe trouver le lendemain au confiitoire. AiUÎî- 
tôt qu'ils furent afiémblés, il leur adteffa fon difcours , & 
commença par des plaintes & des reproches qu'il leur fit, 
d'une manière fort g ave & fort touchante , de ce qu'ils ne 
l'avoient pas averti de plufieurs chofes qui s'étoient pafTées 
contre le bien public , & contre fa propre réputation. 
Puis , il leur dit , qu'il pouvoit bien pardonner à des étran- 
gers , puifqu'il avoit été aiTez maliieureux , pour avoir été 
trahi lâchement par ies propres parens. Là il s'emporta 
contre leurs défordres : &. après en avoir parlé affez long- 
temps , en des termes très-piquans , il priva le cardinal Ca- 
rafe de fa légation de Boulogne , de tous fes honneurs , & 
de toutes les charges ; il ôta à Jean le commandement de 
l'armée, & la charge dégénérai des galères de l'églife, il 
priva Antoine de la garde du Vatican ; & leur commanda , 
à eux , & à tous fes autres parens ou alhés , excepté le 
cardinal Alfonfe , fils d'Antoine , jeune homme d'une mo- 
dcilie exemplaire , de fortir ce même jour de la ville. Il 
^lligna à chacun le lieu de fon exil , menaçant de faire punir 
rigoureufement tous ceux qui leur donneroient quelque 
afTirtance. 11 protefta qu'ils méritoient encore de plus grands 
fuppiices , &: qu'il réfervoit à fon fuccefleur la glou-e de 
châtier ces criminels , autant qu'ils le méritoient. 

Après avoir dit fur ce fujet des chofes terribles , dans 
l'emportement où il étoit , il s'arrêta. Il avoit de la force 
&: de léloquence, & le regard effroyable, lorfquil étoit 
une fois éciiaufié. Aulïï fon vifage , fes yeux , fa voix , 
épouvantèrent fi fort toute l'afTemblé* , que les Cardinaux 
qui , par leurs geltes & par leurs actions , femb oient vou- 
loir l'apaifer , & lui demander grâce pour ces milérables , 
.n'ofèrent entreprendre de parler en leur faveur. Enfin le 
Tome 1. SiCQiidi Fa/tii. D 



^o La VrE DU Cardinal 

cardinal Ranuce Farncfc , qui étoit un jeune homme d'un 
el'prit fort <\oux , & cVuii naturel très-honnète , voulut lui 
reptélenter très-vcipe6tueufement , que Sa Sainteté ne les 
trouveroit peut-être pas fi coupables, fielle avoir la bonté 
de les entendre ; qu elle pouvoit leur accorder la liberté de 
fejuftifier, ou pour le moins d'implorer ia clémence, & 
différer un peu leur condamnation. Mais le Pape l'interrom- 
pit , & lui répondit très- cruellement : Si Paul IIÏ votre 
ayeul eût puni avec la même févérité les crimes de Pierre- 
Louis votre père , les habitans de Plailance ne l'auroient 
pas déchiré , & ne l'auroient pas jeté , comme ils firent , 
par les fenêtres. Après cela pei i'csine n'eut le courage de 
parler. 

Le cardinal Carafe &l les autres reçurent ordre de fe re- 
tirer de la ville ; & l'on leur fit entendre , que s'il pouvoit 
y avoir quelque efpérance de pardon , ce n'étoit qu'en obéif- 
fant promptement. Pour lors tous ceux qui avoient accou- 
tumé de les accompagner par-tout , & de leur faire ordi- 
nairement la cour , ces flatteurs & ces faux amis , qui fa- 
crifient les droits les plus facrés de l'amitié &: de l'honneur 
à leurs intérêts & à leur fortune , les abandonnèrent à 
leur malheur. Commendon , qui n'étoit pas encore parti 
de Pvome , & qui n'avoit eu aucun commerce avec eux , 
dans le tem.ps de leurs grandes profpérités, leur rendit 
dans leur difgrace toute forte de bons ofKces ; particuliè- 
rement au Cardinal , qui rendit aufll des témoignages pu- 
blics de la probité de Commendon. Car comme le cardinal 
Vitelli le confoloit au fortir du palais , & lui donnoit , 
comme c'eft l'ordinaire , quelque efpérance d'une meil- 
•jeure fortune ; Carafe fe toujna vers Commendon qui les 
f uivoit , &: l'embraliant : Pourquoi , dit-il , nefouffrirons-nous 
pas patiemment notre difgrace ? Cet homme de bien na-t-il pas 
fouffert généreufement la funne ? Si nous eujjions fuivi fes con~ 
feits , nous aurions évité les écueils où nous avons fait naufra- 
ge, & nous n'aurions pas mérité la confujîon qui nous efl arrivée. 

Ce Cardinal fe retira à San - Marino ; les autres en di- 
vers endroits, félon les ordres qu'ils avoient reçus. Le 
Pape caffa plufieurs o;donnances qu'ils avoient faites ; chaf- 
i'a tous ceux qu'ils avoient avancés dans les charges publi- 
ques ; déchargea le peuple de tous les impôts , & de tous les 
tributs qu'ils avoient exigés fans fon ordre. Quoique ces chofes 



CoMMÊNDON. Livre L ri 

fiiffent avantageufes au public , eUes n'étoient pas fore 
agréables. On eilimoit qu'elles venoient plutôt d'un elprit 
de colère contre fes parens , que d un mouvement de ten- 
drefle pour les autres. Chacun étoit bien aile de voir punir 
des hommes qui avoient abul'é de leur pou\ oir ; mais cha- 
cun jugeoit aulfi ce quil avoit à craindre d'un Pontiie im- 
placable, qui ne pardonnoit pas même à fes proches. 

Pour comprendre la frayeur que cet exemple de févérité 
jeta dans leseiprits, il luitit de lavoir que la femme du duc 
dePolinian, nièce du Pape, étant arrivée à Rome en ce * 
même-temps , fans lavoir ce qui s'y étoit paffé , il ne fe 
trouva perfonne qui olat la rece\ oir dans la maifon. Elie 
fut à la porte de tous les princes & de tous les fe-gneurs qu'el- 
le croyoit de les amis ; mais ils n'ofèrent pas même la con- 
noître. hlle defcendit aux hôtelleries publiques; on refufa 
par- tout de la loger , chacun craignant doffenfer le Pape 
irrité, hlle fut obligée de faire le tour de la ville avec tout ion 
train , dans une l'aifon faclieufe , par un temps de pluie ex- 
traordinaire ; & après avoir été comme le jouet ue tout le 
peuple de Rjme , elle fut reçue dans une pauvre mai ion 
écartée, par un homme ù peu curieux , qu'il n'avoit pas 
oui parler de la dilgrace des Carafes , ni de la colère du Pa- 
pe. Le lendemain, dès que le jour parut, elle prit le che- 
min de Naples. Ce qui confirme encore la terreur qui s'é- 
toit répandue dans Rome, c'eit que le ca.dinal Carafe étant 
malade d'une fièvre violente , que fon chagrin lui avoit cau- 
lee , & ayant envoyé quérir des m.^decins ; aucun ne fut 
fi hardi que d'y aller ; on n'ofa pas même en faii-e la pro- 
pofition à Sa Sainteté. 

Je ne dois point ici palier fous filence la fin malheureu- 
reufe de fes frères , qui peut lervir d'un fara-ux exemple 
des révolutions humaines , & faire connaître qu'il n'y a rien 
defifoible que ceux qui s'appuyent fur leur fortune, & 
qui fe fient aux choies du monde , fans élever leur efpnt 
au Ciel. Es étoient nés d'une famille allez riche & allez 
puiifante ; ils furent bientôt ruinés par le malheur des par- 
tis où ils s'étoient engagés. Jls demeurèrent long-temps en 
exu , dans une extrême nécefTité de toutes chofes , jui'ques- 
h que Charles fut obligé de porter les armes pour a^'ojr 
de quoi lubfifier. Us étoient depuis montés à un tel degré 
de puilTance , qu'ils ofèrent efpérer 6i entreorendre de fe 



5 



La Vie dv Cardinal 



rendre maîtres du royaume de Naples. Us furent même pen- 
dant quatre ans les arbitres de toutes les aftaircs de ré^j^life. 
Enfin ils furent chalVés ignoniinieufement par leur oncle , 
qui les tint dans les lieux de leur exil pendant qu'il vécut. 
Pie quatrième , qui lui fuccéda , fit arrêter le cardinal & 
le duc de Palliano , & les fit condamner à mourir par la 
main d'un bouireau. 




LA VIE 

DU CARDINAL 
J E A N-FRA N ÇO I S 

COMMENDON. 



LIVRE SECOND. 



^y 



•K^ 



CHAPITRE PREMIER. 

Commendon ejî envoyé à P Empereur 6* aux Princes d^Allemagne, 
pour les convier à fe trouver au Concile de Trente y ou à y 
envoyer des Ambjjfadeurs^ 

J\. Près que Paul IV fut mort , Commendon , qui n'é- 
toitplus dans la réfolution de paffer en Grèce, retourna à 
Rome , dans la pcnfée de remettte fon évêché entre les 
mains du nouveau Pape. Ses parens l'avoient retenu en Ita- 
lie ; & pour le détourner de fon voyage de Zanthe , ils lui 
avoient repréfenté , qu'il auroit peine à vivre dans cette 
ïfle déferte & ftérile , éloigné de tous fes amis , avec quel- 
ques miférables Grecs , gens fans honneur &: fans poli- 
teire;& quil devoit appréhender les incommodités d'un 
fi fâcheux voyage , & celles d'une fi trifte folitude. Ne pou- 
vant donc aller à fon évêché , il réfolut de le quitter. Ce- 
pendant le fainî Siège ayant été vacant quatre mois entiers , 
Jean- Ange de Médicls , M lanois, fut enfin élu Pape , & 
fe nomma Pie IV. Il eut une eftime particulière pour Com- 
mendDn. Il lui permit de fe choifir lui-même un fucceffeur , 
ajoutant fort obligeamment , qu'il n'étoit pas jufte qu'un 
aoiérite fi éclatant fût caché dans uae Ifle déferte de la Grè- 



VJ La \' I r n Li C a n n i >- a l 

ce ; &: q\i'im lioinme iî capable de rendre des Terviccs très- 
iinportansa reiiliCe, fut éloit',né de la Cour de Rome, ta 
effet , il lui c> mmanda d'y demeurer. Pendant ce temps le 
cardinal Carafe &: le duc de Palliano fu.ent arrêtés par or- 
dre de Sa Sainteté. Tous ceux qui avoient eu quelcjue liai- 
fon avec eux , &: quelque j-iart dans le gouvernement , fous 
le pontificat dj Paul IV , particulièrement ceux qui s'étoient 
mdés d .'S affaires de la guerre , furent recherchés avec beau- 
coup de févérité. Les uns furent arrêtés, & gai dés fort 
étroitement ; les autres le retirèrent de peur d'être obligés 
à fe jurtitierde lejrs [-.ropres crimes, ou à découvrir ceux 
de leurs comi^liccs. Oncut fi bonne opinion de l'innocence 
& d • la probité de Commendon , que ni Sa Sainteté , ni les 
jufes ne le foupçonnèrent jamais d'être coupable, & ne 
l'obligèrent pas même à dépofer contre ceux qui l'êtoient. 
Dans ce temps-là , le Pape vo^^ant qu'une partie de la 
chrétienté étoit infeé^ée des erreurs nouvelles ; que l'AIle- 
maa;ne s'étoit féparée de la communion de l'églife ; que le 
mal croiffoit de jour en jour , & qu'il étoit de fon devoir 
de chercher les remèdes néceffaires, & d'arrêter enrin ces 
défordres ; il prit cette grande & louable réfolution d'affcm- 
bler un concile général. La paix venoit d'être conclue en- 
tr • la France & rEfjjagnc , & le temi;s étoit fort commode. 
11 fit donc publier {es brefs apoftoliqucs ; il en envoya dans 
toutes les provinces , & il affigna le concile dans les for- 
me*; accoutumées , pour être tenu en la ville de Trente. 
Paul m & Jule<; l I , fes prédéceffeurs avoient déjà choifi , 
pour le même fujet , cette ville , parce quelle eft fituée fur 
la frontière d'Allemagne, & qu' Is avoient voulu pourvoir 
à la comm'^dité ds ceux pour qui principalement fe devoit 
tenir cette aïïemblée. Sa Sainteté réfolut d'envoyer un 
nonce à tous les Princes d'Allemagne , pour les inviter à 
fe trouver au conc'le , & pour cbfervcr , s'il y auroit 
que''!ue apparence de guérir d^s efprits corrompus par la 
contagion de tant d'héréfics naiffante^. Pour conduire une 
affaire fi imp-^rtante, il falloit u^ homme d'un efprit adroit, 
& d'une fidélité reconnue ; qui fût profond dans la dodrinc 
de l'églife , & qui pût foutenir la cau'e de la religion avec 
éloquence. Pluficurs s'oflrirent ; plufieurs firent agir les 
p:rfonnes les plus puiffantes delà cour, pour obtenir cette 
députation. 



C O M M E N D O N. L I V K E II. 5 J 

Commendon étoit très-capable d'un fi grand emploi , 
tant parce qu'il avoit l'elprit éclairé &i infinuant , & beau- 
coup dî connoiffance des lettres humaines , & des fciences 
eccléfiaftiques , que parce qu'il menoit une vie irrépro- 
chable , & qu'il avoit toujours été plus grave &: plus ré- 
glé que tous les autres. AulTi , le Pape déclara qu'il l'avoit 
choifi pour cette ambaffade; & l'ayant fait appeler, il lui 
donna fes lettres de créance 6c les inftruftions , & lui com- 
manda d'aller trouver l'Empereur Ferdinand ; de lui expo- 
fer le fujet de fon voyage , & de fuivre les confeils que 
ce Prince lui donneroit , peur ménager des efprits difficiles 
& prévenus de leurs erreurs. Commendon fit partir une par- 
tie de fes gens, avec ordre de laller attexadre à Vienne. Il 
partit lui-même peu de temps après. Il pafTa par la ville 
<le Trente , & ié rendit à la cour de l'Empereur , le pre- 
mier jour de Janvier de l'année 1561. 

Il y avoit deux nonces du Pape près de l'Empereur, 
StaniHas Hofius , Polonois , évéque de Warmie , qui y 
réfidoit ; & Zacharie Delphin , Vénitien , évêque de Piia- 
re , qui y avoit été envoyé depuis peu , peur les affaires 
de Hongrie , & qui avoit ordre de pafler cb^z les Elec- 
teurs & chez tous les Princes qui font aux environs du 
Riiin, pour les inviter au concile, pendant que Commen- 
don pafferoit plus avant dans l'Allemagne, au-delà de l'El- 
be 8«: d a Wef'cr. Ces trois prélats conférèrent enfemble de 
ce qu'ils avoient à faire , & furent conduits le lendemain 
au palais de l'Empereur. Commendon fut reçu de ce Prin- 
ce d'une manière très-obligeante ; & après lui avoir rendu 
des lettres que le Pape lui écrivoit de fa main , il expoia 
avec beaucoup de gràce & d'éloquence les intentions de Sa 
Sainteté. 11 lui repréfenta , a Que pour arrêter les défordres 
"que l'héréfie caufoit tous les jours de plus en plus, le 
>' Pape Pie IV , après avoir imploré l'affiftance du ciel , & 
» demandé les avis de tous les Princes chrétiens, & particu- 
«lièrement de Sa Majefté Impériale , avoit enfin réfolu 
» d'aflembler un concile général à Trente ; afin que les er- 
«reurs qui partageoient l'Europe en tant de feftes, fuffent 
« diiTipées, que la paix de l'églife fût affermie, que la foi & 
î) la dlfcipline des chrétiens fuffent réduites à leur ancienne 
« pureté , & que ceux qui s'attacheroient avec opiniâtreté à 
» ieurs opinions condamnées , fuffent diitingués des vévita- 

D4 



5^ La Vie du Cardinal 

» blés fidcUes ; Qu'il aA'oit déjà convié par fcs brefs apofto- 
j' liques , toutes les puifTances de la chrétienté en général ; 
" mais que par une grâce extraordbiaire , &: par une inclina- 
» tion pavticuliore qu'il a^■oit pour l'Allemagne, il avoit 
>' bien voulu y envoyer Tévèque de Phare & lui , pour cx- 
» horter tous les Princes , toutes les villes libres , & tout 
'> l'empire , à concourir à la célébration du concile , & à 
" l'accommodement des affaires de la chrétienté : qu'nfin 
•' que les chotes le fiffent avec plus de facilité , & que tout 
»> le monde pût agir fans aucune défiance, Sa Sainteté en- 
î» tendait que chacun put venir en toute fureté fe préfenter 
»> à cette alTcmblce, foit qu'il eût des plaintes à faire, foit 
» qu'il eut des doutes à propofer : qu'elle prioit l'Empereur 
" d'avoir d'autant plus de zèle que les autres Princes, qu'il 
" les furpaffoit en dignité ; d'envoyer au plutôt des ambaffa- 
"deurs qui puflent affilier à l'ouverture du concile, &i dz 
>' féconder par fes foins , par fon autorité & par fes con- 
5' feils , les bonnes intentions de Sa Sainteté. 

L'Empereur loua fort le pieux deffein du Souverain Pon- 
tife. Il protefta, qu'il feroit toujours dans l'obéiffance & 
dans le relped qu'il devoir au Saint Sicge , & qu'il rendroit 
en cette occafion tous les offices qu'on pouvoit efpérer 
de lui. Il avertit enfuite les nonces , que les Princes protef- 
tans d'Allemagne avoient été déjà informés de la réfolu- 
tion que Sa Sainteté avoit prife de convoquer le concile ; 
qu'ils avoient d'abord réfolu de s'affembler eux-mêmes , 
pour conférer enfemble de leurs affaires ; & qu'ils dévoient 
fe rendre le quatorzième jour de Janvier à Naumbourg, qui 
eff une ville de Mifnie , fur le fleuve S«la. Il confeilla à ces 
deux Prélats d allcir trouver ces Princes affemblcs ; de les 
exhorter tous en général , & de reconnoître ce qu'il y avoit 
à efpérer d^ chacun en particulier ; de fe fouvenir fur-tout, 
qu'il falloit agir avec douceur & avec adreffe , de peur d'ai- 
grir , par une févérité indifcrète , des efprits qui n'étoient 
déjà que trop révoltés. 11 les affura qu il envoyeroit des 
gens capables de les fervir dans les occafions : & il fut d'a- 
vis qu'il partiffent en diligence, parce que le temps appro- 
choit, &: que la conférence de -Naumbourg feroit terminée 
en peu de jours j qu'ils viffent en paffant le Prince Ferdinand 
fon fils , qui étoit à Prague , qui leur donneroit des nouvel- 
les certaines j fur Icfquelles ils pourroient fe régler. 



COMMENDON. LlVRE IT. 57 

Commendon n'approuvoit pas ce voyage. II prévoyoit 
qu'il feroit difEcile d'aborder ces Princes, & de traiter avec 
eux en particulier , pendant qu'ils leroient affemblés. U fa- 
voit que le feul moyen de les réduire, étoit de les défunir , 
& qu'il étoit impolîible de les divifer , dans une occafion 
où ils fe liguoient eux-mêmes pour des intérêts communs , 
où ils n'auroient tous qu'une volonté & qu'un pouvoir, 
& où ceux qui leroient les plus emportés , auroient fans 
doute le plus de crédit. Néanmoins , comme fes collègues 
eurent été d'avis de fuivre les confeils de l'Empereur, fé- 
lon l'ordre qu'ils en avoient reçu du Pape , ils partirent de 
.Vienne dès le lendemain. 

CHAPITREII. 

Ce que fit Commendon dans l'affîmblée des Princes protejîaris. 



I 



Ls arrivèrent à Prague le feptième jour ; & de-là pafîant 
par les forêts de Bohème , au mileu des neiges & des glaces , 
ils fe rendirent à Naumbourg , cinq jours après , dans une 
faifon très-incommode. Les Princes qui y étoient déjà af- 
femblés , n'envoyèrent point au-devant d'eux , & ne leur 
rendirent aucun devoir de civilité , d'amitié ni d'hofpitalité. 
Les nonces paflerent deux jours à reconnoître l'état des 
chofes : après quoi ils furent d'avis que Delphin verroit en 
particulier le comte Palatin du Rhin , & Commendon le 
duc de Saxe , qui tenoit là le premier rang , en quaUté d'é- 
lecl:eur du Saint Empire. Il envoyèrent leur demander au- 
dience. Mais ils répondirent l'un & l'autre: Quêtant ajfem- 
hUs pour des intérêts communs ^ ils n: pouvaient rien réfoudre en 
particulier ; quils rapporteraient la ckofe dans leur ajfemblée , 
6* qu ils feraient /avoir à ces Meffeurs ce quan y aurait arrêté. 
Cependant ils furent d'avis de leur donner une audience 
publique , & de n'avoir aucune communication particulière 
avec des ambaffadeurs qui venoient de la part de leurs 
adverfaires. 

Cetre réfolution prife , ils envoyèrent les principaux de 
leurs amis , avec une compagnie des gardes du duc de Saxe , 
pour conduire les nonces dans le lieu de l'afTemblée. Ces 
deux prélats délibérèrent quelque temps, s'ils accepte- 



s8 La Vie du Cardinal 

roJcnt cetfc audience publique : mais craignant de n'être 
pas re^us des autres Princes d'Allemagne , s'ils avoient né- 
gligé l'occalion de traiter avec ceux-ci , ik ne jugèrent pas 
a pn^pos de retuler le parti qu'on leur ofiVoit. Ils montè- 
rent dans un c;trolVe qu'on leur avoir préparé. Les Alle- 
mands, (|ui étoient venus pour les conduire , marclioient 
devant a pied , ce qui eil une mar{|ue d'iiunneur. LorCqu'ils 
turent introduits dans railemLlcc , tous les princes le levè- 
rent, mats ils ne leur préfentèrent pas la main. C'cft parmi eux 
un témoignage d'amitié , lorl'qu ils rendent cette civilité, & 
une marque daverfionô: de mépris, lorfqu'ils la reCufent. 

Les nonces leur rendirent des lettres du Pape , 6i des 
copies du href de la convocation du concile : & après qu'ils 
eurent p is leurs places , Delphin expliqua ce qui étoit con- 
tenu dans le bref apoitoliciue, & s'étendit ùir les bonnes 
intentioiis de Sa Sainteté, ik iur le pieux delTein qu'elle 
avoir de remédier à tous les délbrdres qu'avoir caufé le 
changement de religion, ou le renverlemcnt delà difci- 
pline de l'égliie , dans toute la chrétienté. 

Q'.ia'ul il eut fini Ion difcou s , Commendin prit la pa- 
role , &. repréfenta à l'alTemblée , « que le temps étoit favo- 
3> rable pour la célébration du concile , puifque la paix ve- 
" n-^it d'être conclue entre la France & l'Elpagne. Que 
"Dieu avoit djnné à Ton églife un Souverain Pontife, 
" qui mettoit tous fes foins , & toutes fes penfées à réta- 
» blir le culte divin , & à remettre la religion dans fa pureté. 
" Que fi , par la négligence des Prélats , U s'étoit glifTé 
» quelcpjes abus dans les cérémonies publiques , qui fuffent 
» contraiies à la dignité de la foi chrétienne , il étoit dans la 
s?ré!olution de les abolir. Que pour ce qui concernoit les 
« relachemens , & les déréglemens des mœurs , il préten- 
j» doit les corriger , &i les réduire aux formes de la diicipline 
M ancienne. Que tous les chrétiens dévoient fe réjouir de 
» la célébration d'un concile , qui rétabliroit la foi , & la 
>» piété des fiècles paffés. Que ceux mêmes qui fe trouvoicnt 
T> engagés dans les opinions nou^ elles , ou par leur propre 
» erreur, ou parles perfuafions de quelques dofieurs, qui 
» donnoicnt trop a leur fens , & qui abufoient des faintes 
n Ecritures , dévoient en être fort fatisfaits. 

n II leur dit cnfuite, que le falut des hommes dépend 
>» de la foi j & des fcntimens qu'ils ont de la Divinité ; que 



COMMENDON. LiVRE II. 59 

» cette foi ne peut être véritable , fi elle n'eft une ; qu'elle 
j> ne doit pas être réglée par les paflions , & par les capri- 
î> ces de quelques particuliers , mais par le confentement 
j> univerlel de l'égliie , fondé fur la révélation des écritu- 
î) res : & que la vérité ne peut être mieux recherchée , ni 
5> mieux expliquée , que dans une affemblée générale , où 
» fe dévoient trouver les plus favans , & les plus faints 
«perfonnages de l'Europe , qui n'entreprendroient rien , 
« qu'après avoir imploré le fecours du ciel par des prières 
« & par des facrifices , & qui n'agiroient que par les prin- 
j) cipes de leur confcience , & parles me uvemens intérieurs 
>> du Saint- Efprit. Qu'il ne falloit point différer les remèdes, 
» puifque les maux étoient preffans. Que les affaires pre- 
î> noient un cours très-dangereux , depuis que les auteurs 
» des nouveautés , fe donnoient la liberté de dépraver , & 
« d'expliquer félon leur fens , les inftruftions & les pré- 
« ceptes de l'évangile , & que s'infinuant dans les efprits 
» des peuples groHiers, ils fe Joutenoient par la faveur, & 
»> par la force de la multitude. Que par ce moyen , ils 
» ébranloient les fondemens de la religion ; & qu'affoiblif- 
" fant ainfi l'autorité des lois , & des coutumes del'églife , 
w ils donnoient lieu à des défordres , dont ils avoient déjà 
» de très-fàcheufes expériences. Que la religion n'étant pas 
» une invention des hommes , mais une inftitution de Dieu 
» même , on ne pouvoit y toucher , en rien retrancher , y 
» rien accommoder à fon fens particulier , fans fe rendre 
» coupable devant Dieu , du plus grand de tous les crimes , 
» & fans tomber dans l'aveuglement , dans l'impiété & 
i> dans la révolte. Que s'il étoit pet mis à chacun, d'inter- 
»> prêter les livres facrés félon fon eiprit , & de croire fes 
» penfées véritables , il y auroit autant de fentimens diffé- 
» rens , que de perfonnes. 

>? Il leur rapporta des exemples des premiers fiècles , & 
« leur repréfenta , que les Saints , qui nous ont enfeigné les 
» vérités qu'ils avoient apprifes de Dieu même , & qui ont 
» répandu leur fang pour les confirmer, étoient fi éloignés 
^ « de cet orgueil , que dans les controverfes , qui s'élevè- 
» rent parmi les chrétiens , dans Alexandrie , fur le fujet 
» des lois de Moyfe , faint Paul & faint Barnabe n'ofèrent 
»> rien déterminer ; mais qu'ils allèrent à Jérufalem , qu'ils 
« rapportèrent la chofe dans le concile des Apôtres , & 



T>o La V I r. nu Cardinal 

» qu'ils s'arrcti^rcnt ù leurs décifions. Que de-Ià vcnoit la 
i> toi lolid»*& uniforme des clirétieiis ; au lieu que celle des 
"autres etoit toujours foible ii: toujours ch.imj;e.inte. 
x> Que le culte de la Divinité , qui eiUbndé furdesprin- 
»» cipes d'une inirnuable l'ainteté, s'augmentoit parl'uiage, 
» &: par leconlenteinent , & Ce tortifioit par la lon'ijueur 
» des llècles ; mais que les in\ entions des hommes , qui ne 
»> plail'ent que par leur nouveauté , & qui ne s'êtablident 
» que par caprice, le diiîîpent avec le temps. Qu'on avoir 
•j vu naitre des héréfies , qui après avoir ébloui d'abord 
M les peuples , avoient comme vieilli dès leur naiflance. 
" Qu'on voyoit tous les jours des efprits inquiets , qui 
V tàclioient de renouveler les anciennes , ou d'en forger de 
X nouvelles. Que dans cet excès de licence , il étoit impof- 
» fible de donner des bornes à la témérité , & à l'orgueil de 
« l'elprit humain , qui ne craignoit point de fe plonger 
« dans les abimes de l'impiété : & qu'on pouvoir croire que 
>' ceux qui alloient impunément d'erreur en erreur , & qui 
>» s'attachoient à toutes les nouveautés ; après avoir chan- 
" gé louvent de religion , en peu de. temps n'en auroient 
») aucune. Qu'il falloir donc mettre ordre a ces divifions , & 
31 empêcher que cette contagion ne fe répandit, & ne s'at- 
I» tachât à toutes les parties de la chrétienté. Que le ciel 
w étoit irrité ; & que l'Europe alloit fe partager en plu- 
M fieurs feftes , contraires les unes aux autres , pendant 
» que le Turc , cet ennemi irréconciliable du nom chré- 
« rien, enflé de fa puilTanceSi de notre malheureufe défu- 
K nion , menaçoit de ruiner nos plus belles provinces. 
5) Qu'ils étoient donc priés d'envoyer leurs ambaffadeurs , 
'♦ pour propofer leurs doutes , ik les fujets qu'ils avoient de 
w fe iéparer de nous. 

Les Allemands écoutèrent ce difcoursavec alTez d'atten- 
tion , mais ils n'en furent pas touchés. Ils s'étoient affem- 
blés pour penfer à leurs intérêts , plutôt qu'à ceux de la re- 
f;ion ; & leur deflein n'étoit pas de chercher les moyens 
de rendre la paix à l'églife , mais de pourvoir à leur fure- 
té , en renouvelant leurs alliances , dans la crainte qu'ils 
avoient que les Princes catholiques ne fe ligualTent contre 
eux , pour les obliger à obéir aux décrets du concUe , à 
rendre les biens qu'ils avoient ufurpés fur les églifes ,.& '<* 
ù Tçmcurc fous robeilTancc du faint Sici'.e. 



CoMMENûOTî. Livre IL €i 

Pendant que les nonces parloient , quelques-uns des Al- 
iemands , qui affiftoient à cette audience , recueillirent 
toutes leurs paroles , &: écrivirent avec beaucoup d'appli- 
cation les deux dilcours. Les Princes ne répondirent alors 
autre chofe , finon qu'ils délibéreroient entre eux fur les 
proportions qu'on venoit de leur faire. Après quoi , ces 
deux prélats fe retirèrent avec la même fuite & le même 
équipage qu'ils étoient venus. Environ une heure après , 
on vit arriver trois hommes choifis parmi ceux qui ont 
part aux affaires publiques , qui font comme les miniftres 
des Princes , & qu'on appelle leurs confeillers. Dès qu'ils 
furent introduits , ils rendirent aux nonces les lettres que le 
Pape avoit écrites à leurs maîtres , & leurs parlèrent en 
ces termes. Nos Princes ne fe font pas aperçus , lorfque vous 
leur ave^ rendu ces lettres , que l'évêque de Rome les appeloit fes 
tnfans. Comme ils ne le reconnoiffent pas pour leur Père ^, ils 
ont réfolu de ne recevoir ni cette qualité quil leur donne , ni ces 
lettres quil leur envoie. 

Commendon leur répondit , Que le Pape les traitait comme 
il avoit accoutumé de traiter l Empereur même , 6* tous les au- 
tres Rois & Princes chrétiens. A peine eurent-ils entendu la 
réponfe , qu'ils laiffèrent les lettres , &: fe retirèrent. Les 
nonces jugèrent bien que leur ambaifade étoit inutile , 
puif qu'on ne vouloit pas recevoir leurs lettres de créance : 
mais parce qu'on avoit gardé les copies du bref de la convo- 
cation du concile , ils réfolurent d'attendre encore quelques 
jours quelle feroit Tiffue de cette affaire. 

Cependant les Princes , après avoir renvoyé les let- 
tres , & examiné le bref du Pape , concertoient entre 
eux ce qu'ils avoient à répondre. Leurs avis étoient au- 
tant d'invedives. Ceux qui parloient avec plus d'empor- 
tement & plus de mépris contre la cour de Rome , étoient 
les plus agréables à l'aflemblée , & paffoient pour les plus 
zélés défenfeurs de la liberté de l'Allemagne. Nous apprîmes 
que le duc de Vittemberg avoit témoigné plus d'aigreur 
& plus d'averfion contre nous , que tous les autres , tant 
parce qu'il étoit naturellement fier & emporté , que parce 
qu'il avoit ufurpé plus de cent mille écus d'or de revenu 
fur des ég^.ifes , dont il avoit chafTé les légitimes pafteurs. 
Tous les autres avoient prefque le même intérêt. Mais ce 
duc qui étoit d'autant plus animé contre nous , qu'il étoit 



€2 La Vie nv Cardinal 

plus riche des dcpouillcs de réglife,blània hautenicnt la Iiar- 
dieireindikrctcdiiPape, d'avoir entrepris de les appeler au 
concile, tk de vouloir les toucher & les amollir par des pa- 
roles iy des elpérances tlatteulcs , juiqu'à ce qu'on piit , ou 
partbrce , ou par adrelfe , les remettre encore fous le joug 
de leur ancienne (ervitude. Ce tut par l'on avis que les lettres 
du pape lurent renvoyées , &. qu'on nous répondit depuis 
avec tant de fierté. 

gy — '=r==Tr=^=^fjr^ 

CHAPITRE iri. 

Difcoiirs outrageux des princes protejlans. Réponfe de 
Commcndon. 

.1 j Es nonces attcndoient depuis trois jours avec beau- 
coup d'impatience qu'on les appelât dans l'affemblée , pour 
leur rendre quelque réponfe : lorfqu on les avertit que dix 
confeillers , perl'onnes de jurande confidération , accompa- 
gnés dun grand nombre de pioteftans , dcmandoient à leur 
parler de la part des princes. Les principaux de ces dépu- 
tés étaient Mifquirs&: Grégoire Cracovius , confidens , l'un 
du palatin & l'autre du duc de Saxe. Ils furent tous intro- 
duits & reçus avec beaucoup de civilité & de témoif^nages 
d'amitié. Cracovius qui favolt plufieurs langues , & qui 
avoit quelque génie pour l'éloquence porta la parole , ôi 
s'adreflant aux nonces : 

« Les princes d'Allemagne , leur dit-il , ne peuvent com- 
» prendre les raifons que le pape a eues de leur envoyer 
î) desambaiîadeurs. Les croit-il capables de changer de fen- 
j) timens ? Ei"père-t-il pouvoir ébranler leur conftance i* 
î) Ignore-t-il quelle eft la religion & la créance des Alle- 
j> mands ? Il y a trente ans qu'ils en ont fait une profef- 
w fion publique à Ausbourg , adreffée à l'empeieur Charles 
» "V , écrite dans les formes o: confirmée par des tcmoi- 
>> gnages évidens des écritures. Ce ne fut pas fans de gran- 
'> des raifons qu'ils fc retirèrent alors de la juriditrion & 
î> de la puilfance des papes qu'ils rcconnoifloient aupara- 
î> vant : & comme ils fe féparèrcnt , avec juftice , de la 
» communion de ces cfprits ambitieux , qui , au lieu d'a- 
« vancer la gloire du nom de Jefus-Ciirift , ne travaillent 



COMMENDOK. LiVRE il 6^ 

3» qu'à établir leur grandeur & leur puiffance particulière ; 

V ils n'ont pas rélclu prcfentement d'obéir à Pie IV qia 
î> les invite au concile , parce qu'ils font perfuadés qu'il 
» n'a nul droit de le faire. C'eft une cliofe étrange , qu"i! 
3> veuille s'ériger en arbitre des controverles & des difFé- 
■)i rents de l'églifc , lui qui ell la fource de toutes les divi- 
5> fions ; & qu'il s'établifie lui-même juge de la vérité, lui 
» qui l'attaque &i qui la méprife plus cruellement que tous 
■n les autres. 

» Qui ne fait que c'eft la principale occupation des papes 
v que d'armer les nations les unes contre les autres , & 

V que de jeter par- tout des femences de divifion , pour 
» augmenter leur puiffance ou leurs revenus , par les trou- 
5) blés des états & par la ruine des peuples. Quelles vio- 
7? iences & quelles cruautés n'exercent- ils pas contre ceux 
v qui paffent de l'adoration qu'on rend à leurs perfonnes 
» & à leurs idoles , à une folide piété ^ Combien de fuperf- 
« titions ont- ils introduites parmi les chrétiens ? N'ont-ils 
îj pas répandu des ténèbres qui couvrent encore aujour- 
)) ti'hui les lumières de l'Evangile ; & ne fouftVent-ils pas 
» des erreurs plus groffières & plus criminelles , que les 
» payens n'en fouffroient autrefois avant la naiifance de 
« Jefus-Chrift ? Ce qui me paroît encore plus horrible , 
}> c'eft que vous donnez de beaux noms à de mauvaifes 
î) chofes ; que vous couvrez l'impiété fous des apparences 
» de vertu ; & qu'étant vous-mêmes les corrupteurs dss 
» mœurs &de la religion , vous voulez pafferpour lesau- 
» teurs & pour les défcnfeurs des lois de l'eglife. 

3> Nous femmes affurés qu'il y a dans toutes les nations 
» des gens d'honneur , zélés pour la paix & pour le bienpu- 
» blic , qui fouhaitent avec paffion qu'on retranche & qu'on 
« aboliflb ces vaines tromperies & ces impuretés qui ren- 
î) dent l'eglife difforme , & qu'on rétabliffe cette difcipline 

V pure , véritable & conforme aux maximes évangéliques. 
5> Les papes devroient avoir ce foin , eux qui prennent de- 
>; puis tant de fiècles des titres fi orgueilleux dans la ré- 
« publique chrétienne , & qui ont ufurpé l'autorité louve- 
« raine fur les chofes faintes. Mais il n'eft que trop certain 

V qu'ils ne s'attachent qu'à la palTion déréglée qu'ils ont de 
3> dominer, & qu'ils fongent plutôt àentaffer desiuperf- 
4> titioas , qu'à régler ce qui regarde le culte de Dieu» 



^4 La Vie du Cardinal 

» Au rclXc , vous avez tort de nous accufer d'être le- 
'» i;ers , de tuivro tous les jours dos opinions nouvelles, & 
'» (le nous jeter aveui^lemcnt dans des ledes qui le contre- 
» dilcnt , puiCque nous n'avons qu'une même volonté , & 
" que nous loulcrivoas tous à cette tbrmule de foi que nous 
" drelLimes a Ausbcuii; par ordre de l'empereur. Nosprin- 
n ces vous déclarent qu'ils ne s'en écarteront point , & 
î> qu'ils ne fouftViront jamais que le pape leur donne la loi. 
" Les Allemands ne relèvent que de l'empereur ; c'clt leur 
» prince ; c'eft leur chef; c'ell l'arbitre de tous les difFé- 
» rcnts qui s'élèvent dans la chrétienté : &.c'ell à lui feul 
'» qu'appartient le droit d'allembler des conciles légitimes. 
" Lorlque Tes amballadeurs feront arrivés , nos princes s'cx- 
" pliqueront avec eux fur ce fujct. Mais ils font réfolusde 
î) n'avoir jamais aucune communication avec le pape. Pour 
» vous , MelFieurs , parce qu'ils ont appris que vous êtes 
» fortis des plus illullres familles de Venife , & que vous 
n êtes illuftres vous-mêmes par votre vertu & par votre 
» fagelle , ils ont beaucoup d'eflime & beaucoup de ref- 
» pe6t pour vos perfonnes ; & vous en eufliez reçu des 
» marques publiques , fi vous fuffièz venus comme parti- 
n cullers , & non comme ambalTadeurs du pape. » 

Les nonces , aprCs avoir oui ce difcours , furent quelq'ie 
temps à délibérer, Ôi jugèrent à propos d'y répondre. Alors 
Comniendon prenant la parole : « Je loue , leur dit-il , la 
» prudence de vos pruices , de n'avoir pas voulu qu'on 
» nous rendit , en leur préfence , une réponfe fi déiobii- 
j> géante & fi injurieufe. Mais quelle juftice y a-t-ilde par- 
3> 1er avec tant d'aigreur &: d'emportement contre ceux 
« qui vous envoient des ambalTadeurs , jufqucs dans le fond 
» de l'Allemagne, pour vous témoigner l'affeftion qu'ils 
» ont pour vous , 6c le foin qu'ils prennent du bien pii- 
'> blic. Je vois bien que vous tenez de vos dodeurs cette 
1» injufte coutume , de combattre par vos médifances , 
)> Ceux qui voib convainquent par leurs raifons. Mais ia 
M vérité ert invincible ; & les injures & les calomnies , bien- 
j) loin de l'opprimer , la font éclater davantage. Pour moi , 
« McHîeurs , je fuis obligé de vous répondre , mais j'ai ré- 
» folu de ne vous point imiter , afin que vous connoilTicz 
» que j'ai de l'avantage lur vous , non-fculcmcnt par 
'7 la juftice de la caufe que je déi'ends , mais encore par 

la 



COMMENDON. LlVRE II. 65 

» la modération que j'obferverai dans mon difcours. 

» Nous avons affez expliqué en présence des princes , 
» mon collègue & moi , les intentions du pape Pie IV , & 
j» le deflein qu'il a , lorfqu il invite les Allemands au con- 
îj cile. Il ne penfe qu'au falut& au repos de la chrétienté , 
» & particuaèrement de l'Allemagne , quoique tout vous 
j» foit fufpeâ: , & que vous interprétiez tous Tes fentimens 
j) comme il vous plaît. Nos ancêtres ont reconnu qu'il n'y 
j) avoit point de remède plus jufte , plus falutaire , pour 
« guérir les plaies de l'églife , que l'autorité d'un concile. 
» On a révéré de tout temps la majefté & la fainteté de 
« ces aflemblées ; & ceux même qui par leur erreur , ou 
j> par leur crédulité , s'étoient féparés de l'églife , ont re- 
» gardé leurs décifions comme des oracles , & comme des 
)) ordres venus du ciel. Combien de fois eft-il arrivé que 
il des provinces infedlées du venin contagieux des héréfies , 
» ont été remifes dan^ la faine dodrine par les conciles; 
« Y a-t-il quelqu'un qui foit affez préfomptueux , pour 
5> fe croire plus fage que toute l'églife enlènTbIe , & qui 
» ofe s'oppofer au confentement de ceux que Dieu nous 
» a donnés pour être les dofteurs & les interprètes de fes 
n vérités ; à qui il a promis fa préfence dans tous les fiè- 
» clés , & de qui il a fouvent confirmé les décrets par des 
}) miracles. 

j> Vous parlez du droit de convoquer les conciles 
» comme d'une prétention imaginaire. D'où vient que vous 
» attribuez aux empereurs un pouvoir que Dieu & les hom- 
« mes ont donné aux pontifes romains , depuis la naiffance 
« de l'églife ; & que l'empereur Ferdinand même , à qui 
n vous le déférez , n'accepte pas ; ce prince eu trop éclairé 
ï> & trop religieux , pour ignorer , ou pour ufurper les 
j> droits du fouverain pontife. Il n'eft pas néceifaire de vous 
J) les expliquer ici. Tout le monde fait le refpeft que les 
jj plus grands empereurs ont toujours eu pour le faint fiége. 
» Ferdinand en a beaucoup , & le pape le traite avec une 
JJ tendreffe paternelle. Peu de gens ignorent aufli la con- 
j) fidération que le faint fiége a toujours eue pour les Al- 
» lemands , & les grâces qu'il leur a faites. D'où vient que 
>» vous avez des empereurs ? D'où vient cet honneur & 
j> ce privilège fingulier d'élire vous-mêmes vos princes t 
» Eft-ce une chofe fi extraordinaire que Pie IV , à l'exem- 
^ Tome /. Seconde Partie, R 



^^ La Vie nu Cardinal 

>» pic do (es prcdcccfloiirs , en quaJitc de pore commun dj« 
» chrétiens, prenne qiielcjue foin de l'Alletnai^ne ? 11 noii* 
" envoie pour vous aNer:ir cluirit.ibleiiK'nt dj quitter vos 
>» erreurs. Il leiuLle inéinc(jue vous ayez, quelque coniîdé- 
« ration pour nos perlonncs. Trouvez-vous que ce foit 
» un coup fi hardi , que de vous envoyer des ambalTa- 
» deurs ? £n êtes- vous aulTi étonnés que vous le dites.' On 
>» connoit bien que vi-us a\ ex perdu la ]>iété & riioiinétetô? 
» de vos pères. Dans leurs doutes is: dans leurs diflérenrs , 
» ils s'adrenbicnt avec beaucoup de confiance au fouve- 
') rain pontife : & vous rejetez , avec un injuftc mépris , 
'» les oifves paternels (ju'il veut vous rendre. 

" Pour ce que vous dires , que ce feroit au pape à ré- 
'> former le fiècle& à rétablir la difciplinc , nous en fom- 
'> mes d'accord avec vous. Pie IV , dès les premiers jours 
'> de (on pontihcar , n'a-t-il pas entrepris de le faire r N'y 
'» travaille-t-il pas incciranimcnt ? 11 veut remédier à tous 
» les défordres. 11 exhorte tout le monde à contribuera 
'> la paix de l'églife. 11 veut régler & décider toutes chofes 
» par les fentimens des pères alî'emblés &: par l'autorité 
ï» d'un concile. Vous ne pouvez l'ignorer. Vous avez lu le 
}> bref; vous avez pu avoir des nouvelles de Rome , fi ce 
w n'eft que vous foyiez réfolus de tourner tout en mau- 
M vaife part, & que vous ne vous arrêtiez qu'aux choies 
3> qu'il tiiut corriger, fans vous informer de celles qui font 
» jufies & qui font louables. 

)> Faut-il que je réponde à cet endroit de votre haran* 
" gue , oîi vous nous accufez de fuperftition , de relâche- 
" ment , de ténèbres répandues fur les vérités de l'évan- 
3> gile ; il efl aifé à juger que la haine de la vérité & le 
» plaifir de médire vous ont aveuglés. Nous pourrions dire , 
» à la gloire de l'églile romaine , qu'elle s'eft rendue plus- 
M illullre que toutes les autres , par les foins qu'elle a eus 
» de porter plus loin la gloire du nom de Jefus-Chrifl , & 
j) la connoilTance de fon évangile. Mais nous n'avons ac- 
j> coutume de nous glorifier qu'en celui qui juftific les pé- 
ji cheiirs 6i qui récompenfe les juftes. Vous pouvez pour- 
>» tant apprendre par toutes les hifioires anciennes , que ces 
î> grands évéques , qui ont été fi célèbres par leur piété & 
M par leur do6irine, depuis le fiècle des Apôtres , ont tou- 
j» jours eu recours à i'églife à^ Rome dans les difficultés 



CoMMÊNDON. Livre Iλ 67 

ty de la religion , & fe font arrêtés à fcs dccifions. Je pour- 
*î rois vous citer des rois de toutes les parties du monde 
» & des nations les plus éloignées , qui ont député à Ro- 
»> me , pour fe faire inftruire de nos myftères. Je pcurrois 
3> vous nommer un nombre prefque infini de peuples , que 
î> cette églife a retirés de l'impiété ; & des erreurs hon- 
» teufes où ils étoient plongés , pour les réduire fous des 
ï> lois plus pures & fous un culte plus faint. Il n'y a pref- 
» que aucune province qui ne lui doive le bonheur d'avoir 
» reçu , ou d'avoir confervé la religion catholique. 

n Je ne m'arrêterai point aux autres : car pourquoi vous 
ï> chercher des exemples étrangers ? D'où avez-vous tiré 
>j la connoiflance de la foi chrétienne ? Qui font ceux qui 
»> ont été vos maîtres ? D'où vous eft venue la lumière de 
« l'évangile ? Si vous êtes chrétiens , fi vous avez ceiTé 
« d'êîre barbares , pouvez- vous nier qu'après Dieu , vous 
n n'en ayiez l'obligation à Téglife romaine ? C'eftelle qui 
« a jeté parmi vous les premiers fondemens de la piété ; 
î) c'eft elle qui vous a inftruits des myftères ; c'elt elle qui 
î> vous a donné les lois de la véritable adoration ; c'eil elb 
« enfin qui vous a honorés de la gloire & de la majefté de 
ï> l'empire. Elle avoit mérité , par tant de grâces qu'elle 
» vous avoit faites , d'être confidérée comme une bonne 
» mère ; & vous vous êtes révoltés contre elle. Depuis 
>» que vous avez quitté cette règle de la vérité & de la foi , 
» en quelles erreurs n'êtes- vous point tombés ? Quel§ dé- 
» tours ! quels égaremens ! quelle confnfion ! 

» Vos princes fe plaignent , dites- vous , de ce que nous 
« avons ofé dire , que l'Allemagne étoit agitée d'une grande 
■» diverfité de religions ; & nous nous plaignons de ce que 
» vous ofez le nier. Y a-t-il rien de plus certain & déplus 
» évident que ce défordre & cette confufion de fentimens 
î> différens qui vous partagent fur le fujet de la foi & des 
» cérémonies ? Vous ne vous accordez que contre nous 
« & contre l'églife , que vous avez abandonnée. Pour tout 
» le refte , rien de plus éloigné , rien de pkis contraire. 
î) Cela n'eft-il pas connu de tout le monde ^ L'Allemagne 
>» n'eft-elle pas pleine de livres qui fe contredilent ? Nous 
ï> croyez-vous fi peu curieux que nous n'en fâchions quel- 
« ques nouvelles ; Luther , que vous tenez pour un autre 
j> faint Paul , qui a forgé cette belle formule de foi d'Ayf- 



es La Vie DU Cardinal 

» bourg , que vous vantez tant , a-t-il été toujours d*utf 

w même fcntiment ? N'a t-il pas fait de nouvelles profef- 

» fions de foi prcfque tous les ans ? Ceux qui l'ont fuivi » 

î) n'ont-ils pas changé , ou interprété fes penlées lélon leur 

» caprice? Quelles dii'putes n'y a-t-il pasucjà pariui vous 

» touchant ce qu'il a cru? Qui ell-ce qui approuve toutes 

» fes opinions ?Melan(^on nVt-ilpas fespartifans? (Eco- 

» lampade les Hens ? Zuin<;le ne fait-il pas une fe6te à pan ? 

» Et combien de gens s'attachent à celle de Calvin ? il y en 

?» a une infinité d'autres , qui ne font d'accord ni avec Lu- 

5» ther , ni entre eux. Il n'y a point de ville en AUema- 

» gne , point de bourg , point de famille où il n'y ait qucL- 

j» que différent de religion. Les femmes difputent avec leurs 

j> maris , les enfans avec leurs pères. Chacun croit avoir la 

j> véritable foi & l'intelligence des écritures : & ce qui eu 

•>} déplorable , les plus ignorans , dans leurs entretiens & 

» dans leurs repas , décident des points de la religion ; & 

» dans les temps de leurs divertiffemeas & de leur intem- 

j) pérance , fe mêlent de faire les réformateurs. 

» Dans cette affemblée même où vous êtes , quel foin 

» n'avez-vous pas eu de fauver les apparences , & de faire 

» croire que ^■ous étiez tous d'un même fentiment ? Vous 

j> navez pu y parvenir. Je ne m'en étonne pas : la vérité 

» eft une , &: s'accorde toujours avec elle-même. L'erreur 

»> s'entretient par la défunion & par les défordres. Plus on 

j) s'écarte du port de l'églife , plus on eft agité des flots des 

» faufles opinions. Cette diverfité &: cette inconftance de 

3> vos doéteurs ne devoit-elle pas vous rappeler à la vérité , 

j> qui ei\ fimple , & qui ne fauroit avoir plufieurs formes ? 

» Que ne fuivez-vous l'exemple de faint Paul , qui eft écrit 

j> pour notre inftruftion ? Cet apôtre étoit infpiré duSaint- 

j) Efprit : Dieu lui avoit donné une fageffe toute célefte , 

j> pour l'empêcher de tomber dans l'erreur. Cependant il 

» eut ordre de Dieu même , dans une affaire qui paroiffoit 

» douteufe , de s'adrefTer au concile des Apôtres , de peur 

>» qu'il n'eût couru en vain , comme faint Luc le rapporte. 

)) Mais c'eft à vous à examiner toutes ces chofes. Le 

» pape , après s'être acquitté de fon devoir de père envers 

» vous ; après avoir fait agir tout fon zèle , pour remet- 

» tre fes enfans égarés dans la voie de leur falut , vous 

o fera un jour à vous , &: à toute l'Allemagne , le mêmç; 



C O M M E N D O N. L I V R E II. 69 

5> reproche que Jefus-Chriu fit à la ville de Jénifalem dans 
» fon évangile : Combien de fois ai-je voulu rajfembler tes en- 
»> fans , comme la poule rajfemble fes poujjlns fous fes ailes ^ 
V &• tu ne Pas pas voulu ? Pour les civilités que vous nous 
» avez faites en notre particulier de la part de vos princes , 
« nous vous prions. Meilleurs , de les en remercier aiiflî en 
« notre nom ; mais nous leur déclarons que nous ne méritons 
j) rien , qu'en confidération de celui qui nous envoie. » 

Après que Commendon eut fini fon dif cours , les Alle- 
mands fe retirèrent fans rien répondre. Chacun interpréta 
les paroles du nonce , félon les difpofitions où il fe trou- 
voit. Les uns , touchés de la vérité , gémiffoient intérieu- 
rement ; les autres murmuroient & paroiffoient indignés de 
la hardiefle que Commendon avoit eue , de leur parler fi 
fortement en cette occafion. Bientôt après l'afTemblée fut 
rompue , après avoir renouvelé tous les traités qu'ils avoient 
déjà faits entre eux , touchant leurs intérêts communs. Us 
réfolurent de n'envoyer perfonne de leur part au concile, 
& d'empêcher les évoques d'Allemagne d'y aller , en leur 
faifant craindre les défordres & les changemens qui pour- 
roient arriver , en leur abfence , s'ils s'éloignoient de leurs 
églifes. Ils travaillèrent particulièrement à concilier leurs 
opinions différentes dans les m.atières de la religion. Le 
palatin , qui étoit entièrement attaché à la do^lrine de Cal- 
vin , & qui cherchoit les moyens de ruiner le parti de Lu- 
ther , vouloit qu'on ajoutât à la confeffion d'Ausbourg 
l'apologie de Melandon. C'étoit dans ce livre que Me- 
lanfton , s'écartant infenfiblement des fentimens de Lu- 
ther , à qui il avoit fuccédé , avoit ouvert le chemin à la 
doftrine de Calvin. Les autres demandoient qu'on ajoutât 
encore d'autres chofes , chacun fuivant fes difpofitions 
particulières , ou fuivant fes intérêts. 11 y eut de grandes 
conteftations là-deffus. Jean Frédéric , duc deWeimar , fils 
de ce Frédéric qui fut vaincu par Charles V , & privé du 
droit d'éleélion , s'étoit fait un point d'honneur de foute- 
nir le parti de Luther , que fa famille avoit toujours foute- 
nu ; & quoiqu'il eût époufé la fille du palatin , il eut fi peu 
de refpeél pour fon beau-père , qu'il l'appela pu'oliquement 
calvinifte & déferteur de la confeiTion d'Ausbourg , & fe 
retira dans fes terres fort en colère. Ainfi fe termina cetje 
affemblée. 

E3 



7© La Vie du Catidinal 

Les nonces doiincrent avis à Sa Sainteté , de tout ce qiii 
s'ctoit palTé en Allemagne. Toute la cour de Rome loua la 
fermeté &; le zèle de C ommendon , & lui fut bon t^ré d'a- 
voir réprimé riniolence des Allemands , qui ini'ultoientavec 
tant de fierté àréglile romaine. On trouva qu'il avoit parlé 
fort à propos , & qu'il avoit défendu fa cauCe avec beau- 
coup de courage 6: beaucoup de modération. Nous nous 
ibnunes un peu arrêtés lur cette affemblée ik. fur tour ce 
. c|ui s'y paiîa , parce que c'eft une chofe qui mérite d'être 
lapportée , & que perfonne n'en peut écrire avec plus d-i 
fidélité que nous , qui en avons été les témoins. 

tS^ r== =^ 

CHAPITRE IV. 

Commendon vifitc prcfque toute VAlUtnagne. 



L 



E s nonces partirent de Nauml)ourg , pour aller dans 
ks provinces qui leur avoient été aflignées. Commendon 
obtint d'Augurte , duc de Saxe , la libe:té de paffer dans ("es 
états. Ce prince avoit l'efprit affez traitable. 11 étoit fatigué 
de cette diverfité de feftes qui s'élevoient & qui fe dilfi- 
poicnt tous les jours i & il eût bien voulu trouver quelque 
moyen de fe raccommoder avec le pape. Mais dans les di- 
vifions 6c dans les révoltes , les plus hardis & les plus fédi- 
tieux remportent touj«urs fur les autres. Alors, les plus 
violens fe conduifent par la fureur , & les plus fages cè- 
dent à la néceflité. Commendon paffa par Leipfick , & fe ren- 
dit à Hall le jour d'après, pour voir l'archevêque de Mag- 
debourg , fils de Joachim , duc de Brandebourg , un des fept 
éle(5teuis de l'empire. Mais n'ayant pas trouvé le fils , il s'en 
alla trouver le père à Berlin. 11 paffa la rivière d'Elbe à Vit- 
temberg, ville célèbre par la fureur de Luther, par la vic- 
toire de Charles V , & par la défaite de Frédéric de Saxe 
& du Lanfgrave. 

Joachim avoit été long-temps retenu , par les foins de 
fon père Albert , dans la foi de Téglife romaine ; mais il fe 
laiffa enfin entrainer par le torrent des héréfies du temps. 
11 avoit pourtant rejeté beaucoup de chofes de la difcipline 
de Luther , & confervé plufieurs cérémonies & plufieurs 
coutumes de l'églife catlioliqne. 11 reçut Commendon dans 



COMMENDON. LiVRE II. 71 

fon palais , & lui rendit tous les honneurs que lui auroit pu 
rendre le prince le plus attaché & le plus fournis au Taint 
fiége. 11 écouta la propofition de la convocation du concile, 
&i y répondit avec une grande modération , faifant paroî- 
tre beaucoup de difpofitionàla paix, &: ne parlant jamais 
du pape , ni de l'égliie romaine , qu'avec honneur & avec 
reCpeft. 11 pria le nonce de demeurer quelques jours avec 
lui , pendant lefquels il ne pouvoit fe ladér de l'entretenir , 
proteÛant après ces longues converl'ations , qu'il étoit ravi 
de fon elprlt & de la Icience. 

En effet , Commendon avoit de la gravité , de l'éloquen- 
ce , une grande étendue d'efprit & un entretien férieax , 
mais agréable &: infmuant ; de forte qu'il ne lui auroit pas 
été difficile de retirer ce prince de l'erreur , où il s'étoit en- 
gagé par une trop g.ande crédulité. 11 lui avoit expliqué 
bien des chofes qu'il avouoit n'avoir point entendues au- 
paravant. Mais ceux qui avoient quelque pouvoir fur fon 
efprit , le retinrent dans le pa ti qu'il avoit embraffé. Tous 
lis princes d'Allemagne font ordinairement peu inftruits de 
ce qui regarde lado«ib-ine de la religion , ou les affaires étran- 
gères : ce qui fait qu'ils fe confient entièrement à ceux qu'ils 
©nt appelés dans leurs confeils , lorsqu'ils font une fois pré- 
venus de leur mérite & de leur habileté dans la jurifprudence 
& dans la politique. Ce furent ces confeillers qui empêchè- 
rent le duc de profiter des converfations & des confeils de 
Commendon. 

Après avoir paffé quelques jours à Berlin , il alla vifiter 
les ducs de Brunfwick & de Lunebourg , tous les princes & 
tous les évéques des environs , & il tourna du côté du Rhin 
par la "Weftphalie. 11 eut la curiofité , en paffant auprès de 
Paderborn , de voir ces forêts & ces champs fi renommés 
par la défaite de Varius , par le carnage des Romains & 
par la vidloire d'Arminius , que les Allemands montrent en- 
core , après tant de fiècles , comme des témoignages illuilres 
de la gloire de leur nation & de la valeur de leurs ancêtres. 
Mais en parcourant toutes les villes de Saxe , il étoit très- 
fenfiblement touché , lorfqu'il voyoit tant de peuples éga- 
rés , hors d'efpérance de leur falut , & plongés dans les té- 
nèbres de l'erreur &. de la fupeiilition , par la perfuafion 
de quelques faax dodleurs qui avoient abufé de leur Sim- 
plicité èi. de leur ignorance. Il ne pouvoit retenir fes lar- 

E4 



72 La \'ie du Cardinal 

mes , lorlqu'il voyoit tant de célèbres abbayes , tant cl'c' 
glilos bâties aiitret'ois avec des (oins & des dépenl'es extraor- 
dinaires , tant de nionumens de la piété des anciens , les uns 
«iépouillés &:'dére;ts , les autres entièrement abattus & ca- 
chés dans leurs ruines ; quelques uns même profanés , & Icr- 
•>ant aux uiat^es des chiens & des chevaux, qui mangeoient 
fur les mérne-^ autels où l'on a voit offert à Dieu tant de facri- 
fîces. La fureur de quelques efprits pafTionnés avolt pallé 
jufqu'à ces excès d'infolence & d'impiété. • 

11 tut enluite chez les archevêques de Cologne & de Trê- 
ves, éleveurs du faint empire. 11 delcendit fur le Rhin juf- 
qu"à rOcéan ; &i après avoir vu , en paflant , le duc de Clè- 
ves , il fe rendit par mer à Bruxelles , où il eut quelques 
conférences avec Marguerite , fœur de Philippe , roi d'Ef - 
pagne , qui étoit pour lors gouvernante des Pays Bas. De- 
là , il alla chez l'és'éque de Liège , d'où il fut obligé de re- 
tourner en Flandres, pour apaifcr un défordre qui pouvoit 
avoir des fuites très-confidérables. 

Leuvain eft une grande ombelle ville de la duché deBra- 
bant , où l'on envoie toute la jeunelTe des Pays-Bas & des 
provinces voifines pour apprendre les belles-lettres. Son 
univerfité étoit alors très-flc ri fiante , parce qu'il y avoit des 
profefTeurs très-habiles pour la théologie fcolaftique , & 
pour l'interprétation des écritures faintes. Il s'étoit élevé 
entre eux un grand différent , fur quelques queftions impor- 
tantes , qui avoit partagé toute la ville , & qui alloit émou- 
^oir toute la jeuneffe. Us ne fe contentoient pas de dii'puter 
avec chaleur , chacun dans fon parti , dans les écoles ; ils 
nlloient publier des écrits & des volumes entiers , pour dé- 
fendre leurs opinions. Cette divifion , dans la conjonflure 
des temps , étoit très-dangereufe , & pouvoit donner oc- 
cafion aux hérétiques d'infinuer leurs opinions & de trou- 
bler les affaires des Pays-Bas. Conimendon y accourut. II 
fit appeler les chefs de ces faftions ; il les traita fort civile- 
ment ; il les reprit fans aigreur ; il raifonna avec eux fur 
les difpuresdu temps ; & non-feulement il apaifa ce défor- 
dre , mais encore il réconcilia ceux qui en étolent les au- 
teurs. Cette action lui acquit une grande réputation ; car 
fa prudence, fa d juceur , fon adreffe à ménager les efprits , 
& fes difcours graves & perfuafifs, arrêtèrent le cours de 
cette dangereufe émulation , que toute l'autorité des ma- 



COMMENDON. Ll\RE IL J'f 

glftrats & tous les commandemens de la gouvernante n'a- 
voient pu réprimer. 

Après cela , il reçut ordre du pape d'aller chez les rois 
de Suède & de Danemarck, pour les exhorter d'envoyer 
kurs ambaffadeurs au concile. Il partit en diligence avant 
la fin d2 l'été , de peur d'être furpris de l'hiver , dans ces 
régions fi-oides & glacées. Il paffa en Hollande , s'embarqua 
à Amfterdam , & traverfant la Frife , il entra dans la Saxe , 
& fe rendit à Liibeck , qui eft une ville confidérable l'ur le 
bord de la mer Baltique. Il s'arrêta là , & il envoya des cour- 
riers aux deux rois qu'il devoit aller trouver , pour favoir 
leurs volontés , avant que de commettre fa dignité à des 
nations fi inconnues &fi barbares (i). 

Le roi de Danemarck étoit un jeune prince mal élevé , 
qui n'avoit nulle politelTe ; fi adonné à l'ivrognerie & à 
l'intempérance , qu'on ne le trouvoit prefque jamais que 
plongé dans les vapeurs du vin. Comme il étoit farouche 
de fon naturel , & corrompu par les flatteries & par les 
mauvais confeils que lui donnoient les compagnons de fes 
débauches , il répondit brufquement , & fans aucune hon- 
nêteté, qu'il n'avoit que faire des ambalTades de l'évêque 
de Rome. 

Pour le roi de Suède (2) , on le trouva prêt à s'embaf- 

(1) Le Roi de Danemarck , dont Gratiani parle en cet endroit, 
efl fans doute Frédéric II , fils de Chiiftiern III , qui monta fur le 
trône après fou père Cil 1559. En eftet le Pape pie IV. l'invita, com- 
me Us autres Princes Proteftans , à envoyer des Ambaiîadeurs au 
concile de Trente , ce qu'il refufa en difant , qu'à l'exemple de fou 
père , il ne vouloit avoir aucune relation avec les Pontifes de Ro- 
me ; mais les hiftoriens fans partialité , font bien éloignés de le 
peindre fous des traits ainfi défavorables que Gratiani , au contrai- 
re , ils le repréfentent comme un prince doux, humain , qui fit ré- 
fleurir les lettres dans fes états , qui aima les favaiis , & entre 
autres , le célèbre Allronome Ticlio-Brahé dont il lionora le mérite 
& encourage,! les travaux , il mourut en 1588, âgé de 54. ans. 

(z) C'étoitGuftave I qui commença par être nommé Prince &ad- 
minillrateur de Suède en 1520, après l'expulfion du cruel Chriftierri 
II Roi de Danemarck , & qui fut enfuite élu Roi en 1515. C'eft 
fous ce Priîice que la couromie de Suède eft devenue héréditaire , 
il profeiia & autorifa la Doctrine de Luther qui s'étoit déjà intro- 
duite dans fes états , il mourut en i$6» , peu aimé du peuple , di- 
fcnt les hiftoriens , qu'il avoit chargé d'impôts , & haï de la No- 
ble/îë , qu'il avoit dépouillée de fes biens , & de fes privilèges. Il 
prétendit à la main d'Elifabeth Reine d'Angleterre , mais cette 
Jiabile Prlncelie , le flatta , l'amiifa , 8t le jo.is , comme tanï 
d'autres, 



74 I -^ \' 1 F n V C A u n 1 N A L 

qiicr , &: à julicr en AiiL;lctv;rrcavet uno^raiulo (lutte , Tous 
i\i\c vainc olpcrancc (iiiil avoit , d'cpoulcr la reine IJila- 
bcth. Quoique ce prince eut été élevé dans la dotlrinc des 
Lutliériens , & ([lul alTetflài de paroitre attaché à celle de* 
C'aKinillek, pour plaire à la princefie , (|u'il préiendoit d'é- 
pouler ; toutefois , il triuivoit que c'étoit une belle cliole 
«ju'on lui envoyât des arriballadeurs juiqu'aux extréniitcs 
delà terre : &: il tu réponleà Conimendan , Quil le n- 
^cv:oit avec honneur , 6» qu'il rccoutcroit avec pLtifir ,Joil qu'il 
voulu: venir Jjns fon royaume , Joit qu'il voulut l'aller trouver 
en y4ngleterre où il devait pajj'er dans peu de jours. 

Conimend.^n jugea qu'il n'étoit pas à propos Ac pafTjr 
en Suèile , puilque le roi Cii devoit bientvU partir , ni de 
l'aller trouver dans un royaume étranger. U rélolut d'at- 
tendre les ordres de Rome la-deiVus, & de repafler ccpen- 
diint en Hollande. Il partit deLubcck,& d^'ux jours aprjs 
il arriva à Hambourt!;, ville tort riche & fort peuplée , fi- 
tuée près de la mer, du côté que l'Elbe te décharge dans 
rOcéan. Ce tleuve ell A large , que defcendant de Ham- 
bourg à Stades , nous étions comme en pleine mer , fans 
voir ni l'un ni l'autre rivage ; &: il elV fi profond , qu'il porte 
par-tout de grands vailTeaux (|ui viennent de l'Océan, juf- 
ques tous les murailles de la ville , chargés de toute forte 
de marchandiles. On tient que les Cimbres & les 'Vandales 
ont autrefois habité ce pays; d'où vient que les fept villes 
qui tbnt contédérées pour le bien public & pour leur liberté 
commune , s'appellent encore aujourd'hui les villes van- 
daliques. 

11 alla enfuite à Brefme , où il paffa le "Vefer , qui cù. 
un dos plus beaux fleuves d'Allemagne. 11 arriva enfin en 
Hollande , par la Frite & par la 'W'et^phalie ; &i il s'ar- 
rêta à Bruxelles. Là il reçut des lettres du pape , par lef- 
quelles Sa Sainteté approuvoit ledefTein qu'il avoit eu d'a- 
bandonner l'anibaffade de Suéde , ik lui ordonnoit de re- 
tourner en Italie , & de voir en patTant les princes & les 
évéques qui font aux environs du Rhin , pour les prcffer 
de té trouver au concile , ou d'y envoyer quelqu'un de 
leur part. 11 exécuta t'ortpromptement les ordres qu'il avoit 
reçus. Il alla trcaiver le duc de Lorraine; il fut à Trêves , 
où il contera avec l'archevêque. De - la il s'embarqua fur 
; & defccndant jusqu'au Rhin , il arr'iva à AfTcm- 



,r..M 



COMMENDON. LiVRE II. 7Ç 

bourg , où étoit alors l'archevêque de Mayence , qui qÙ le 
premier &l le plus confidirable dz tous les éledteurs. Après 
quoi , en s'écartant un peu du Rhin , il alla chez les évê- 
ques de "Wirzbourg & de Bambcrg. Il paffa par la ville 
de Nuremberg , qui eft une des plus riches de la Franconie. 
Enfin , après avoir vu l'évêque d'AichÛadt , & Albert , 
duc de Bavière à Munik , il prit le chemin d'Italie après 
dix-fept mois de voyage ; & il arriva à Trente , où plu- 
fieurs évêques d'Italie , d'Eipagne , & de France s'étoient 
déjà rendus , pour affilier au concile. Quoiqu'il eût tra- 
verfé toute l'Allemagne , depuis la Flandre jufqu'au fleuve 
d'Oder ; depuis la mer Baltique jufqu'aux Alpes ; quoiqu'il 
eût vifité tous les princes , tous les évêques , toutes les vil- 
les , & qu'il eût paffé par tant de nations barbares , ennemies 
de Rome , & du laint fiége , il laiffa par-tout une grande 
opinion de fon mérite & de fa vertu , & il ne fouffrit 
aucune injure ni aucun mépris , foit qu'il fût prendre fes 
mefures , foit que la réputation qu'il s'étoit acquife le 
rendît vénérable aux hommes mêmes les plus farouches. 

Les Allemands ont naturellement l'efprit rude & intrai- 
table, particulièrement ceux qui font éloignés du commerce 
des autres peuples , & qui font dans le cœur de l'Allema- 
gne. La véritable religion & la diicipline de l'églife les 
avoient corrigés ; & la douceur & la charité chrétienne 
avoient adouci leur tempérament : mais depuis qu'ils ont 
i'ecoué le joug falutaire de la foi & de la piété qu'ils avoient 
embraffées , & qu'ils ne font plus retenus par les lois divi- 
nes , ni par les lois eccléfiaftiques , ils ont repris leur hu- 
meur barbare , & femblent être retombés dans leur bru- 
talité naturelle. 

Commendon étant arrivé à Rome , rendit compte à Sa 
Sainteté de tout ce qu'il avoit fait en Allemagne, il lui repré- 
fenta tous les défordres qu'il avoit remarqués : a Qu'il n'y 
»> avoit rien de û faint ni de fi facré dans la religion , 
» qui n'eût été profané & corrompu : Que toutes les 
V marques de la fainteté des anciens étoient abolies de- 
» puis l'établiffement des nouvelles dodrines : Que l'ordre 
» eccléfiaftique avoit abandonné la difcipline de l'églife 
î» & s'étoit jeté dans toute forte de licence ; & que ceux: 
» qui avoient encore quelque modération étoient retenus 
» par l'efpérance & par l'intérêt , plutôt que par le devoir. 



7^ I^ A \ \ l. DU C A R n 1 N A L 

" & par le zclc do l.i rclii2,ion : Que les évoquas attnclios 
» à l'aiicioimo do(!:lrino , confidoroiont boaucDiip plus lour 
r> t rtuno que lour miniltèrc ; & qu'ils travailloient plu- 
m lot a conicrvor lour raiijj; &. lour digiilro , qu';» rétablir 
» le culto dj Diou : Qu'ils n'étoiont plus (juo los courti- 
» fans & los flatteurs dos princes , dont ils étoient aurre- 
» fois los payeurs & les pères : Qu'ils étoient d'autant plus 
>• lâches lie plus dévoués aux puiliances ioculiores, qu'ils les 
r> voyoient plus portées à ulurpor ou à retenir los biens 
« de l'égliCe ; &: qu'au lieu de s'oppoCcr aux pallions 6i 
» aux violences des grands , ce qu'ils cuflent pu faire » 
yj s'ils eufTont connu leur pouvoir & s'ils culTent été unis 
5' enienible , Us les craignoiont , & taclwiont de gagner 
» leurs bonnes grâces par toute forte de bafîefles: Qu'il 
n y en avoit même qui avoient renoncé à la foi de l'é- 
» glife romaine , & qui s'étoient mis lous la protcftion des 
»' hérétiques , pour vivre fans ordre &i (ans dépendance : 
>» Qu'il ne croyoit pas qu'il y en eut qui voulurent venir 
" au concile ; qu'il y en auroit peu qui vouluffent y en- 
» voyer : Que tous ceux qui ne pouvoient entrepremlrc 
r> ce voyage à caufe de la foibleffe de leur âge ou de 
>» leur (anté , avoient promis qu ils obéiroient au pape 
n &: qu'ils fe trouveroient à l'affemblée ; que les autres de- 
» ma/idoient qu'on les laiffùt dans leurs diocefes , & pro- 
>7 teiloient qu'ils ne pouvoient s'éloigner de leurs églifes 
>» &: de leurs terres , fans être expofés aux outrages de leurs 
* adverl'aires , qui ne cherchoient que les occafions de leur 
» nuire , & qui n'en trouveroient que trop en leur abfence. 
Après cette relation exa£le de l'état de rAUemagne , 
ii expofa les moyens qu'il croyoit les plus propres , & les 
plus utiles pour confirmer les catholiques & les eccléfiaf- 
ticjxies , pour les unir tous enfemble , arin qu'ils puffent dé- 
fendre leur liberté & leur religion contre leurs ennemis 
communs. Il parla de ces affaires avec tant d'ordre , tant 
de connoifl'ance &: une mémoire fi préfente des lieux , 
& des perfonncs , que le pape en fut étonné. Sa Sainteté 
lui donna de grandes louanges & de grands témoignages 
d'amitié , & lui commanda de s'en retourner à Trente , 
pour informer de toutes ces chofes , les cardinaux qui pré- 
iidoient au concile , & pour les affifter de lés foins , .& de 
ks confciis dans les affaires imponantes. 



C O M M E N D O N. L I V R E IL 77 

Il partit auflîtôt , pour aller trouver les légats , qu'il in- 
forma fort exadement de tous les défordres d'AUeniagne; 
& après avoir demeuré quelque temps à Trente , il obtint 
congé de fe retirer à Venife , pour fe délaffer pendant 
<]uelque mois , de tous les foins & de toutes les fatigues de 
ies longs voyages , & pour mettre ordre à quelques affaires 
de famille , qu'il étoit enfin obligé de terminer. 11 y fut reçu 
avec tout l'honneur & toute l'amitié qu'il pouvoitefpérer; 
car il étoit dans une haute réputation , & l'on publioit 
par-tout les heureux fuccès de fes grandes négociations. 
Les principaux de la république lui rendirent autant de ci- 
vilités que le peuple ; parce que chacun le voyoit en état, 
de parvenir par fon efprit & par fa vertu aux premières 
dignités de TégUfe. 

S^^= — = ==^^ 

Chapitre V. 

Commendon tjl envoyé vers l'Empereur Ferdinand , par les 
Préfidcns du Concile de Trente. 

\^ Ommevdon jouifToit d'un agréable rep65 , & n'é- 
toit occupé que de quelques petits foins domeftiques. H 
comraençoit à reprendi'e fes anciennes études, & il médi- 
toit à loifir ce qu'il devoit repréfenter dans le concile , 
fur le fujet des religions , fur la foi des myflères , & fur 
la réformation des mœurs , lorfqu'il reçut ordre d'inter- 
rompre fes études & de faire encore un voyage. 

L'empereur Ferdinand , après avoir fait tenir la diète, 
en laquelle il avoit fait nommer fon fils Maximilien pour 
fon fucceffeur à l'empire , étoit venu à infpruk. 11 s'appro- 
choit ainfi de Trente , afin de voir de plus près tout ce 
qui fe pafToit dans le concile , & d'être informé de tous les 
defTeins & de toutes les décifions de rafTemblée , comme 
s'il y eiit été préfent. Ce prince avoit de fort bonnes in- 
tentions avec beaucoup de piété & de zèle pour la reli- 
gion catholique : mais il étoit de ces efprits tranquilles , 
qui ne fe défient jamais de rien ; qiii ont un fi grand fond 
de bonté naturelle , qu'ils ne peuvent fe réfoudre à 
croire que les autres puifient être méchans , & qui fe laif- 
i&nx. fort aiféraent prévenir par ceux qui , fous des appa- 



78 La Vie du Cardikal 

rciicos de julUcc & do vertu , nburcnt de la finiplicité d'au- 
trui. Ainfi , par les conieils de quelques peii'onnes artili- 
cieules , il ûiiloit (ouvent des propoiitions ik des deman- 
des aux prclidens i\u concde & au concile même , qui pou- 
voienr troubler les allairos plutôt que de les rcgier comme 
il prétendoir. 

Charles de Lorraine , cardinal & archevêque de Reims , 
étoit arrivé depuis peu à Trente. C'étoit im prélat de grande 
autorité , très-confidérable par lui-même & par fa famille ; 
cipable de rendre de grands ("erviccs à l'églife ; d'un efprit 
admirable & d'une érudition égale à fon efprit ; illullre 
par fa dignité , par fa nailîance &. par fa générofité : mais 
il avoir une ambition plus g:ande que toutes ces grandes 
qualités. C'étoit un efprit impérieux & entreprenant , qui 
a\oit une palTion déréglée de dominer par-tout , & de 
réduire tout le monde à fuivre fes opinions. Les êvêques 
de Fiance , qui êtoient venus en aflez grand nombre , 
tant pour obéir aux ordres du pape , que pour accompa- 
gner ce cardinal , étoient entièrement attachés à lui , & 
n'ofoient jamais s'éloigner de fes fentimens. On difoit 
même que les ambaffadeurs de l'empereur lui rendoient 
des vifites fréquentes , & qu'il les avoit engagés à ne rien 
faire , fans en avoir auparavant conféré avec lui. 

Ces grandes liaifons embarralTèrent les pères du concile , 
& leur firent craindre qu'il n'arrivât quelque trouble dans 
une alTemblée , qui avoit été jufques alors fort paifible. 
Ceux qui y préfidoient , furent d'avis de députer quelqu'un 
de leur corps vers l'empereur , pour l'inftruire de l'état 
préfent du concile & des affaires de l'Eglife , & pour lui 
ôter de l'efprit toutes les impreiïions dangereufes & in- 
commodes qu'on pouvoir lui avoir données ; mais par- 
ticulièrement pour l'informer des propofitions des Fran- 
çois , &: de l'efprit du cardinal de Lorraine , qui avoit tou- 
jours de grandes prétentions & une ambition démefurée. 

Ils choifirent Commendon , comme l'homme le plus ca- 
pable de ces fortes de négociations. Ils le rappelèrent de 
Venife, &: l'obligèrent de partir promptement. Cette dé- 
putation fut la plus honorable & la plus importante de ce 
temps-la ; celle qui fit plus de bruit & qui donna plus de 
jaloufie. L'alTcmblée étoit compofée des pcrionnes de l'Eu- 
rope les plus ém inentes en efprit & en favoir. Il y avoit 



COMMENDON. LiVRE II. 79 

à Trente , près de trois cents évêques , illuftres par leur 
vertu & capables des plus grands emplois. Il n'y en avoir 
aucun qui ne fouhaitât d'être employé en cette occafion. 
Commendon , qui étoit fcul , qui étoit ablent & qui ne 
demandait rien , fut préféré à tant de grands hommes , 
tant fon ambaffade d Allemagne lui avoit acquis de répu- 
tation. Il ibutint fort bien en cette rencontre , l'opinion 
qu'on avoit conçue de lui. Car non-feulement il ôta de 
l'efprit de l'empereur toutes les penfées cjii'il pouvoit avoir, 
d'innover quelque chofe , ou d'appuyer les defleins des au- 
tres , ce qui auroit pu affoiblir la liberté des avis , ou rom- 
pre l'union & le confentement du concile : mais encore 
il laiiTa ce prince fx bien confirmé dans les réfoluîions qu'il 
lui avoit infpirées , que le cardinal de Lorraine étant allé 
le voir à Infpruk peu de temps après , ne put jamais l'é- 
branler : & depuis ce temps le concile fe tint fans aucune 
crainte & fans aucun foupçon de trouble ou de mauvaife 
intelligence. 

CHAPITRE VT. 

Commendon ejl envoyé Nonce en Pologne. 



A 



Près avoir terminé cette grande affaire , il fut obligé 
de repaffer à Venife , pour achever de régler celles de 7a 
famille ; mais il n'y demeura pas long-temps. Le pape fut 
averti que les troubles de Pologne augmentoient de jour 
en jour y qu'il étoit dangereux que le parti des hérétiques 
ne prévalût , & que ces premiers mouvemens de révolte , 
qui font toujours violens , ne caufaffcnt quelque grand 
changement dans ce royaume. Commendon , qui fembloit 
être deftiné à fortifier par fes foins & par fes confeils , 
toutes les parties foibles de la chrétienté , reçut ordre dd 
partir de Padoue , où il étoit alors pour fes affaires parti- 
culières , d'aller trouver le roi de Pologne , &: d'empêcher 
autant qu'il pourroit , que la foi de ce royaume ne fiit cor- 
rompue par la contagion des opinions nouvelles ; de main- 
tenir l'ordre eccléfiaftique , qiù tient le premier rang dans 
le Sénat & dans les Etats de Pologne , contre la fureur 
& la violence des auteurs des nouveautés , & fur- tout àz 



8o La \'ie nu Cardinal 

retenir le roi dans le devoir , & de l'encourager à détendre 

la caille de la relii!;ion. 

Le pape le prellolt de partir , afin qu'il pi»t ("e trouver 
à la diète qui fe devoir tenir à Varlbvie. Commendon fit 
tant de diligence , qu'il fe mit en chemin avec un fort beau 
train &: un equipaa,e tort mai^nlfique , plus promproincnt 
que Sa Sainteté n avoir eCpére. 11 eut toujours grand loin 
de bien choifir les gens qu'il menoit avec lui , afin qu'il 
n'y en eût aucun qui ne s'accommodât aux temps , aux 
lieux & à les deffeins. Mais en cette occafion , il conlidcra 
qu'il alloit dans des provinces tort éloignées & fort en 
défordre , & il n'épargna rien pour attirer auprès de lui des 
perfonnes renommées parmi les favans ; entre lefquels tu- 
rent Paul t'.mile Jeannin , homme de grande & valte éru- 
dition , (fui fut depuis évéque de Montalto , dans la Mar- 
che d'Ancone , & Federic Pandaiio , un des plus habiles phi- 
lofoplies de fon fiècle , qui ayant été depuis rappelé de Po- 
logne par le fénat de Venife , avec des conditions très- 
avantageufes , pour profeffer publiquement la philofophie 
à Padoue , & quelque temps après à Boulogne , paffa pour 
le plus fubtil & pour le plus célèbre profefléur de fon 
temps. 

Commendon partit de Padoue dans le mois de Novem- 
bre , & arriva à Varfovie fort à propos , après avoir fait 
toute la diligence que la rigueur de la faifon & la diffi- 
culté de* chemins lui purent permettre. Le biuit de fa pru- 
dence & de fa vertu s'étoit déjà répandu par-tout ; il étoit 
déjà connu par les difcours & par les lettres de plufieurs 
perfonnes de ce royaume , qui avoient été liées d'amitié 
avec lui , &: particulièrement par les témoignages du car- 
dinal Staniflas Hofius , un des préfidens du concile , qui 
étoit de fes plus intimes amis. Auffi , le jour qu'il arriva , 
l'évêque de Clielm & le Palatin de Plofco , deux des pre- 
miers feigneurs du royaume, vinrent au devant de lui par 
ordre du roi , accompagnés d'une troupe nombreufe de 
gens vêtus magnifiquement , & le reçurent à trois lieues 
de Varfovie , avec toutes les démonitrations d'ettimc & 
d'amitié qu'il eût pu fouhaiter. Le roi l'honora toujours 
beaucoup , & fit tant de cas de Thonnéteté , de la modef- 
tie & de la force d'efprit du Nonce , que quoiqu'il le 
laifTàt emporter ordinairement à fes patTions & à fes déré- 

■ jjiemcns 



CoMMïNDON. Livre IÎ. Si 

^lemens , il eut toujours de l'admiration pour fa vertu , 
& ne manqua jamais de re("pe6l ni de déférence pour lui. 

6^====== =============^ 

Chapitre VII. 

Li nonce trouve la difcipUne de réglife renverfée dans la 
Pologne» 

OIgismond roi de Pologne, père de Siglfmond-Au- 
gufte, à qui Commendon étoit envoyé, avoit régné long- 
temps avec beaucoup de jullice &'de modération ,& avoit 
laiffé à fon fils en mourant , le royaume paifible & bien 
affermi. C'étoit un Prince d'une grande probité , fort pru- 
dent & fort entendu dans fes affaires , &i fur-tout ferme 
dans la foi & dans la religion catholique. Quoiqu'il fût ami 
& allié de quelques Princes d'Allemagne , qui renveifoient 
toutes les lois de l'égiife , bien loin de fe liguer avec eux, il 
les reprit fort févérement. Il leur envoya des ambaffadcurs , 
& tâcha de les détourner de leurs pernicieux deiieins , & de 
leur faire comprendre que cette confufion de religions al- 
loit affoiblir & ruiner tout l'empire , quelque puiffant & 
quelque ferme qu'il pût être. 

Lorfque Frédéric & le l.antgrave , révoltés contre Char- 
les V , prirent les a.mes , & qu ils entraînèrent avec eux une 
grande partie de l'Allemagne , ils foUicitlrent SigiCmoud 
d'entrer dans leur ligue : mais il rejeta toutes les proportions 
avantageufes qu'ils lui firent , & leur prédit leur défaite , & 
leur entière ruine. Il fut fi bien fe ménager & profiter des 
malheurs d'autrui , qu'il ne fe trouva point mêlé dans ces 
différents de religion : il ne permit pas même , que fes fujets 
priffent parti dans cette guerre ^ ce qui étoit fort délicat & 
fort difficile dans un royaume qui fe pique de liberté , & 
qui fe gouverne plus par fes lois que par les volontés de 
fes Princes. Il ne voulut pas laiffer à fes peuples toute la li- 
berté du commerce avec les Allemands ; & bien qu'il r.'eiit 
pas interdit l'entrée de (q^ états à tous les marchands étran- 
gers , il fit des ordonnances très-févères , contre ceux , qui 
ibus prétexte de débiter leurs marchandifes , femoient d.;s 
opinions nouvelles. Il fit même publier un édit , par lequel il 
défendoit à tous fes fujets d'envoyer leurs enfans dans au- 
Tome L Seconds Partie, F 



Si La Vii: DU Cardinal 

cunc ville cl' Allemagne , pour y apprendre les lettres humai- 
nés; fi ce n'étoit dans celles qui avoient confervé la toi Si 
la dillipline de réi;lilc. 

Il fut tort traverfé par Albert de Brandebourg , grand- 
maître des chevaliers Teutoniques , (jiii ayant quitté hon- 
teulement la religion de les pères , travailloit à répandre 
dans la Pologne le même venin qu'il avoit répandu dans (on 
ordre. Mais Sigifmond agit avec tant de foin & tant de 
7.éle , qu'il retint Tes peuples dans les i'entimens de la faine 
doctrine. Il en fit fa principale aftaire jufqu'au dernier foupir 
de fa^vie ; & il eut cette conlblation , en mourant dans une 
extrême vieilleire , que s'il n'avoit pu empêcher l'entrée des 
rehgions étrangères dans fes états , il en avoit au moms eni- 
pêciié le progrès & rétnbliirement. 

Après la mort , fon fils Augulte n'eut pas la même pru- 
dence ni la même application : ce qiii releva les efpéranccs 
tle ceux qui cherchoient , depuis long-temps, les occafioas 
de profiter de quelque détordre. La méfintelligence du Roi 
& de la Reine fa mère acheva d'affoiblir l'autorité des lois 
&: celle du Roi même, & donna l'entrée libre aux héréti- 
ques , cjui n'attendoient que le moment favorable ; & d'a- 
bord une foule d'erreurs fe répandit dans ce royaume. 

Augiifte, après la mort de la Reine Ifabelle fa femme, 
cioit devenu amoureux de Barbe Radzivil , qui étoit une da- 
me d'une des plus nobles & des plus illuftres familles de Li- 
thuanie, mais qui menoit une vie fort déréglée. Quelques 
perfonnes de la cour , qui la! connoifl'oient particulièrement, 
& qui louoient fa beauté , fon enjouement & fes maniè- 
res libres, dont ils n'étoient que trop informés, engagèrent 
le Roi à la voir. Dès qu'il l'eut vue , il en devint û cperdû- 
ment amoureux , qu'il fouftrcit qu'elle prit Tautorité & le 
titre même de Reine. Enetïet, il fouhaitoit de l'époufer , 
avec d'autant plus de paflîon , qu'il y trouvoit plus d'obt^a- 
cles; comme c'eft l'ordinaire de l'efprit humain de s'attacher 
plus fortement à ce qui cft, ou plus difficile , ou plus défen- 
du. Mais la Reine fa mère & les Princefles fes fœursregar- 
doient ce mariage , comme un fujet de honte pour le Roi , & 
comme un désiionneur pour la maifon royale. 

La Reine s'appeloit Bone Sforce, fille de Galéas & de 
cette Ifabelle d'Arragon,qui fut le funefte fujet de la longue 
& cruelle guerre qui défola toute l'Italie. Elle avoit du 



C O M M E N D O N. L 1 V R E II, S'f 

b^urage & de la fierté ; & faifant valoir fon autorité de 
mère , elle s'appliquoit à des foins qui étoient au-delTus de 
fonfexe. Outre ce naturel aeiiîant & impérieux , elle avoit 
accoutumé d'être maîtrefl'e, parce que le Roi fon époux, à 
caufe de fon grand âge & de fon tempérament doux & 
tranquille, lui avoit abandonné la conduire des affaires; 
enforte que non-feulement elle partageoit le pouvoir avec 
lui , mais elle étoit fouvent l'arbitre abfolue de toutes cho- 
fes. tlle avoit tenu le Roi fon fils dans une grande dépen- 
dance , & elle avoit peine à fouffrir qu'il perdît ce refpeél 
& cette foumiffion qu'elle lui avoit infpirée avec tant de 
foin. Comme les dames ont ordinairement plus de curiofité 
que les hommes , elle étoit informée de toutes les a6lions de 
Radzivil qu'elle haiifoit : elle avoit appris fes plus fecrètes 
intrigues, & les racontoit fouvent à fon fils, pour lui en 
faire des plaintes & des reproches. Ainfi cette Princefle , 
qui auroit eu de la peme à fouffrir pour fa belle fille une 
perfonne fage , modelte & bien élevée , étoit au défefpoir 
de voir qu'une courtiiane décriée ofàt prétendre de monter 
fur le trône & de devenir aulîi abfolue qu'elle. Elle en 
raurmuroit hautement & protefloit qu'il n'étoit déjà que 
trop honteux quelle y eût penfé. 

Tout cela ne fit qu'allumer la paffion du Roi , qui l'é- 
poufa peu de temps après. Mais parce qu'il ne pouvoit lui 
donner , en l'épouiant , ni le nom , ni les droits , ni les mar- 
ques de la royauté ; & que fa mère de fon coté ne pouvoit 
s'y oppofer que du confentement du fénat , fans lequel on 
ne peut rien conclure d'important , félon les lois du royau- 
me ; chacun tâcha d'attirer les principaux fénateurs à fon 
parti, & de s'affurer de leurs fuifrages. Auguile repréfen- 
toit , Que chacun avoit droit de fe choijir une femme ; QiTua 
Roi n avoit pas moins de liberté que fes fujets , & qu'il ferait 
étrange qiion refufât les honneurs & le nom de Reim à 
celle , qui par les droits facrcs du mariage , devoit partager 
avec lui fa fortune , fon rang & toutes les avantages de la 
royauté. 

La Reine oppofoit à ces raifons , la paffion déréglée de 
fon fils & la mauvaife conduite de fa nouvelle femme. 
Que fi ce jeune Prince s^ étoit lalffé emporter par foibUjfe , à dés- 
hûr.orcr fa famille & fa dignité ^ il n étoit pas jujle que fa faute 
fut appuyée par des perfonne s grava c^mme eux : Q::^ils ne de- 

F 2 



3^ La Vit DU Cardinal 

voient pas fi rtriAn les pjrfiftns 6* les compitas de Hnconfi- 
ncnce (f autrui : Qu'il ferait bciu voir tjtion traitât Je Reine , 
celle que Jes particuliers , à qui il rcfîoit quelque honneur, au- 
Toier:: eu honte Je recevoir Jans Uurs familles. Toutctbis , le 
Roi remporta , & le fénat déclara que Radzivii ctotr l'c- 
poufe Iéi>;itinic du Roi & leur léj^irime Reine. 

Pendant ces divilions, l'autorité royale étoit diminuée, 
l'impunité ik la licence s'augmeiuoient inrenflblcmcnt , & 
en pou de temps le royaume le trouxa expole à toutes les 
nouvelles fe<^es. Chacun le rit une religion félon fon capri- 
ce ; &: comme il y a toujours des gens qui profitent des er- 
reurs & de l'aveuglement des autres, pluiieurs do6lcurs 
rravailloient à établir & à répandre leurs opinions. On fe 
nioqiioit ouvertement du culte 6: des cérémonies de l'é- 
glilé. On profeiîoit publiquement les maximes nouvelles : il 
ie failoit tous les jours des all'emblées & des cabales ; les priè- 
res publiques & le laint l'acrihce le lailbient iélon les for- 
mes nouvellement inventées : la religion ancienne , que nos 
pères avoient obfervée fi l'aintemenr , pafToit pour un amas 
de cérémonies ridicules : le culte étoit aboli en plufieurs en- 
droits, on fe l'ailiflbit des temples ,. tous les tréfors de l'é- 
glife tomboient entre les mains des féculiers : les prêtres 
croient chalTés de leurs maitbns , & dépouillés de tous leurs 
biens : tous les droits de la piété chrétienne étoicnt confon- 
dus ; les principaux de la cour , & une partie du fénat 
étoient , ou fuipefts , ou frappés de cette malheureufe con- 
tagion; &i le parti étoit déjà allez fort pour ne craindre, 
ni le pouvoir des lois, ni l'autorité du Roi même. 

Lorfque Commendon arriva en Pologne, le temps avoit 
déjà fortifié le parti : les hérétiques étoient fur le point de 
ruiner l'ordre eccléilallique ; ils avoient obtenu , comme 
par force, l'année d'auparavant, un édit contre les droits 
de l'églife &: contre les privilèges du clergé : &: devenant 
toujours plus fiers , ils cherchoient les moyens de faire 
abroger les anciennes lois , qui ont été établies parmi eux ; 
contre ceux qui violent la religion. Ainfi ils avançoicnr 
leurs affaires ; & quoiqu'ils fulfent divifés entre eux , ils 
étoient tous d'accord contre nous : ce qui efl le propre ca- 
radère des hérétiques. 



COMMENDON. LiVRE II. 8j 

CHAPITRE VIII. 

Commendon trouve les évéques de Pologne divifés entre eux, H 
rejette Us confeils artificieux de quelques-uns. 

JLj E s catholiques n'étoient pas affez fermes pour foute- 
nir leurs prétentions ; ni alTez agiiTans pour découvrir cel- 
les de leurs adverfaires. Ils fe fioient à la jufticede leur par- 
ti ; ils demeurolent dans l'oiûveté ; &: rien ne donnoit tant 
de Courage aux impies , que cette langueur & cet abatte- 
ment des gens de bien. 

Les évêques qui ont toujours eu beaucoup d'autorité dans 
le fénat & dans le gouvernement de l'état , euflent été 
capables de réfifter aux hérétiques , & de les ranger même 
à leur devoir, mais ils étoient fi dcfunis , qu'il ne s'en trou- 
voit aucun , qui ne fût ennemi de tous les autres. Les dé- 
fiances, les haines & les jabufies fecrètesles avaient réduits 
à n'avoir aucune communication entre eux. Ils s'accommo- 
doient au temps , & à la faveur ; & ne fongeant qu'à leurs 
intérêts particuliers , ils laiffoient opprimer la juftice & la 
religion. Il y en avoit deux qui avoient plus de crédit que 
tous les autres , & dans le fénat , & dans le clergé ; Jacques 
Ucange archevêque de Gnefne , & Philippe Padnevi évé- 
que de Cracovie. L'un étoit confidérable par fes dignités 
& par fes honneurs ; l'autre par fon efpdt & par fes richef- 
fes. Quoiqu'ils fuffent brouillés enfemble , &: qu'ils euffent 
des inchnations & des prétentions différentes, ils avoient 
un même défir de troubler l'état , & d'apporter quelque 
confufion dans les affaires. 

Ucange avoit de grandes liaifons avec les proteftans. Son 
efprit naturellement inquiet &: changeant, atîendoit tou- 
jours quelque révolution; & comme on fe flatte ordunaire- 
ment fur ce qu'on fculiaite , il s'étoit imaginé que fi les feôes 
euffent prévalu, il auroit pu rejeter l'autorité du faintSiêge, 
& fe faire déclarer chef' de l'églife de Pologne. Les héréti- 
ques, pour l'engager plus avant dans leur parti, l'entrere- 
noienc dans cette efpérance. Cependant il voyoit fouvent 
Commendon , & feignant d'être ferme dans la religion de 
fes pères , il déplovoit le mauvais état du parti d^s catlioU- 

F 3 



86 La Vil V V C A R n I N A L 

ques. îl fc plaignoit de la dclunion des évcques, de la lan- 
gueur & d>: 1.1 lâcheté des gens de bien , &: de la tacilité du 
Roi aaccv) der tout ce que les protertans lui dcmar.di.ient. 
Il ctoit d"a\ is i.u'on ])arlàt rortemeiit à ce Prince , & qu'on 
le menaçât des excommuîiicatioi^s , 6: des cenluics de Té- 
glife. Il alTurcit que les catlioliques , irrités du refiis qu\ n 
taifoit foiivent de les recevoir dans les charges , & de la 
bonne volonté qu'on tàn.Vignolt pour le parti contraire, 
ie joind.'oicnt tous au nonce , s'il vouloir fe rendre leur clief 
fous le nom & ibus lautorité du Pape : que le Roi ctoit 
d'un natuiel Ci timide , qu'on le réduiroità la railon avec un 
peu de courage, & qu'on le retiend oit dans l'équité par la 
crainte. !1 vouloit , pai ces conleils artificieux, tourner le 
Roi du côté des proteftans , en l'irritant contre le Pape , & 
venir ainfi à bout de tous l'es dclTeins. 

Padne\ i étoit auiH d'avis d'épouvanter le Roi , quoique ce 
fût pour une autre railon. Ils ne confidéroient ni l'un ni 
l'autre le bien ])ublic. Ils avoient leurs vues particulières , 
& ne fongeoient qu'à accommoder les affaires à leurs def- 
feins. Ce dernier avoit été fi puiflant auprès du Roi , quel- 
que temps auparavant , qu'il avoit gouverné abrolument 
tout le royaume. 11 étoit déchu de cette grande faveur : & 
ConiBie la haine eft plus forte après une grande amitié , il 
étoit hai de Ton Prince, & ("on cœur étoit cruellement agi- 
té de dépit , de colère , îk de jaloufie. Cet ei'prit altier &: in- 
flexible, accoutumé a dominer , fe conHoit en fes grandes 
richefles , &: ne pouvoit demeurer en repos. Il vouloit adroi- 
tement jeter le Roi en quelque grand danger, ou pour le 
moins, enquelqi'.e grande crainte; s'imaginant, ou qu'on 
feroit obligé de fe lérvir de lui , ou qu'il trouveroit quel- 
que occaficn de fe venger. 11 accufoit donc le Roi , & tà- 
choit de le faire pafler dans l'cfprlt de Ccmmendon , pour 
un Prince injulle & mal intentionné ; affurant toujours 
qu'on n'avanceroit rien par la douceur ; qu'il falloir lui faire 
voir quelque danger prochain ; & que c'étoit la feule voie 
de retenir cet efpiit foible, & inquiété par fa propre conf- 
cience, dans la fidélité qu'il devoit à la religion & au 
faint Siège. 

Commendon ne fe laiffa point furprendre par ces con- 
feils. Son efprit pénétrant avoit déjà afTez reconnu les in- 
tentions de ces deux prélats, & il s' étoit d'abcrd informé de 



COMMENDON. LiVRE II. 9"/ 

leurs intérêts divers : ce qu'il avoit accoutumé de faire 
dès qu'il entroit dans une province. Il prit aufli une voie 
toute différente de celle qu'on lui propofoit , ne voulant 
pas irriter le Roi par des menaces , qui font vaines & dan- 
gereufes lorfqu'elles ne font pas foutenues par la force , & 
qui retombent fouvent fur ceux qui les font mal-à-propos. 11 
ménagea fon efprit , tantôt en le raflurant contre certaines 
craintes qu'on lui donnoit malicieufement ; tantôt enl'aver- 
tiflant, « Qu'il s'expofcit lui & fon royaume à de grands dan- 
î» gers,par fa diflimulation & par fa condefcendance. Que cet- 
5> te licence téméraire de quitter Dieu & fa foi , ne pouvoir 
» produire que le mépris & la ruine de la juftice , des coutu- 
» mes & des lois publiques. Que ce renverfement de reli- 
» gion étoitprefque toujours fuivi du renverfement des états. 
» Que par-là l'autorité des Rois paffoit à la multitude. Qu'en 
>» ces occafions , les plus hardis , & les plus léditieux djve- 
» noient les plus puiffans. Qu'il avoit raifon de fe plaindre , 
j> de ce qu'il y avoit des particuliers dans fon royaume qui 
" gouvernoient la nobleffe , & qui avoient plus de pouvoir 
» fur lesefprits, que le fénat & que lui-même. Que cela 
» devoir l'obliger à prendre garde à lui , & à réprimer l'in- 
« folence de ceux , qui contre toutes les lois , forment des 
» partis , font des affemblées , retirent par leurs harangues 
» léditieufes des peuples attachés au culte de Dieu , & les 
>» précipitent dans l'erreur & dans le menfonge. Que ces 
" hommes égarés étoient venus à un tel excès d'arrogance 
» & d'impiété , qu'on ne pouvoit ni les fouffrir , ni les 
« corriger. 

Quelquefois il retenoit ce Prince par la crainte des juge- 
mens de Dieu , & lui faifoit comprendre , u qu'il y a un 
« Dieu vengeur de la religion violée , ou négligée , qui pu- 
« nira ceux qui doivent être les protefteurs des lois & de 
" la piété chrétienne, avec d'autant plus de févérité, qu'il 
n les a élevés au-deffus du refte des hommes. Qu'en matière 
» de profanation ou de relâchement dans la loi , dans les 
1) cérémonies & dans les commandemens de Dieu , ceux 
ï) qui n'empêchent pas les défordres , quand ils le peuvent , 
« font plus criminels , que ceux qui font entraînés dans l'er- 
reur , par la perfuafion des autres. » Souvent il l'encoura- 
geoit par l'exemple du Roi fon père , qui avoit employé 
tous fes foins & tout fon zèle à éloigner cette pefte de 

F4 



s 8 La V I k du C a k u i n a l 

fos états. 11 lui mcttoit devant les yeux les troubles & leç 
révolutions d AlLniagne , ou les ruines & les guerres civi- 
les de In France , qui étoit alors dans le feu de la divifion , 
le conjurant d^ pi\ fitcr de ces malheurs étrangers. 

il s'applicjua entièrement à réconcilier les évéques. C'é- 
toit une ailaire de tris-grande diillculté , parce qu'il falloit 
démêler leurs intérêts difFércns. Us gardoient ouvertement 
toutes les apparences d'amitié &i d'intelligence j &. leurs hai- 
nes & leurs jaloufies étoient fecrètes. Il les avertit ,• il les 
conjura ; il les preffa , chacun en particulier ; il les aflembla 
plufieurs fois tous enfemble , & les exhorta gravement de 
s'unir pour la caufe commune , de ne pas trahi; leur dignité 
par une niéfintelligence obflinée , &: de ne pas donner eux- 
mêmes aux hérétiques lesoccafions de les mépriier & de 
lesdétruiie. U leur fit entendre, « Que s'ils agiflbient de 
»> concert , il léroit aifé de remédier aux défcrdres de ce 
» royaume. Que le nombre des efprits pervertis n'étoit pas 
j» grand. Qu'on pouvoit remettre en leur vigueur les lois 
» que leurs ancêtres avoientfi fagement établies, pour main. 
3> tenir la religion , & pour rendre l'état eccléfialtique plus 
» vénérable. Qu'il falloit rappeler avec douceur , ceux qui 
»> s'étoient égarés par une crédulité malheurcufe ; & ran- 
j» ger à leur devoir ceux qui par ambition ou par intérêt , 
T, s'étoient trop élevés dans la cour. Que plus les évéques 
» étoient éminens en dignité , en honneurs , en crédit 
>' par-defTus les autres, plus ils dévoient être prompts à 
j> quitter leurs animofités privées, pour le falut de leur re- 
» Jigion & de leur patrie , qui n'étoient pas moins oppri- 
i> mées par leur défunion , que par la violence & par l'in- 
>' fidélité des autres. Que leur devoir , & leur caraftère les 
»> obligeoit à fe réunir. Que le Roi & le fénat le fouhai- 
»j toient ; & cpje tous les gens de bien les en conjuroient 
»> inflamment. Qu'ils avoient tort de fe plaindre delà facilité 
" du Roi, pui!c:u'ils fe laiffoient accabler , & qu'ils fc met- 
j> toient eux-mêmes fous le joug de leurs adverfaires, qui ne 
»' paroiffoient vigilans , que parce que les catholiques étoient 
»> endormis, & qui étoient plus à craindre par l'union qui 
») étoit entre eux , que par leurs forces. 

Par tous ces difcours , il ne put guérir des efprits , qui 
étoient prévenus d'une faufîe émulation & d'une envie 
enracinée. Mais il en gagna quelques-uns : il en engagea 



COMMENDON. LiV RE IT. 8^ 

Id'autres par honneur , & il Te fervit de ceux qui étoient les 
plus raifcnnables & les plus agiffans. Par ce moyen il s'a- 
quit beaucoup de réputation dans l'efprit du Roi & de tou- 
tes les perfonnes de bon fens ; & par fes confeils ou par 
fes follicitations, il lit ordonner des chofes très- utiles à l'é. 
tat , & il en empêcha beaucoup d'autres qui euflent pu eau- 
fer de grands cliangemens. 

En ce temps- là, le Roi fe trouvant engagé à la guerre 
contre les Mofcovites , au-delà du Boriftène , vouloit faire 
ordonner par le fénat , qu'on fit une levée extraordinaire 
de deniers , pour fournir aux frais de la guerre. Les héréti- 
ques l'empêchoient , & faifoient agir quelques elprits po- 
pulaires & faftieux , dont ils difpofoient. Us fe fervoient de 
cette adrefle , afin qu'en accordant après ce que le Roi fou- 
haitoit, ils puffent obtenir en récompenfe un édit qui caf- 
fât les ordonnances qu'on avoit publiées contre ceux qui 
introduifoient de nouvelles do6lrines , ou qui changeoient 
quelque chofe de l'ancienne. C'eft leur plus dangereux arti- 
fice , qui leur a réuffi en plufieurs endroits, ils ont fouvent 
acheté la liberté d'être opiniâtres dans leurs erreurs , d'ufer 
des cérémonies qu'ils s'étoient imaginées , & de croire & de 
parler de Dieu comme ils l'entendoient : & les Princes , 
contre leur devoir & contre leur confcience , ont fait un 
infâme trafic du culte & de la piété. De-Ià vient que nous 
avons vu des peuples , qui par un jufte jugement de Dieu , 
ont été ruinés par leurs guerres, & par leurs révoltes; & 
des Rois , qui après avoir ainfi accordé aux peuples la li- 
berté de fe foulever contre Dieu , n'ont pas été affez puif- 
fans pour les réprimer , quand ils fe font foulevés enfin 
contre eux-mêmes. 

L'adreffe & la vigilance de Commendon empêchèrent ce 
défordre ; le roi obtint ce qu'il demandoit , on recormut les 
artifices des hérétiques ; & depuis ce temps-là , le roi & 
ceux qui étoient chefs des catholiques fe défièrent toujours 
de leurs mauvaifes intentions. 



^o La Vie nu (> a r n i n a l 

C?^ = ^3 

CHAPITRE IX. 

Comttiin don fait ckajfcr de Polos;nc Bernardin Okin , fi» quelques 

autres hérétiques. 

J— j A Pologne n'ctoit pas feulement expofée à la licence 
de les citoyens , mais encore à celle dos étrangers , ciui vi- 
voient tous également dans une grande impunité. Ceux qui 
pour leurs crimes , ou pour leurs erreurs étoient chafles de 
leurs pays; ceux qui cherchoient une ret'aite libre où ils 
pullent vivre fans lois & fans religion , Ce réfugioient en 
Pologne, comme dans un alyle ouvert aux hérétiques, & 
aux libertins. Le plus miférable y trouvoit de puilians pro- 
tecteurs, poufTés , ou par une vanité naturelle dafiiilcr des 
malheureux, ou par l'inclination que les hommes ont de 
donner dans les nouveautés, il étoit venu d'Allemagne , de 
France ô: d'Italie , une troupe de faux dodteurs , qui fans 
aucune contradidion , &: même avec rapplaudillement de 
pluheurs , débitoient hardiment leucs rêveries. Ils afiem- 
bloient les plus curieux & les plus zélés fe6tateu;s des nou- 
velles dodrines ; & ils fe donnoient toute la liberté de mé- 
dire de la véritable religion. 

Bernardin Okin s'y étoit retiré , & l'on l'écoutoit avec 
plus de concours & plus d'approbation que tous les autres. 
Il étoit natif de Sienne enTofcane. 11 avoitpaffé fa jeunefle 
parmi les religieux de l'ordre de faint François , qu'on 
nomme ordinairement les frères Mineurs. Mais ayant re- 
connu depuis que cet ordre s'étoit relâché , & qu'il étoit 
fort éloigné de la pureté de la règle , des mœurs de leurs 
premiers pères ,& de l'efprit du fondateur, qui étoit de mé- 
priler entièrement les choies humaines; il s'étoit féparé de 
fes frères. La grande opinion qu'on avoit de fa vertu , & 
Je zèle de la religion , lui avoient fait trouver des partifans 
de fa réforme : de forte qu'il avoit remis l'inilitut de faint 
François dans fa première vigueur , en fondant l'oidre des 
Capucins, avec Matthieu d'Urbin , homme d'une exafte ré- 
gularité , d'une fimplicité évangélique & d'une grande 
pureté de vie. 

Cet ordre , qui s'eft répandu depuis dans toute l'Ita- 
lie, ell aujourdhui dans une grande réputation, compofé 



I 



C o M M E N D o V. Livre II. 91 

cTun grand nombre de religieux d'une vertu & d'une fain- 
leté tout-à-fait exemplaire. Toute leur vie n'eft que pé- 
nitence & pauvreté. Ils recueillent , des feules charités des 
fîdelles de quoi vivre pour la journée , & n'ufent que de 
viandes fimples, fans aucun alfaifonnement. Ils mangent, 
pour foulager leur faim & non pour l'irriter , & s'arrêtent 
à la néceffité , fans vouloir aller jufqu'au plaifir. Ils domp- 
tent leurs corps par leurs jeûnes , & par les veilles fré- 
quentes ; & le tiennent affujetti, afin que Tame plus épu- 
rée & plus dégagée des fens , vaque avec plus de liberté 
à la contemplation des cliofes céleftes. Leur kabit eft con- 
forme à leur vie auftère & humble. Ils font couverts d'une 
longue tunique & d'un manteaucourt , qui ne font guères 
moins rudes que des cilices. Vêtus de la forte Thyver & 
l'été, fans aucune différence, ils marchent pieds- nuds par 
les rochers , dans les neiges & dans les épines ; & ne font 
chauffés, que Icrfqu'ils vont à l'autel, pour offrir le faint 
facrifîce. Ils couchent fur la terre ou fur un lit fort dur & 
fort étroit , lorfqu'ils veulent prendre un peu de repos , cou- 
verts feulement de cet habit grolTier , qu'ils portent la nuit 
& le jcur. Ils demeurent rarement dans les villes , & la 
plupart de leurs cloitces font dans des folitudes éloignées du 
commerce des hommes. Enfin , toute leur difcipline ne tend 
qu'à détacher l'efprit de la matière , afin qu'il s'uniffe 
plus fortement à Dieu par It contemplation des chofes 
faintes. 

Okin paffa quelques années dans cette auftérité & dans 
cette pauvreté évangélique. Cet efprit naturellement léger 
Ôc plein d'amour-propre , étoit animé par fon orgueil à la 
patience , fe nourtiffoit de louanges & d'une certaine ré- 
putation de fainteté , qu'il s'étoit acquife par cette manière 
de vie extraordinaire. On peut dire qu'il avoit quelque fa- 
voir , mais il s'étoit plus attaché à l'éloquence & à la beauté 
des paroles , qu'à la dodrine ou à la force du raifonnement. 
A peine avoit- il appris le Latin ; mais lorfqu'il parloir fa 
langue naturelle , il expliquoit ce qu'il favoit avec tant de. 
grâce , tant de politeffe & tant d'abondance , que la dou- 
ceur & la pureté de fon difcours raviffoient tous fes au- 
diteurs. 

La plupart de ceux qui affiftentaux fermons ne cherchent 
pas tant à remolir leurs efpviis des vérités & dç§ ma,\ùnes 



<)i La Vif du CakdinaT. 

«^cl'EN-angilc , qu'à ouïr dos dircours tlcuris &: étudies .-aulH 
cil lortcnt-ils aulll jjou touches ik aullî imparfaits (|u ils y 
L'tûicnt venus. H y a monic dos prédicateurs , qui pour le 
fà 1 relui vrc , ne s'étudient qu'à plaire & à llatter les oreil- 
les ;fk ayant plus d'ei;aid à leur orgueil & à leur ambition , 
qu'au profit &; à l'édiiication des peuples qu'ils ont entie- 
pris d'initruire , ils ne conlidèrent ni la bienléance des per- 
ibnncs , ni la lainteré du lieu , ni l'importvïce des fujets 
qu'ils traitent. A quoi bon ce loin inutile des paroles , cette 
variété recherchée , ce fard ik ces ornemens profanes , & 
cet art de plaire & de le faire louer de l'es auditeurs , lorf- 
qu'ii ne faudroit penfer qu'à les toucher & à les convaincre? 
Quelques-uns pèchent en cela avec tant d'excès, que pour 
le rendre plus agréables , ils mêlent dans leurs fermons des 
termes paillonnes,& pleins d'une tendrefle fécullère , qui 
bien loin d'élever l'elprit au ciel , ne font que flatter les 
fcns , & amollir l'ame de ceux qui les entendent. La didion 
des prcdicateui s doit être comme leur vie , modellc , chalte , 
fmiple. Leurs termes peuvent être choifis , mais ils ne doivent 
pas être trop recherchés ; il faut qu'il paroill'e qu'ils ont plus 
de foin de la bienféance & de la dignité de leur minillerc , 
que de leur propre réputation. Leurs fentimens doivent 
plaire par une fainte gravité & par une févérité falutaire, 
plutôt que par des agrémens inutiles , & par une faufl'e déli- 
cateffe. Ils doivent infpirer la crainte plutôt que le plaifir ; 
arracher les pafîîons, &non pas les entretenir par cette mol- 
lefle de difceurs ; montrer enfin aux hommes la folide piété , 
plutôt que la vanité de la fcience mondaine &leur propre 
légèreté. 

Pour revenir à Okin , outre cette éloquence & cette po- 
iiteffe de difcouts , il avoit encore de grands avantages pour 
la réputation. Son âge , fa manière de vie auftère, cet ha- 
Jait rude de Capucin , fa barbe qui defcendoit jufqu'au-def- 
fous de fa poitrine , fcs cheveux gris , fon vifage pale & dé- 
charné , une certaine apparence d'infirmité & de folblefle 
affe6lée avec beaucoup d'art ,& l'opinion qui s'étoit répan- 
due par-tout de fa fainteté , le faifoient regarder comme 
un homme extraordinaire. Lorfqu'il devoit prêcher quelque 
part , le peuple y accouroit ; les villes entières venolent 
pour l'entendre : il n'y avoit point d'églife affez valle pour 
contenir la multitude. Le nombre des femmes étoU ordinal' 



C OMMEKDON. Livre IL 9f 

Tement plus grand que celui des hommes. Lorfqu'il dcvoit 
paner par quelque ville, une infinité de gens alloient au- 
devant de lui , pour écouter l'es initruiSlions. 

Ce n'étoit pas feulement le peuple ; les plus grands fei- 
gneurs , & les princes fouverains le révéroient comme un 
iaint. Lorfqu'il venoit chez eux , ils alloient au-devant de 
lui, ils le recevoicnt avec tout l'honneur & toute l'affec- 
tion imaginable , & le reconduifoient de même lorfqu'il 
partoit. Pour lui, il fe fer volt de tous les artifices qui pou- 
voient confirmer les bons fentimens qu'on avoit de lui. U 
alloit toujours à pied dans fes voyages , &. quoiqu'il fût 
d'un âge & d'une complexion fort foibles , on ne le vit. 
jamais monté à cheval. Lorfque les princes le forçoient de 
loger chez-eux , la magnificence des palais , le luxe des ha- 
bits & toute la pompe du fiécle , ne lui faifoient rien perdie 
de la pauvreté , ni des auftérités de fa profefiion. Dans les 
feftins, il ne mangeoit jamais que d'une forte de viande , la 
plus fimple & la plus commune , & ne buvoit prefque point 
de vin. On le prioit de coucher dans de fort bons lits , & 
fort richement parés , pour fe délaffer un peu plus commo- 
dément des fatigues du voyage ; mais il fe contentoit d'é- 
tendre fon mante.iu , & de fe couclier fur la terre. On ne 
fauroit croire la réputation qu'il s'acquit , & les honneurs 
qu'il s'attira par toute l'Italie. 

Mais on n'arrive point à une gloire folide par des ombres 
& par des apparences de vertu ; & l'on ne foutient pas long- 
temps le perfonnage d'un faint , quand on n'a pas la fain- 
teté dans le cœur. Cet humme fi humble aux yeux du 
monde , s'enfla de ces honneurs & de cette approbation 
populaire ; & fon efprit naturellement inquiet &inconftant , 
eut tant de complaifance pour lui-même , fe remplit fi fort 
de fon mérite & de fa vertu , & fut fi touché de fa fortune , 
que tout pauvre , tout humble Capucin qu'il étoit , il ofoit 
afpirer à une élés'ation extraordinaire. Mais comme il vit 
que le pape n'étoit pas aulîi perfuadé que lui de fa vertu 
& de la grandeur des fervices qu'il croyoit avoir rendus à 
l'état & à l'éghfc , & que l'opinion qu'on avoit de lui à 
Rome ne répondoit pas à fes grandes efpérances , il fut pi- 
qué de dépit , d'orgueil & de colère ; & ne pouvant fe con- 
tenir , il lâcha fort adroitement dans fes fermons , quelque* 
paroles & quelques fentimens qui tendoient à décrier ou 



94 La Vie du C a k d i n a r. 

à diminuer Tautoritc du faiiit fiége. Pôs qu'on s'aperçut 
qu'il cachoit Tous cette apparence do f.iintetc un efprit de 
rcvolio & d'anibiiiiMi , la ùnile de les admirateurs ne tut plus 
{} grande ; il ctoit beaucoup moins vifité; ("a réputation di- 
minuoit tous les ji)ur«i ik le crédit qu'il a voit par-tout , le 
pcrdiit inl'enliblenienr. 

Enfin , le pape ayant été informé de tout , lui commanda 
tic venir à Rome, & pour rendre raifon de (a conduite , & 
pour (c jullitier des choies dont on l'acculoit. On ne l.i' - 
réra point , on ne lui donna point de gardes , Toit parce qu'on 
n'ajoutoit pas aile/, de toi aux acculations, loit parce qu'où 
avoit encore quelque confulération pour (on mérite. Lorf- 
que l'ordre du pape lui tut fii^nitié , il étoit à Vérone chez 
Mattliieu Giberti ,qui en étoit pour lors évéque. Ce prélat , 
qui étoit foit renommé pour la piété, & pour Tes \ertus 
ëpilcopales , &: fort ami d'Okin , a caufe de l'opinion qu'il 
avoit de l'innocence de ("a vie , le voyant ému &: incertain , 
l'exhorta d'aller à Rome en diligence, de le confier en la 
vérité &:en la juftice de l'a caufe, de fejetei- aux pieds de 
Sa Sainteté , de rendre raifon de fa conduite & de l'es fcn- 
timensde\ant les commiflaires qu'on luidonncroit, & de fc 
jullifier modeftemcntiS: avec conllance des crimes qu'on lui 
impofoit. 11 écouta ce confeil , mais il eut de la peine à l'exé- 
cuter. D'un côté, il etoit troublé des remords de faconfcien- 
ce,& il ne jugeoit pas à propos d'obéir; de l'autre , il crai- 
gnoir de perdre toute l'ellime qu'on avoit pour lui dans le 
monde, s'il refufoit de le foumettre. 

11 partit de Vérone dans cette incertitude , Si. s'a\ança 
jufqua Boulogne, oia étoit alors le cardinal Gafpar Conta- 
rini , qui en étoit légat. Il lut reçu cliez lui fort civilement , 
comme un de fes anciens amis; mais il ne put lentretenir 
de fes affaires , comme il fouhaitoit , parce qu'il le trouva 
extrêmement abattu d'une maladie , dont il mourut peu de 
temps après. Ce cardinal le in prier d'attendre encore quel- 
ques jours , cfperant qu'il pou; roit reprendre un peu de 
force. Mais comme ceux qui fe fentent coupables , font 
ordinairement foupçonneux , oblcivent tout , craignent 
tout , & ont toujours devant les yeux l'image de la peine 
qu'ils ont méritée ; Okin s'imagina que le légat feignoit 
d'ét;e malade pour le tromper , év pour le faire conduire à 
Rome par des archers malgré qu'il en eût. Dans cette ap- 



COMMENDON. LlVRE IL 9Ç 

préhenfion , il pria & prefTa avec tant dinftance , qu'on le 
fit entrer dans la chambre du légat , qu'on ne put le lui re- 
fufer. Il le trouva avec une fièvre très-ardente ; il ne fit que 
k Taluer & réfolut de s'enfuir. Cette même nuit il jeta 
(on froc , prit un habit féculier , fe réfugia vers les héré- 
tiques , & fut le premier déferteur d'un inltitut dont il 
avoit été le fondateur. Voilà comme il cefia de contrefaire 
le faint. 

Dès qu il fut arrivé dans ces lieux , où chacun vivoit félon 
fon efprit & félon l'es pafllons , dans une grande impunité ; 
il s'accommoda fi bien en peu de temps aux mœurs & aux 
coutumes du pays, que ians confidérer ni fon âge, ni fa 
profeffion, ni le vœu de continence qu'il avoit fait , prêtre, 
capucin &: fexagènaire , il époufa dabord une jeune fille : il 
perdit: bientôt l'habitude de jeûner , de prier , de veUIer & 
de mortifier fon corps ; & il ne fongea qu'à vivre avec fa 
jeune femme , avec autant de licence que les autres. Ainfi, 
l'on jugea, avec raifon , que la régularité & les auftérités 
de fa vie paffèe vendent de fon orgueil Si de fon ambition , 
& que fon intempérance prêfente venoit de fon naturel. 
D'abord il fut reçu dans le parti avec honneur. Quelque 
temps après , comme il arrive ordinairement à ces défer- 
teurs , il fe vit mêpiiie de ceux qui dévoient apparemment 
avoir plus de confidération pour lui. 

Pour s'accréditer parmi les peuples, il entreprit de chan- 
ger toute la religion ; & fans s'arrêter à aucune des fcdes 
qui étoient déjà établies , il voulut en inventer une nou- 
velle. 11 publioit fes opinions par des libelles qu'il compo- 
foit en Italien , & que quelques-uns de fes am.is traduifoient 
en Latin. Il ne difputa point , comme les autres , du renver- 
fement de la difciplinc ancienne de l'églife , de la défenfe 
des viandes , de la continence des ecclcfiafliques , de la com- 
munion fous une ou fous les deux efpèces , ni de tous les 
autres points , qui étoient déjà reçus ; quoiqu'ils fufient con- 
traires à la créance des Catholiques. 11 fe jeta dans les abî- 
mes , & dans les queftions les plus profondes de la foi i & 
de peur qu'on ne crût qu'il avoit fuivi les traces de Luther , 
il s'attaqua directement à Dieu même, afin d'avoir l'hon- 
neur de pafier pour chef de parti. 11 déchira la do6irine de 
l'égliie avec une témérité incroyable. 11 renouvela les er- 
reurs d'Arius ; il en inventa de plus pernicieufes ; & con- 



*)6 La Vie nu Cardinal 

fondant les pcrfonncs & les propriétés de la Trinité , il 
tomba dans un extrême aveuglement d'elprit, & dans des 
extts inliipportabics de malice ix d'inipicié. 

Il s'arrêta dabonl the/. les Suilles , mais il en rortit;& 
changeant auiii fouvcnt de lieu que de créance , il courut 
route rAllemaîïnc & toute l'Angleterre : & Ce voyant par- 
tour éi^alement méprilé , il le retira en Poloi^ne ; 6i il pré- 
choit aNee applaudiirement dans Cracovie, comme nous 
avons déjà dit. 

Il n'cll point hors de propos de rapporter ici quelques 
paroles du premier dil'cours qu'il fit aux marchands Italien.! , 
qui le trouvoient alors en aile/, i^'and nombre à Cracovie, 
ii: qiiiétoient allés chez lui par curioftté pour le voir, &c 
pour l'entendre. Ceux qui les avaient ouies , nous les rap- 
portèrent eux- mêmes. Garde:^ bien ,mes frcrcs , de vous irorri' 
pcr , difoit-il ; vous êtes venus voir aujourd'hui un véritable 
apôtre d: Je fus- Chrïjl. Necroyc^pas que je me flatte. J'ai fou f- 
fcrt plus de peine & plus de travaux pour le nom 6* pour U 
gloire de Jefus-Chrift , & pour édaircir la vérité des myflèrcs de 
la religion , quun homme n'en peut fouff}ir naturellement , 6» 
^u aucun des apôtres tien ajarruiis fouffert^ Que fi Dieu ne m'a 
point donné , comme à eux , la grâce défaire des miracles , vous 
ne deve^pas pour cela moins croire à ma doHrinc quà la leur y 
parce que nous l'avons tous é'j,alement reçue de Dieu : & croye:^' 
moi , c'cj} un J^'{ grand miracle que /aie pu Joujftir ce que /ai 
fouffert. Voilà comme il parloit tle lui-même , d'où l'on 
peut connoître l'orgueil , & le dérèglement de cet cfprir. 

Il avoit ajouté à toutes ces rêveries facrilêges& monf- 
trcufes, quelques dialogues, qu'il avoit intitulés de la Po- 
ligamic , dans lelquels , parlant avec quelques-uns de les 
aniLs, il tâchoit de prouver par des exemj^Ies, & par des 
raifons tirées de l'écriture (ainte & de la politique , qu'il eil: 
à propos que chacun travaille à peupler le monde, & à le 
faire une famille nombreufe ; & que non-feulement il ctl 
permis , mais qu'il cft même ordonné aux Chrétiens d'épou- 
fer autant de femmes qu'il leur niait. 11 vouloit introduire 
parmi des peuples hdclles & polis , la coutume des barbares, 
qui n'ont nul amour conjugal , nulle foi , nulle amitié pour 
leurs enfans , nulle liaifon du fang& de la nature avec leurs 
proches ; parce qu'ils ont leurs cœurs partagés entre plu- 
fieurs femmes, dont le nombre n'ell réglé que par les Ijie/is , 

& 



COMMENDON. LiVRE II. ^j 

$i parla paflion de chacun. Ce Capucin apoftat fe repentit 
fifort de fa continence paiTée , qu'après avoir contradé lui- 
même , contre toutes les lois , un mariage inceftueux & il- 
légitime , il devint le doreur de l'impureté , & voulut dé- 
truire la iainteté du mariage , qui ne fait qu'un corps St 
qu'une anie de deax perfonnes , & qui unit leurs volontés 
d'un lien éternel & indiffoluble , de forte que le vicaire de 
Jefus-Chrift fur la terre , ne fauroit rompre ni délier un 
mariage légitime. 

Commendon attaqua celui-ci & les autres , qui femoient 
des opinions pernicieufes dans le royaume ; & après les 
avoir accufés plufieurs fois en préfence du roi , & des prin- 
cipauîi feigneurs de fa cour , il obtint une ordonnance dii 
fénat , qui portoit que tous les hérétiques étrangers euiTcnt 
à for tir du royaume. Ainfi Okin fut obligé de quitter la 
Pologne. Errant, & chaiTéde tous côtés , il fe retira chez 
un de fes anciens amis , dans un petit village de Moravie , 
où il mourut de la pefte, dans une extrême vieilleiTe, avec 
fa femme , deux filles , & un fils qu'il avoit. 

CHAPITRE X. 

Commendon rejette la propo/înon d' ajfemhler un Concile natïonaL 



Près avoir purgé le royaume de ces dofteurs étran- 
gers, qui infpiroient l'erreur & la révolte, il fut plusaifé 
de réprimer la licence de ceux du pays , & d'empêcher qu'oit 
n'entreprît rien d'injure ni de violent contre les prêtres 
& contre les églifes. Mais les chefs des hérétiques, qui 
étoient des principaux de la nobleffe , fe fentant puilTans par 
eux-mêmes , & ayant beaucoup de crédit à la cour & parmi 
le peuple , travailloient d'autant plus à fortifier leur parti , 
qu'ils voyoient que le nonce agiffoit fortement pour celui des 
catholiques. Ils faifoient tous leurs efforts pour-^ire afiémbler 
un concile national;, dans lequel ilspuffent déterminer les 
matières de la religion , & la régler félon les ufages & les in- 
térêts de l'état , ians la participation & fans l'autorité du 
pape. Ils diipofoient d'un archevêque, que fa dignité ren- 
doit également puiffant dans le clergé & dans le fénat. Ils 
le ménageoient , ils entretenoient lés efpérances par leurs 
Tome I. Seconde Partie^ Q 



<)S La Vie du CardinaI 

promoflcs , & ils croyoicnt qu il les Icrviroit clans ce clef- 
icin dallcmblor le concile. 

L'arcIiovo(iuc Ucangc , pour les raifons que nous avons 
dites , avoit la même paillon. Il roidoit jour & nuit dans 
Ion clprit cette penfée ; il en conféroit en fecret avec un 
de (es intimes amis, qui étoit d'une naiffancc oblcure, mais 
qui s'étoit t'ai: connoitre par les invcftives contre l'églife 
Catholique , contre laquelle il avoit écrit plufieurs volumes. 
Commendon avoit découvert les defTeins Si les intrigues 
dUcange & des hérétiques ; & comme il s'appliquoit à rom- 
pre toutes leurs melures , il avoit réfolu de diflîmulcr tout 
ce qu'il en avoit appris , parce qu'il ne jugeoit pas à propos, 
dans l'état préfent des affaires , d'irriter un homme qui étoit 
confidérable par fes riche lies , par la dignité & par les liai- 
Ibns qu il avoit avec les adverlaires, & qui fe fiit déclaré 
ouvertement pour eux , s'il eût cru que fes defi'eins euffent 
été découverts. Il étoit d'autant plus à craindre , que le roi 
étoit fort porté à faire affembler le clergé , fuivant les im- 
prefllons qu'on lui avoit données , & qu'on eut bien de la 
peine à lui ôter. 

« Le nonce y employa tous fes' foins & toute fon 
« adielle. 11 avertit fouvent le roi , Qu'il y alloit du re- 
5> pos public & de fon autorité ; Que tous les droits qu'il 
5) accorderoit aux hérétiques , & à la multitude aveugle & 
j> féditieufe , feroient autant de droits perdus pour lui. 
■)■> Que fi avec tout le pouvoir des lois , toutes les ordon- 
j) nances & tous les exemples des anciens , on ne pouvoit 
?) prefque les réprimer , quels troubles ne devoit - on pas 
» craindre , fi l'on ajoutoit à leurs mauvaifes intentions 
» quelque apparence de juftice .'' Qu'il y avoit deux ans 
3> que le roi de France , qui n'étoit encore qu'un enfant 
3> par la foibleffe de la reine fa mère , ou par les confeils 
« peu fmcères de quelques-uns de fes minillres , avoit eu 
î> la même condefcendance , & qu'il avoit voulu alfiftcr 
M lui-même avec la reine au colloque de PoifTy , comme 
ï> s'il eût été l'arbitre des différents & des controverfes de 
î> l'églife. Que cette affemblée n'avoit été qu'une fource 
» de divifions ; que ç'avoit été comme la trompette qui 
w avoit excité les efprits à la révolte ; & que cette difpute 
M n'avoit abouti qu'à la violence 6i à la fureur des guer-^ 
V res civiles. 



COMMENDON. LiVRE II. çq 

Par ces avis, il détourna le roi du deffein de faire af- 
fembler le concile. Ce prince aimoit le repos , & ne crai- 
gnoit rien tant que les mouvemens & les révoltes dans 
les Etats : auffi , lorfqu'on voulut parler de cette affaire 
dans le fénat , il en interrompit la propofition , protefrant 
que ce n'étoit point à lui à déterminer quelque chofe fur 
les matières eccléfiaftiques. Plufieurs évéques, & plufieurs 
fériateurs défendirent avec beaucoup d'ardeur & de zèle 
la caufe de la religion. Staniflas Volski châtelain de Rava' 
opina vigoureufement , Qu'il n'appartenoit pas à des af- 
femblées particulières d'un peuple , ou d'une nation , de 
décider des devoirs de la religion & de régler les droits 
de la piété chrétienne , qui regardent le falut de tous les 
chrétiens. Qu'il falloit que les chofes fulTent établies lelon 
les canons anciens dans des conciles généraux ; & s'adref- 
fant au roi : Pour moi , Sire , lui dit-U , je vous reconnais de 
bon caur pour mon roi ; mais je ne fais point de difficulté de 
vous déclarer , que je ne vous reconnais point pour Souverain 
Pontife. 

Ucange n'ofoit agir ouvertement pour les hérétiques , 
de peur d'être expofé à l'autorité & aux juftes reffentimens 
du pape , & de s'attirer la haine de tous les gens de bien. 
Auffi Commendon le retenoit dans le devoir , ou en l'ex- 
hortant , ou en lui oppofant des évoques & d'autres ca- 
tholiques qui lui réfiftoient. Cet archevêque propofoit quel- 
quefois des avis très-utiles dans le fénat ; & pour mieux 
cacher fes fentimens , & pour faire valoir fon zèle aopa- 
rent pour l'églife , il affeéloit d'avoir de temps en temps 
quelque démêlé avec les hérétiques : ce qui fit quils com- 
mencèrent à fe défier de lui. Le nonce entretenoit fecrè- 
tement ces foupçons & ces défiances , & fe fervoit avec 
grande prudence de toutes les conjonaures du temps & 
des affaires. 

Environ ce temps , le concile de Trente avoit ordonné 
à tous les archevêques , d'affembler les évéques de leurs 
provinces pour conférer avec eux , & pour ordonner en- 
femble ce qu'ils jugeroient néceffaire pour la conduite de 
leurs églifes. Ucange fe fervit de cette occafion , qui étoit 
favorable à fes deffeins ; & fous prétexte d'obéir au décret 
du concile , U réfolut de convoquer le fyncde , & communi- 
qua fa réfolution à Commendon. Tous les autres évéques & 

G 2 




loo La \i£ ou Carimnal 

tous les î^cns ilo bien l'ouliaitoicnt fort ces aircmbices ; \c 
nonce même auroit été de cet avis , s'il n'eût roup*,'onii£ 
l'clprit &: les intentions crUcanu;c. Mais afin qu'on ne pût 
lui reprocher de s'être oppolé à un delTcin très-lalutaire, 
^ approuvé de toutes les perfonnes fages , lui qui étolt 
obligé par le devoir de fa charge de s'y intérefler plus que 
tous les iiurres , il confentit que le lynode s'alTeinbhit à 
Pet! icov. C'ependaiu il obferva toutes les démarches d U- 
cange ; il fonda toutes fcs intentions avec un foin & une 
diligence extrême ;&: fâchant qu'il rechcrchoit fecrètement 
les hérétiques , & que les chefs de ce parti dévoient fe 
trouver h cette afiemblée , il donna avis au roi de tout ce 
qui i'c palfoit par Nicolas Volski , évéque de Chiow , qui 
ctoit fort attaché à ce prince ; lequel craignant que ce ne 
fut un commencement de guerres civiles , écrivit à Ucange 
ô: à Commendon , qu'il fallait dilférer le fynode jufqu'à 
un temps plus tranquille. Ainfi le deffein du concile na- 
tional fut rejotc : toutes les intrigues d' Ucange fuient fans 
effet ; & cette importante affaire fut terminée heureufe- 
ment , par la vigilance & par l'adreff^ de Commendon. 

£^ -^ = =— ^^ 

CHAPITRE XL 

Le Roi & le Sénat de Pologne , reçoivent les Décrets du 
Concile de Trente. 



c 



Ependant le concile afTemblé à Trente , com- 
pofé d'un grand nombre d'évéques , des ambaffadeurs de 
l'empereur , de ceux de tous les princes chrétiens , vingt 
ans après qu'il eût été convoqué par le pape Paul lll, & 
trois ans après que Pie IV l'eût afTemblé de nouveau , 
avoit été terminé , & avoir dérini toutes les chofes qui 
concernent la foi & la difcipline de l'cgliie. Le pape ap- 
prom a & confirma les aftes & les djcrets du concile , les 
fit rédiger en un volume , & les envoya dans toutes les 
parties de la chrétienté, avec ordre à tous les fidclles do- 
béir à ces (aintes ordonnances. Commendon reçut ce li- 
vre avec des lettres de Sa Sainteté , qui lui ordonnoient 
d'employer tous fes foins à faire recevoir pvibliquement' 
ce volume d; déciftons , qui dévoient être la règle de la 



COMMENDON. LiVRE IL 10 1 

iùi & de la difcipUne de l'églife. 11 chercha d'abord tous 
les moyens d'y réuflir ; mais il y trouva de grandes diffi- 
cultés , tant du côté des hérétiques , dont le parti étoit 
puilTant & redoutable au roi même , que du côté de Tar- 
chevêquede Gnefne , qui ne demandoit que des occafions 
de brouiller les affaiies. 11 étoit plus sûr de traiter en par- 
ticulier avec le roi , & de lui préfenter le livre à lui feu! , 
mais il n'étoit pas fi honorable ; & l'on pouvoit douter 
fi le royaume recevroit fans difficulté , ce qui n'auroit été 
préfentè qu'au roi , fans aucune participation du fénat. 
D'ailleurs, il étoit dangereux , fi l'affaire fe paffoit dans 
le fénat , qu'il n'y eût bien des oppofitions ; & que les 
hérétiques , emportés comme ils étoient , ne fiffent rendre 
quelque réponfe ambiguë ou fàcheufe , pour éluder , ou 
pour méprifer l'autorité du concile & celle du pape. 

Le nonce reçut cet ordre de Sa Sainteté dans la Pruffe , 
où il étoit allé pour voir le cardinal Staniflas Hofius , qui 
étoit revenu depuis quelques jours de Trente. Ce grand 
homme, élevé au cardinalat à caufe de fa vertu & de fa doc- 
trine , avoit été choifi pour préfider au concile au nom 
du pape , avec quatre de fes collègues. Le concile fini , il 
s'étoit rendu promptement à fon égiife de "Warmie , pour 
y exercer les fondions de fon miniftère. Comme les cœurs 
fe lient ordinairement par la reffemblance des mœurs & 
des inclinations , Commendon & lui étoient unis par tous 
les liens de l'amitié & de la charité chrétienne. Ils conclu- 
rent entr'eux qu'il falloit préfenter le livre au roi> & au 
fénat tout enfemble , ou ne le pas préfenter du tout. Cette 
réfolu'Lion prife , le nonce partit en diligence pour aller 
trouver le roi à Varfovie , vers les frontières de la Lithua- 
nie , où il avoit affemblé les Etats de fon royaume. Dès 
qu'il y fut arrivé , avant que d'entreprendre l'affaire, & d'en 
communiquer avec qui que ce foit , de peur de donner le 
temps à Ucange & aux hérétiques de fe liguer enfemble 
contre lui , il alla trouver le roi , l'entretint en particulier , 
le fit entrer dans fes fentimens-, & le difpofa à lui donner 
ce jour-là même une audience publique dans le fénat. 

Le roi le pria d'attendre quelques momens dans fa cham- 
bre ; il entra enfuite dans le fénat , & peu de temps après 
il lui envoya deux fénateurs pour le conduire dans l'af- 
femblée qui étoit déjà fort nombreufe. 11 y fut introduit, 

G3 



ï o 1 La \ \ il du t a u n I n a r. 

&: l'on écouta avec beaucoup d'attention le (lifcours qu'il 
y Ht. Il commença par les ruilons que le pape avoit eues 
d'allenibler un concile univcrfel ; il parcourut en peu tic 
mots l'ouNorture , lescommencemens, les luites & la con- 
clufion de cette célèbre allemblée , montrant «i Que tout 
» s'y étoit palTc félon les formes anciennes & lelon les 
» canons apoiloliqucs. Qu'on n'y avoit rien oublié de tout 
» ce qu'on pouvoit ibuhaiter pour l'explication des vérités 
» cliréti.Mines , &: qu'on y avoit réglé tous les points de la 
j> dilcipline. Que le pajx; avoit approuvé les décrets de 
»> cette alTcmblée , qu'il les avoit fait publier , &: qu'il les 

V cnvoyoit dans tous les royaumes pour les faire recevoir 
5> à tous les princes chrétiens. Qu'il avoit ordre de préfcn- 
»» ter au roi un volume de ces décifions & de ces cff don- 
j> nances eccléfiafliqucs , afin qu'il les fit obferver dans fon 
j> royaume , & qu'il témoignât fa foumiflîon pour ce con- 
» cile où fes a m ba (fadeurs avoient ailîrté. Que ce livre 
j) étoit rempli dinUru'Slions céleftes; qu'il feroit utile aux 
j) catholiques , falutaire aux provinces infeftées des nou- 
» vellcs héréfies , & capable de retenir dans la véritable 
»> créance de l'églife les efprits flottans &i indeternfmés. 
» Que ce feroit une i^réfomption &: une opiniâtreté inlup' 
« portable , de rejeter ces décrets drefles par l'avis de trois 
I» cents évéques , & de tout ce qu'il y a de gens favans dans 
3» l'Europe qui avoient pefc & examiné toutes les raifons. 
5> Qu'il ne croyoit pas que perfonne refufàt de fe ibu- 
»» mettre aux ordres d'un concile univerfel , qui avoit été 
>» conduit par le faint-Efpiit , & qui n'avoit rien décidé 

V qui ne fut fondé fur la doctrine de Jesus-Christ , & fur 
» l'autorité de Dieu même. 

Après cela , il s'étendit fur la néceflité , & fur l'utilité 
des conciles dans l'églife pour maintenir la foi & la piété , 
de peur que la foibleffe de l'efprit humain ne s'égare & ne 
quitte le droit chemin de la vérité. Il réfuta les opinions 
groflîères de ceux qui s'étoient révoltés contre l'églife , & 
qui s'ctant éloignés du port de falut , fe trouvoient agités 
des flots de l'erreur & de la rébellion. 

« Quel aveuglement , difoit-il , que chacun fe ferme 
>' une idée de fa religion félon fon propre fens ; que cha- 
»» cun devienne Je juge & l'arbitre des vérités éternelles;' 
w que des particuliers fe fifîent un culte & des cérémor 



C O M M E N D O N. LiVRE II. 103 

» nies, pour adirer la grandeur de Dieu ou pour apaifer 
» fa juftice ; qu'ils entreprennent de réformer , d'interpré- 
« ter , & de renverfer même les préceptes de la loi & de 
j> la morale chrétienne , que Dieu a révélés à fon églife 
îj & que des hommes divins nous ont laiffés par écrit. Les 
V hérétiques ont compris cette injuftice , quoiqu'ils aient 
w eu de la peine à l'avouer. Car après avoir refufé d'obéir 
î> au légitime fucceffeur de faint Pierre , pour qui Jesus- 
î> Christ a prié afin que fa foi ne manquât point , & 
î> qu'il confirmât fes frères après fa converfion j après 
» avoir animé les peuples à la révolte ; avoir ruiné des 
« provinces par leurs féditions & par leurs violences : ils 
« ont été obligés d'établir des chefs de leurs fefles , & de 
« fonder de nouveaux pontificats à Genève &à Vittemberg. 
» Us ont créé une nouvelle efpèce de magifirats dans je 
ï> ne fais quelles villes obfcures de leurs parti. De forte 
« qu'ils cherchent dans leurs fynodes , qu'ils tiennent fans 
i> aucun droit &l fans aucune forme anciv^nne , la même 
« puilTance qu'ils ne peuvent fouffrir dans l'églife catho- 
» lique ; & ils reconnoilTent les Calvins , les Luthers & 
» quelques autres petits dofleurs , pour les maîtres & pour 
» les interprètes de leur religion. 

j> On a permis à tout le monde d'aflifter au concile; on 
« y a convié tout le monde en général & en particulier ; 
» on a donné des furetés pubUques à tous ceux qui euf- 
» fent voulu , ou difputer , ou s'éclaircir du point des con- 
3> troverfes , ou donner des avis , ou faire même quelques 
îj plaintes : & cependant les hérétiques murmurent encore 
3> contre cette fainte afiemblée. N'eft-ce pas une chofe 
» injufte , que de ne vouloir fe foumettre ni aux décrets 
» des papes ni à ceux des conciles , & de rejeter ce con- 
» fentement & cette conformité de créance que toute l'an- 
» tiquité a révérée ? Cependant ces gens qui n'écoutent 
» que leurs pafTions & qui veulent vivre fans lois , fe cou-- 
» vrent du nom dg l'Ecriture & de la parole de Dieu ; ils 
I» fe retranchent là comme dans leur fort : ils ne veulent 
« point d'autre juge. Ils fe moquest des jugemens des hom- 
» mes fragiles , qui peuvent tromper & être trompés ; corn- 
« me s'ils n'étoient pas hommes eux-mêmes ; comme s'ils 
» avoient le privilège d'être infaillibles ; comme s'il n'y 
V avoit rien de faint & de véritable que ce qu'ils ont biea 

G4 



10 4 La Vif du Cardinal 

V voulu e'imag'uicr ; ou comme s'il n'y avoir point de jufte 
» interprctation dw*s écritures , qvio exile qu'Us trouvent 
?> conforme à l-juis fcns. 

>» Perlonne ne peut nier qu'il ne faille puifer la vérité 
M dans la l'ource pure des écritures ; mais on ne peut nier 
>» aullî qu'elles n'aient été interprétées diverl'ement. Quel- 

V les dilputes n'y a-t-il pas eu fur la force & fur l'intellt- 
ï) gcnce de quelques paflages ? Quels différents n'ont pas eu 
j» ùir ce ùijet les catlioli([ues ik les hérétiques dans tous les 
»» fièclcs ? Puis donc qu'il fe trouve des endroits obfcurs 
« & douteux dans les livres canoniques que ces faints 6t. 
3» favans perfonnages de l'antiquité , les Aut^uftins , les Je- 

V rômcs , les Bernards, lesBafiles,les Chryi'oltomes & le» 
» Gregoires ont eu tant de peine d'entendre ou d'expli- 
}> quer , les croirons-nous clairs & faciles à comprendre , 
j> nous qui n'approchons ni de leur fainteté , ni de leur fa- 
5) gefle ? Oterons-nous cette autorité à l'églii'e , pour nous 
j) l'attribuer ou pour la déférer à Calvin & à Luther , hom- 
5> mes feditieux , qui , félon la coutume des hérétiques , rcn^ 
3> verfant les paroles de Dieu , Si les accommodant à leur 
» fens , ruinent l'ordre & la difcipline de l'églife r La grande 
>»■ cor.trovcrfe des hérétiques anciens a toujours été fur le 
î> fujet des livres facrés. Ceux d'aujourd'hui ont toujours 
» la parole de Dieu fur les lèvres. Us crient avec une ef- 
" fronterie infupportable , qu'il n'eft pas permis de s'en 
" écarter , comme fi nous refufions de la recevoir , ou 
3» comme fi nous nç favions pas qu'il n'y a point de loi , 
j) ni de maxime dans la religion , qui ne foient fondées 
j> fur cette parole. 

» Cependant lorfqu'on les preffe , ils en reviennent tou' 
>» jours-là ; ils nous oppofent inceflamment la parole de 
» Dieu , comme ils l'ont entendue , & comme ils l'ont tour- 
ï> née ; & ne veulent écouter aucun fens , que celui qu'ils 
}j ont trouvé ou qu'ils ont approuvé. Calvin , Luther & 
» leurs femblables feront-ils donc les feuls qui auront dé- 
» couvert la véritÉ } Seront- ils les feuls que Dieu nous 
s> aura envoyés pour expliquer fes lois & ies volontés .* 
?> Si ces hommes miraculeux n'étoient point nés , tout le 
î> genre humain feroit enfcveli dans les téncbres éternelf 
J» les de l'erreur. Quel aveuglement & quel malheur du 
t> fiècle , s'il faut que notre falut dépende des rêveries de 



Cnmmendon. Livre II. loç 

CCS nouveaux dofteurs , & que la chofe du monde la 
plus importante le décide par les fentimens de quelques 
efprits ignorans ou malicieux ! 

» On méprifera donc l'autorité de l'églife , à qui Dieu 
a promis qu'il feroit avec elle juiqu'à la confommation 
des fiècles , & que les portes de l'enfer ne prévaudroient 
point contre elle. 11 ne faudra qu'écouter ces ufurpa- 
teurs du nom & de la parole de Dieu , qui en abufent 
pour tromper les foibles , & q\ii fe donnent la liberté 
de tourner ou de plier , félon leur caprice , ie texte fa- 
cré des écritures ? Ceux-ci ne fe croiront pas obligés de 
s'en tenir à ce que plufieurs , à ce que tous d'un com- 
mun accord , auront déterminé de Dieu & de fa parole. 
Nous rediront-ils toujours la même chofe ? Nous veu- 
lent - ils forcer de nous arrêter à ce qu'ils ont penfé } 
& refuferont - ils inceffamment de reconnoître leurs 
juges naturels ? Comme fi l'on difoit , qu'il ne faut 
obéir ni au roi , ni au fénat , ni aux juges , mais qu'il 
faut obéir aux lois que chacun fera , ou que chacun 
interprétera après fuivant fes paiTions. N'eft - ce pas 
là confondre toutes les lois & toutes les règles de la 
fociété humaine ? Ne veulent - ils point enfin terminer 
ces ccntroverfes ? 

}> Il eu aifé de juger que ces nouveaux dofteurs les en- 
tretiennent par leurs artifices , pour retenir les affec- 
tions des peuples. Ils ne veulent point entendre parler 
de paix, parce qu'illeur eft avantageux que la multitude 
fuive leurs erreurs, & qu'ils feroient bien peu de chofe, 
fi Iqs troubles étoient apaifés. Ce font eux qui fèment 
ces divifions & qui les font fubfifter ; &. ils font fi fiers 
de cette licence qu'ils ont de troubler & de médire , qu'ils 
foutiennent effrontément que Dieu n'a laiffé aucun chef, 
aucun magiftrat , ni aucun juge dans fon églife , à qui 
l'on puiffe s'adreffer dans les chofes obfcures ou douteu- 
fes. Ces impies reprochent à Dieu & à fa providence , 
un défaut qui ne feroit pas fupportable aux légiOateurs 
& aux fondateurs de la plus barbare république. Ils veu- 
lent enfin que l'églife , qui a été fauvée par le fang & par 
la mort de Jefus-Chrift , & qui a^été fondée , non par 
' îesconfeils des hommes , mais parla fageffe de Dieu mê- 
I me , foit un navire f^ns pilote , une affemblée fans chef 



10(5 La Vie du Cardinal 

3t & un corps fans ame : ce qui feroit aulli indi<.!;nc de 

u Dieu , que pernicieux pour les lionimcs. » 

11 leur rej^relenta enluite le renverl'ement de pUifieurs 
états , &: les délonires qu'il avoir vus lui-même dans l'es der- 
niers voyages. Il leur lit une peinture vive & naturelle des 
révoltes , des mouvemens, des meurtres , des pillages, des 
facriléges , des violences exejcées contre les prêtres , des 
ruines des temples & des autels , des guerres civiles &. des 
révolutions étranges que ces nouvelles opinions avoient 
caufées. Il tomba l'ur les délordresdcla Pologne. Il fit une 
comparaii'on de la tranquillité ancienne de ce royaume , de 
fa religion , de cette union de ientimens , qui fait la force & 
la fureté des états , avec les troubles & les divifions préfen- 
tes. II les exhorta à maintenir l'honneur de leur nation , & 
la gloire que leurs ancêtres leur avoient laiffêc d'être vail- 
lans , 6: d être pieux ; à recevoir les faints décrets d'un 
concile univerfel qui rcmédioit à toutes les maladies de l'état 
&; des particuliers ; & à renoncer à ces opinions fi incer- 
taines, fidiverfcs, fi contraires entre elles mêmes, que la 
malice de quelques-uns avoit introduites , &. que la légèreté 
& le libertinage de plufieurs avoient entretenues. 11 finit 
en proteftant devant Dieu , qu'il les avoit avertis plufieurs 
^ fois en public & en particulier , par l'ordre du pape ; ë: qu'au 
jour que les hommes feront préfentés au redoutable tribu- 
nal de Dieu , avec tous leurs vices , èi toutes leurs fauffes 
vertus , il feroit des reproches à ceux qui auroicnt été obf- 
tinés , &rendroit témoignage contre eux. 

A ces mots il préfenta le livre au roi. Il avoit parlé 
ffvec tant de gravité , tant de zèle & tant d'erticace , que 
non-feulement il toucha le fénat , & particulièrement les 
anciens fénatcurs , qui fe fouvenoicnt de l'état paifible du 
royaume &: de la naiffancedes troubles, mais encore il éton- 
na les hérétiques. J'affiftai à cette a>:ilion , &i j'étois derrière 
lui , tenant le livre qu'il devoir préfenter ; & je puis aiTu- 
rer que je vis plufieurs perfonnes de rafiembléc qui fon- 
doient en larmes. 

Après que Commendon eut achevé fon difcours , il vou- 
lut fcrtir du fénat j mais le roi l'arrêta , & lui dit en fou- 
riant : Fous fave^ fi p:u notre langue , que nous opinerons 
devant vous aujfi librancnt que fi vous ctiei fortï. D'abord on 

alla aux opuiions. L'archevêque de Gnefne , qui parla le 



COMMENDON. LiVRE I T. 10/ 

premier , loua fort amplement le zèle du pape & la fagefîe 
des pères du concile , fuivant fon efprit ordinaire ; & après 
tous ces éloges , il tut d'avis qu^on reçût le livre fort civile- 
ment , mais qu'on ne rendît aucuneVéponfe pofitive , qu'a- 
près que le roi l'auroit lu & examiné à loifir dans fon confeil. 
Il s'éleva un grand murmure du côté des évêques & des 
catholiques contre cet avis , par lequel il fembloit foumet- 
tre les décrets du concile au jugement du roi & du fénat. 
Alors le roi , fans attendre les avis des autres qu'il avoit 
affez compris par ce murmure , prit la parole , & dit : « Que • 
» le nonce avoit parlé avec tant d'ordre , tant de juge- 
j> ment & tant de force , qu'il fe fentoit perfuadé de fes 
« raifons ; d'autant plus qu'il n' avoit pas prévu qu'on lui 
V dut donner une fi prompte audience , & qu'on pouvoir 
3> croire que ce difcours lui avoit été infpiré de Dieu : que 
» pour lui , il fe croyoit obligé de recevoir les décrets du 
M concile, & d'obéir, comme il étoit jufte , à toutes fes 
îj ordonnances. » Le vice-chancelier , félon la coutume , 
rendit réponfe à Commendon , conformément à l'avis du 
roi. Ainfi le nonce fe retira fort fatisfait , & donna depuis 
de grandes louanges au roi & au fénat. 

CS^ . -r n == ^ 

CHAPITRE XI r. 

Le nonce vijite toute la Pologne, 

V^Ommendon avoit réfolu de vifiter toute la Po- 
logne , dès le temps que la diète de Varfovie fut terminée. 

Outre l'inclination naturelle qu'il avoit à voyager , il 
jugeoit à propos , pour le bien des affaires publiques , de 
paffer par toutes les provinces , de conférer avec tous les 
évêques , de reconnoître les néceflités particulières des é^li- 
fes , pour y mettre ordre , & de fe montrer à des peuples 
éloignés , qui n'avoient jamais vu de nonces apoftoliques. 
Il defcendit par la Viftule , vers la mer Baltique. Il s'ar- 
rêta en paffant à Plocsko , à Uladiflaw & à Culm , qui font 
des évêchés fitués fur les bords de la rivière , & de-là il fe 
rendit à Dantzic. 

C'eft une ville fort peuplée & fort célèbre par le com- 
merce de tout le Septentrion &: par fon port , que la Vif: 



loS L\ \'ir nu Car ni val 

niic tait naturollcmcin , \:n ("o clôcliargcant dans la mer par 
une large cinbniclmie , oii l'on voit quL'lquotois juiquà 
fix cents des plus grands vailTeaux , qui y abordent de Li- 
vonie , dj Suàle , de D.moinarck , d'Allemagne , de Hol- 
lande, d'Angleterre, de France & d'Eipagne , clurrgés de 
toutes l'ortes de marcliandiCes. 11 y a encore deux ports 
dans la PrulFe ; celui d'Elbing , qui cft cftimé le plus com- 
mode , & celui de Konisberg ; mais ils ne ("ont |)as com- 
parables à celui de Danr/.ic. De tous les royaumes de l'Eu- 
rope on y apporte des vins , des huiles , du lucre, des par- 
fums & des lenteurs , des draps de laine & des étofes de 
foie ; on en rapporte des bleds , des vins , des huiles , & 
une grande (piantité de miel &. de cire. 

Les chevaliers Teutoniques , envoyés autrefois par le 
pape pour dompter les peuples barbares de la Prufle , abor- 
dèrent en cet endroit, & le trouvèrent fi commode, qu'ils 
y firent bâtir cette'ville peu de temps après. Ses habitans 
le rendirent confidérables , mais on les traita depuis fi ty- 
ranniquement , qu'ils fiirent obligés de penfer eux-mêmes 
à leur repos , & de fi; mettre fi^us la puiflance desPolonois. 
Ces nouveaux maîtres les reçurent avec joie , les traitèrent 
avec douceur ; & pour les récompenfer de s'être donnés 
de fi bonne grâce , ils leur accordèrent h liberté de vivre 
ielon leurs lois &: félon leurs coutumes. 

Pendant les guerres civiles , cette ville s'eft trouvée en- 
gagée en des partis diflFérens : aulTi a-t-elle fouvent changé 
de fortune. Tantôt elle a augmenté fes droits , tantôt elle 
lis a perdus entièrement ; mais elle a un fecret infaillible 
de réparer toutes ces pertes. En donnant de grandes fom- 
mes d'argent , elle rachète fa liberté & fes privilèges ; & 
fe défend mieux par les préfens & par lesrichelTes , qu'elle 
ne feroit par les armes & par la valeur. Lorfque les Polo- 
nois viennent y débiter leurs denrées , il y a une loi qui leur 
défend de les vendre à des étrangers. Ainfi les marchands 
de Dantziz , qui leur ont impofé cette nécelTité , achètent 
c'iez eux à fort bon marché ce qu'ils vendent après fort 
dier. Ceft de-là que viennent leurs grandes richelTes , tant 
communes que particulières , par leiquelles ils fe maintien- 
nent dans leurs anciens droits , & rendent leur ville célèbre 
par d^s édifices publics , & par des maifons de particuliers 
qui font très-magnifiques. 



COMMENDON* LlVRE II. io*^ 

Toute la Pruffe eft bâtie plus agréablement que la Po- 
logne , où l'on ne voit ordinairement que des mailbns fai- 
tes de bois , tant à caufe de la commodité de leurs grandes 
forêts , que parce qu'on y a peu de foin & peu de curio- 
fité d'être bien logé. Les peuples qui habitent la Pruffe font 
prefque tous venus d'Allemagne : auffi y garde-t-on toutes 
les coutumes des Allemands. Il n'y a que les bergers & les 
gens de la campagne qui vivent d'une façon particulière , 
&. qui n'entendent pas même la langue allemande. On dit 
que ce font les relies des anciens peuples de la Pruffe qui 
qui n'ont pas fuivi , comme les autres , l'héréfie de Lu- 
ther ; foit parce qu'ils n'ont aucun commerce avec les vil- 
les , foit parce qu'Us ont un langage particulier , & qu'ils 
n'entendent pas celui qu'on parle communément dans le 
pays , foit enfin parce qu'ils ont retenu avec plus de fer- 
meté la religion en laquelle ils avoient été élevés. 

Le feul cardinal Hofius , par fes foins 6c par fa pruden- 
ce , empêcha que toute cette province ne fe jetât dans les 
fedes nouN elles. Quoique fon diocèfe foit de grande éten- 
due , il n'y laiffa point entrer cette contagion , qui s'étoit 
répandue dans tout le voifinage. 11 fonda à Brunsberg un col- 
lège , où il établit les pères Jéfuites , comme des fentinel- 
les , pour veiller fur fon troupeau , &: pour le défendre 
contre les hérétiques. La fainteté & le foin paftoral de ce 
grand prélat retinrent plufieurs perfonnes dans l'obéiffance 
de l'églife ; & quoique le torrent de ces nouveautés profa- 
nes ait inondé toute la Pruffe , il s'y trouve pourtant des 
familles confidérables parmi la nobleffe qui font demeurées 
dans la foi & dans la difcipline ancienne. 

On ne fait po'mt comment on appeloit anciennement les 
Pruffiens ; ils ne le favent pas eux-mêmes. Tantôt on les 
confond avec les Allemands , tantôt avec les Polonois. Ils 
font aujourd'hui mêlés des uns & des autres , mais autrefois 
ils n'avoient aucun commerce avec ces peuples : aulîî ne 
font-ils prefque point connus. On rapporte comme une mer- 
veille , que fous l'empire de Néron , un chevalier romain 
paffa de Hongrie jufques dans cette province , pour y ache- 
ter de l'ambie. Ils ont tiré leur nom des Boruffiens , qui 
étant partis de la Scytie & des extrémités de l'Europe , où 
efl la fource du fleuve Tanais , s'arrêtèrent dans cette pro- 
vince qui avoit été ravagée & abandonnée par les Goths. 



ïio L.\ \'iE DU Cardinal 

Ilsy vécurent à la maniôrc de leur pays. Il;; n'avoiont poinf 
do niailoiis , & ils ne connoilUdent d'autres Ihiits , que ceux; 
que la nature produit fans culture. Ils n'avoient ni reli- 
gion , ni teipeft pour les dieux & pour les hommes; & ils 
vivoient l'ans aucune U>i & Tans aucune forme de gouN er- 
nement. Us Te nourrid'oient de miel lauvage c[u ils recueil- 
loient dans les forêts , de lait , ou de fang de cheval , & de 
la chair de bétes fauves. Us étoient fi lauvagcs , qu'ils igno 
roient toutes les formalités & le nom même du mariage , 
habitant avec les femmes lans nul choix & fans nulle dif- 
tlné^ion , félon que le hafard ou leurs partions brutales les 
y cngageoient. De cet amas de mariages fortuits & confus , 
le peuple i"e multiplia de telle forte , & en fi peu de temps , 
que leur grand nombre leur fut à charge. Dans Tappréhen- 
iion d'en être trop incommodés, ils réfolurentde faire mourir 
toutes les filles qui naitroient , & de n'élever que les mâles. 
Us exécutèrent leur réfolution , &: pendant deux ans ils 
nefauvèrent pas une fille. Ils donnoient beaucoup de peine 
à leurs voifins ; car ils faifoient tous les jours des courfes 
fur eux , & ravageoient toute la campagne : & il étoit 
dilHcile de régler de jeunes gens , qui n'avoient aucune po- 
litefTe , & qui vivoient fans lois & fans magiftats. 

Us s'affemblèrcnt un jour pour fe régler entre eux , & 
pour y établir quelque forme de république ; & un de ces 
barbares nommé Vidvut, qui n'avoit pas l'efprit fi gref- 
fier que les autres , & qui , par fes pirateries , avoit amaffe 
quelques biens , leur tint ce langage. Pourquoi nous conten- 
tons-nous de tirer des abeilles de quoi nourrir nos corps tous 
les jours ? Que ne prenons-nous des injlru^ions & des exemples 
d'd'.es ^poiir relier aujji notre vie ^ Ne voyons-nous pas qu elles 
ont un roi à qui elles obéijfent ? Elles font gouvernées avec 
équité. Celles qui font oifeufes font forcées de travailler ; celles 
^ui font plus ménagères , plus induftrieufes &> plus occupées , 
font dans les places les plus honorables de leurs ruches. 
. Ce difcours plut à toute l'affemblée , & d'un commun 
confentement , ils élurent ce fage barbare pour leur Bro- 
ter ; c'eft ainfi qu'ils nommoient en leur langue le roi des 
abeilles. Cet homme eut un ei'prit & un cœur de roi. 11 
régla les mariages & la différence des enfans , & il abolit 
cette confufion & ce mélange de brutalités paffées. Il donna 
quelques lois à fes fujets. La première chofe qu'il fit , fut de 



COMMENDON. LiVRE II, ii£ 

îeiir imprimer quelque opinion & quelque crainte des dîeux 
& de leur faire une efpèce de religion j ce qui retient les 
peuples dans le devoir , plus que toutes les lois enfemble. 
Il leur apprit à adorer des ferpens , qui font fort rares dans 
ces régions froides , & leur donna l'exemple des Samogi- 
tes & des peuples de Lithuanie. Quelque temps après, afin 
qu'on ne dépeuplât point les forêts de bétes qu'on alloit 
chaffer tousies jours, il leur perfuada que les bétes étoient 
les divinités des bois & des forêts. Il confacra même quel- 
ques forêts , & partagea la campagne à fes fujets , les obli- 
geant à la cultiver. Ces barbares fe rendirent d'autant plus 
redoutables à leurs voifnis , que vivant fous un roi , ils 
avoient ajouté à leur force & à leur vaJeur , de l'ordre & 
de la difcipline. Ils ravagèrent la province des Mazoviens, 
qui font des peuples de Pologne ; ils défirent plufieurs fois 
leurs armées , & leur firent appréhender leur entière rui- 
ne : ce qui obligea Conrad , qui étoit leur roi , d'aller à 
Rome , pour obtenir du pape quelque fecours , & pour 
le folliciter en fon nom & au nom des Allemands & des 
Saxons , qui avoient aufTi de la peine à fe défendre des irrup- 
tions fréquentes de ces barbares. 

Comme c'étoient des chrétiens qui demandoient du fe- 
cours contre des infidelles , le Pape envoya dans la PrufTe les 
chevaliers Teutoniques , qui ayant été chafTés de Syrie par 
les Sarrazins , damandoient à Sa Sainteté une retraite & un 
afyle pour leur ordre. Ils étoient au nombre de trente miUe, 
tous Allemands de nation, félon les règles de leur inflitut' 
qui n'admettoit aucun étranger. Cette fociété militaire 
avoit eu de très-petits commencemens, & s'étoit augmentée 
peu à peu; & ayant été confirmée par l'autorité des fouve- 
rams Pontifes , elle avoit acquis de grands honneurs , & 
de grandes richeffes. Les chevaliers fe rendirent dans la 
Prulfe , fe campèrent au-deçà de la Viftule , dans le territoire 
de Culm , & combattirent ces peuples, durant plufieurs an- 
nées , fans aucun avantage confidérable. Enfin ils les défi- 
rent en quelques batailles, ils en tuèrent une multitude 
prodigieufe , & fe rendirent maîtres de toute la PrufTe. On 
obligea ceux qui refièrent de ces infidelles à recevoir la fol 
& la religion chrétienne. Le Pape leur envoya des perfon- 
riQS de grande piété , & fort zélées , pour les infhuire s mais 
Ui eurent tant d'averfion pour leurs maîtres, qu'ils attaqué- 



tu La Vie nu Cardinal 

rent mémo l'archcvcquo Audebcrt , que (a vie innocente ; 
& fes miracles ont rendu véncrablc à toute réj!;lil"c , & lui 
coupèrent la tcte , comme il oflVoit à Dieu le faint lacridcc 
de lamelle. Ils ont louvent quitté la reliijion, qu'ils n'a* 
voient embrallee que par contrainte. Mais les Papes ayant 
divilé cette province en évêchés , ces hommes cruels & 
groificrs i"e lont enfin adoucis par les foins ik par les inf- 
trudions de leurs évèqucs, qui les ont réduits à abolir leurs 
forêts l'acrées, à tuer leurs i'erpens & leurs idoles, &l à re- 
cevoir les lois de la piété cliréticnne. 

La Pruffe demeura donc fous la domination des cheva- 
liers Teutoniques, 6: Tous l'autorité du laint fiége, jufqu'à 
ces derniers fiècles. Cet ordre étoit devenu (i puiflant, qu'on 
avoir vu un corps d'armée de Ibixante mille de ces cheva- 
liers. Des Princes du lang royal , & des Souverains , fc te- 
iioient tort honorés de les commander , & croyoient avoir 
mis une grande gloire , & un grand titre dans leurs famil- 
les; lorfqii'iLs avoient été élus chefs d'une û vaillante & fi 
îiombreufe nobleffe. Celui qui les gouvernoit , s'appeloit 
grand-maitre. 11 avoit une autorité louveraine , & l'on lui 
rendoit les mêmes honneurs que l'on rend aux Rois. Tant 
qu'ils eurent à s'exercer contre de fi fiers ennemis , ils ob- 
fervèrent leurs lois & leur difcipline, par une crainte rai* 
fonnable , & pour une honnête énndation. Mais après qu'ils 
les eurent foumis , ils tombèrent dans de grands dérègle- 
mens & dans un licence extrême. Enflés de leurs profpéri- 
tés & de leurs victoires , ils ne furent pas contens de s'être 
rendus maîtres de la PrufTe , ils portèrent plus loin leurs 
prétentions ambitieufes , & firent plufieurs efforts pour 
s'emparer des terres des Samogites , & de la Lithuanie, Ils 
firent une très-longue & très- cruelle guerre aux Polonois, 
qui leur avoient obtenu cette retraite , lorfqu'ils étoient er- 
rans ; &: durant plus de cent cinquante ans, ils difputèrent 
enfemble la gloire de vaincre & de commander. Enfin ils 
fe révoltèrent contre l'églife, &: perdirent leur fouveraineté , 
en perdant la foi catholique. 

Ladoftrine de Luther s'étant répandue, comme un cm- 
brafement violent, dans toutes les parties de l'Allemagne, 
ces chevaliers qui étoient dans la PrufTe & dans la Livonie, 
ou ils avoient auflî été envoyés pour s'oppofer à la fureur 
de quelques peuples barbares, s'engagèrent dans la nouvelle 

dodrine 



CO MM END ON. LiVRE II. Hj" 

■ào^rine avec des emportemens incroyables > tant par une 
paflion naturelle à l'efprit humain d'aimer le changement, 
que par des intérêts particuliers, & par un lâche défir d'u- 
furper les commanderies qu'ils pofîedoient,& de les rend e 
héréditaires. Ils ne fe contentèrent pas de quitter toutes les 
marques de leur profefîion, ils devinrent eux-mêmes enne- 
mis delà rel.gion qu'ils étoient obligés de défend.e. Ncn- 
feulement ils jetèrent les croix qu'ils portaient pendues à 
leur col par un flatut pa.ticulie. de leur fociété ; mais par 
un mépris extrême de la piété chrétienne , ils les attachè- 
rent contre une muraille , & s'en fervant comme de blanc , 
ilsy ti.èrent leurs flèches &. leurs moufquets, jusqu'à ce qu'ils 
les euffent brifées en mLle pièces. 

Il arriva , pa: une yaile vengeance de Dieu , que tous ces 
titres de noblefle , qui étoient des récompenfes de vertu , 
qu'on donnoit aux Allemands , furent entièrement abolis. 
Car Albert , ma.quis de Brandebourg , qui étoit g.and-ma.tre 
de l'ordre, fous prétexte de finir les différents qu'il avoit 
avec la Pologne , & de terminer une guerre qu'il ne pou- 
rvoit plus foutenir , ayant luiné tous les droits & tous les 
privilèges de la fociété , qui l'avoit élevé à cette dignité par 
fes fufFiages , réduifit à fes ufages particuliers les richeffes 
communes de l'ordre ; & méprisant Fautoriré du Pape , & 
celle de l'Empe.eur , il partagea la Pruffe avec les Pulonois , 
& fe mit fous leur protedion , à condition qu'il porteroit la 
qualité de duc de Pruffe , & que fes héritiers & l'es defcen- 
dans fuccéderoient à la duché. Pour lui , il renonça à l'é- 
glife & à tous les vœux qu'il avoit faits ; il embraffa la doc- 
trine de Luther, & fuivant le libertinage du parti , il fe ma- 
ria , & eût un enfant à l'âge de foixante & d'.x ans. 

Comme je paffai par cette partie de la Pruffe , qui eft 
demeurée fous fon obéiffance, pendant que Commendon 
s'arrêta chez le cardinal Hofius , je le vis à Konisberg. Il 
me reçut avec beaucoup de civilité , comme un étranger 
qui paffoit dans les états , & comme un homme qu'il avoit 
vu autrefois à la fuite du nonce du Pape. Il me pria à diner 
avec lui. Il fe mit à table entre deux dames , qui lui don- 
noientà manger , & qui lui portoient quelquefois le morceau 
à la bouche , car il étoit tout caffé de vieilleffe , & il avoit 
pour le moins quatre-vingt-dix ans. U avoit beaucoup de 
douceur & d'honnêteté , & la converlation étoit agréable, 
lome L Seconde Partie, H 



■ji4 La \'ir du Cardinai. 

11 m'entretint, l'clon la coutume dos gens de fon Tige , âe 
piufieurs chofesde ion temps , qu'il vouloit me faire entcii 
die , & dont il votdoit s'écbircir avec moi. Il parloir latin , 
mais d'une manière fi barbare & fi groflîère, qu'il dilbir 
bien des nu .s ([ue je n'entendois pas; outre qu'il ne parloir 
pas fort nettement, 6: qu'il trainoit les paroles, tomm^ 
c'cft l'ordinaire des vieillards. 

CHAPITRE XIII. 

De quelques animaux de la Prujfe, 



A 



Près que j'eus pris congé de ce Prince , il me donria 
quelques-uns de les gens pour me conduire dans une niai- 
fon qu'il avoir tait bâtir depuis peu, qui eft à cinq mille pas 
de Konisberg , & pour me faire voir les animaux qui font 
dans Ion parc ; car c'étoit pour cela principalement que j'é- 
tois venu. Je me contenterai de parler de quelques bêtes que 
j'y vis , puifque ce n'eft pas mon delTein de faire ici l'hif- 
toire de toutes celles de ce pays-là, & qu il s'ell trouvé des 
auteurs qui en ont fait des traités entiers. On y voit deux ef- 
pèces de bœufs fauvages , qu'ils appellent des ures , & des 
buffles , dont le naturel eft prefque le même , quoique l'ef- 
pèce en foit d'iverfe. La force , la vitefl'e , la férocité , la 
grandeur, font prefque femblables dans les uns & dans les 
autres , & la forme a beaucoup de rapport avec celle de 
nos bœufs ordinaires , fi l'on en excepte que le poil ent 
eft plus hériffé & plus noir , & que la maffe en eft plus 
grande. Jules Céfar la met un peu au-dcflbus de celle des 
éléphans. 

On en trouve des troupeaux dans les forêts de Mazovie ; 
& ce n'eft qu'aux environs de Rava qu'on prend des ures, 
foit que la nature du lieu leur foit propre, foit qu'ils s'y re- 
tirent , comme dans un afyle , parce qu'il eft défendu , fur 
peine de la vie , d'y aller chafler fans la permillion du Roi. 
J'en ai vu dans la Prufle de fort jeunes , qu'on lachoit quel- 
quefois devant nous, qui bondiflbient & qui courcient d'une 
vitefle extraordinaire. Les Polonois fe nourriffent de leur 
chair , &: l'on en fert aux meilleures tables, après qu'on les 
a laifles mortitier quelque temps au froid. Nous en avons 



COMMENDON. LiVRE II. IIÇ 

mangé plufieurs fois, & je ne trouvai pas que le goût en fût 
différent de celui des bœufs ordinaires. On rapporte que ces 
animaux fauvages s'accouplent quelquefois avec des vaches 
qui paiflent dans la campagne ; mais outre que les veaax qui 
en viennent , ne vivent pas , ceux qui fe font ainfi mclés à 
des bêtes étrangères font chaffés de leurs troupeaux. On 
coupe leur cuir , & l'on en fait des ceintures , qu on dit être 
d'un grand fecours pour les femmes qui font en travail. 

Les buffles ont plus de force , & leur figure eft plus ter- 
rible. Ils ont la tête large & courbée, des cornes longues, . 
plus grandes que celles des ures , tortues comme celles des 
taureaux , dreffées & prêtes à frapper , aiguës & de cou- 
l-'ur noire , fort polies , & creufes au-dedans ; les oreilles pe- 
tites; les yeux grands, rouges & pleins de feu; le regard 
farouche & menaçant. Lorfque cet animal eft irrité, il lout- 
fle d'une manière horrible. Une touffe de poil lui pend au 
menton en façon de barbe ; un crin noir & hérilTé lui couvre 
îe col , les flancs & les jambes de devant ; fon dos va en 
penchant depuis le col jufqu'aux épaules; le derrière eft fort 
menu & d'une peau fort sèche & fort ridée ; fa queue eft 
comme celle d'un taureau , il la drefTe , il la fecoue en cou- 
rant , lorfqu'il eft en colère. Les buffles font plus rares que 
les ures. J'en vis un fort jeune dans le parc du duc Albert : 
& comme je fus entré dans le lieu où il étoit enfermé , & 
que je voulus m'approcher inconfidérement pour le voir de 
plus près; celui qui me conduifoit, m'avertit de me retirer 
en diligence , & de me mettre en fureté , quoique j'euiTe 
à peine avancé vingt pas , & que cet animal fût éloigné d'un 
jet de pierre , tant il difoit qu'il étoit léger & prompt à la 
courfe. Il y avoit un troupeau de bœufs qui paiflbient avec 
lui ; il ne les quitta point , mais il fe tourna vers nous , & 
nous regarda fixement avec beaucoup de férocité. 

Il n'eft pas facile de prendre ces deux fortes d'animaux. 
On afTure que le buffle eft fi fort, que d'un coup de corne 
il renverfe un homme à cheval , jetant en l'air le cheval & 
le cavalier; &: qu'il eft fi vite, que lorsqu'il pourfuit quel- 
qu'un avec ardeur , le cheval le plus léger ne fauroit fe lau- 
ver. Ceux qui veulent les prendre en vie , ce qui arrive ra- 
rement , les trompent & les font tomber dans des creux 
qu'ils font exprès , & qu'ils couvrent adroitement : mais on 
ne les poulTc pas comme on veut. 

H % 



11^ La Vif nu Cardinxi, 

Il y a doux inaniôrcs do los attaquer , tout furieux qii'ife 
font. On mot on dos endroits commodes , des hommes à 
cheval , t. rt adroits à tirer de l'arc , qui tiiyant à toute b;i- 
de, lavent li.e. des flèches derri>.re eux, à la manière des 
Scytes. On lâche des chiens qui relancent la bête; elle 
trouve les chaiVeurs qui l'attendept ; le premier fur qui elle 
s'élunce , lui. tire ia flèche & prend la fuite. Cumnie elle 
le pouiiuit , un autre cavalier ranctc , &lui tire fon coup 
tout de même : ce qui fait qu elle abandonne le premier , 
pour le jeter fur le dci nier qui Ta blelTée. Ainfi plufieurs 
viennent a la charge fucceirivement , & la bète attaquant 
toujours celui qui vient do la frapper , elle tombe entin fati- 
guée , & percée de coups. 

11 y aune autie adioflc pour les attaquer & pour les 
prend' e. Les chaileurs choififlent des arbres qui ne loient 
pas d'une c;rofrci.r extraordinaire , mais qui foient propres 
à couvrir leurs corps contrôla fureur de cet animal iriité. 
lis le portent donc alTez près les uns des autres. Le buffle 
prelTé des citions, &: animé par les flèches qu'on lui tire , fe 
jette fur le premier qu'il rencontre. Celui-ci le couvre de 
l'arbre , & tournant agilement félon la nécelTité , évite 
le coup , &: l'attaque avec fon épiou. La bête s'acharne 
contre l'arbre, comme contre un ennemi , & dans l'excès 
de fa rage , baiffant les cornes comme fi elle vouloir arra- 
cher l'anre par les racines, elle devient d'autant plus fu- 
rieui'e , qu'elle eu frappée plus rudement par le chafTeur. 
L'on afîure que dans cette chaleur du combat , fes cornes 
ne font pas plus à craindre que fa langue : è>i que fa queue , 
qu'elle urefle, & qu'elle lance de temps en temps , eft fi ru- 
de , que fi elle touche l'habit du chaffeur , elle l'accroche , 
&. l'entraine infailliblement. Ceux qui fe trouvent fatigués 
d'un e.xorcice fi violent, &: fi dangereux , & qui veulent fe 
retirer , ou écarter cette béto d'auprès de l'arbre , pour 
prendre un peu do repos , n'ont qu'à jeter un bonnet 
rouge qu'ils portent fur leur tête. D'abord elle s'élance 
& le jette defTus avec uneimpétuofité incroyable. On l'at- 
tire par des cris &: par des flèches qu'on lui tire d'un arbre 
àl'autie, julqu'à ce qu'elle tombe accablée de laflîtude, eu 
des bleffures qu'elle a reçues. 

On prend dans les mêmes forets une autre bête, donc 
la figure eft femblable a celle d'un cerf, excepté qu'elle c£b 



COMMENDON, LiVRE IT. 117' 

wî peu plus puiflante. Ses cornes font grandes & rameufes » 
elles ne font ni élevées , ni droites , mais tortues & recour- 
bées par derrière. Leu s branches ne font ni polies ni arron- 
dies, mais larges & jointes enfemble , & d'une ferme à 
peu près femblable à une patte d'oye : auflî ne s'en fert-elle 
point pour fa défenfe contre les chiens qui la pourfuivent. 
Toute fa force eft en fes pieds , dont les coups font fou- 
vent mortels. On la prend dans des filets très-forts , dans 
lefquels elle fe précipite & s'embarrafle elle-même, lorf- 
qwelle eft prefTée par les chiens qui 1 attaquent , & par les 
■chalTeurs qui Tépouvantent avec leurs cris. Quand on a 
foin d'élever fes fans , ils deviennent privés , & s'accoutu- 
ment avec les hommes comme les biches. 

C eft une opinion commune que la cerne de fon pied 
guérit de l'épilepfie, quelques-uns tiennent qu'elle a la mê- 
me vertu en quelque temps & en quelque manière qu'on la 
coupe ; les autres coient qu'il faut que ce foit la cerne du 
pied droit ; que l'animal foit vivant , & que ce foit dans le 
temps qu'il eft plus en chaleur. Mais ils font tous perfuadés 
qu'il fuffit d'appliquer une partie de cette corne , quelque 
petite qu'elle foit , fur le corps du malade, lorfqu il eft dans 
le fort de fes accès, hors de tout fentiment , pour le faire 
revenir , & pour lui faire reprendre fes efprits. On en fait 
communément des bagues ; & l'on tient pour certain que 
ceux qui en portent ne font jamais atteints de ce mal. Quoi- 
qu'il en foit , les Italiens appellent cet animal la grand» 
bête à caufe de la grandeur de fon corps. Les Polonois lui 
donnent le nom d'âne fauvage ; & les écrivains modernes 
celui d'Elan. Les ânes fauvages d' Afie & d'Afrique, particu- 
lièrement ceux de Phrygie & de Lycaonie , ne lui reffem- 
blent pourtant en rien. 

Jules Cé'ar attribue aux élans la forme &la variété dés 
chèvres. Il dit qu'ils ont des cornes tronquées & des jam- 
bes fans jointure , & qu'ils ne fe couchent jamais pour dor- 
mir , mais qu'ils s'appuyent centre des arbres que les chaf- 
feurs ont accoutumé de déraciner , afin de les faire tomber 
tout d'un coup avec ces arbres à demi-coupés, lorfqu ils fe 
jettent contre un peu rudement pour s'y appuyer. Mais 
toutes ces particularités ne conviennent point à l'élan que 
j'ai vu. Pline rapporte que l'élan fe nourrit dans les terres 
Septentrionales , & qu'il reffemble aux jumens , hormis qu'il 

H 3 



ii8 La Vie du Cardinal 

a le col plus étendu &: les oreilles plus longues. Je vis dam 
le même parc du duc Albert des chevaux lauvages qu'on 
prend da .s les i;rantls Ikms de la Prufle &• de la Samo^itic , 
qui ne font d'aucun u(av;e. Car outre qu'ils l'ont petits & 
difformes, ils ne peuvent être domptés , & ne portent point 
de fardeaux , à caute de la tbibiciîe de leurs jambes. Ils tuyent 
dl-s qu'ils aperçoivent un homme. Les habirans Ce nourrif- 
ient de leur ciiair, comme de celle des autres bêtes. 

S^==== ~^^ 

CHAPITRE XIV. 
Di l\4mbre. 

JL Armi les impuretés que la mer jette fur les côtes de la 
Prull'e on recueille l'ambre. Ceux qui ont cette paflîon , le 
vont chercher dans les flots & dans les fables , & le tirent 
même des bourbiers. On vend la permilfion de le recueillir , 
&: ('cuvent ceux qui en font trafic l'achètent fort chèrement , 
parce qu'ils enchériffent l'un fur l'autre. Le profit en eft af- 
lez conlidcrable ; mais il n'ef^ pas fi grand qu'autrefois. 

Il étoit 11 eflimé dans le temps du luxe & de la magnifi- 
cence des Romains, qu'on a écrit que l'tmpereur Domitien 
voulut fai-e la guerre à ces peuples par cette feule raifon 
qif ils avoient de l'ambre ; & que ces barbares , furpris de ce 
que les Romains failoienrtant d'crat d'une chofe de nul ufa- 
ge , leur offrirent affez plaifamment de leur donner fans 
peine, ce qu ilsétoient réiblus de venir chercher fi loin avec 
tant de bruit , & qu'ils achetèrent leur repos à ce prix-là. 
La compofition leur parut très-avantagcufc, & jamais traité 
de paix ne fut conclu plus volontiers. Pline rapporte que la 
plus petite figure d'homme faite d'ambre , étoit plus efti- 
raée que des hommes vivans , & qui avoient même du mé- 
rite. La piété qui efl diminuée dans ces derniers fiècles, en a 
auflî diminué le prix. On a cefTé d'en faire des figures de 
Jefus-Ciirifl & des Saints, que des perfonnes pieufes ache- 
toicnt fort cher. On ne débite plus ce grand nombre de cha- 
pelets 6c de couronnes dont les dames f'c fervoicnt pour 
leurs prières , & même pour leur ornement , faifant ainfi 
d'une même chofe une matière de luxe & de piété tout 
€ofcmblc. 



COMMENDON. LiVRE II. l 19 

Aujourd'hui ce peuple engagé dans l'erreur & dans les 
déréglemens des héréfies , ne le fert plus de cette précieufe 
matière, que pour desufages profanes; & l'on ne travaille 
plus qu'à en faire des échecs, des dames, des cuillers, mille 
fortes de petits vafes & de*> cages même tournées très-agréa- 
.blement,mais denulufageàcaufe de leur fragilité. De-là 
vient qu'on n'en eft plus û curieux , & qu'on ne vend plus 
J'ambre comme auparavant. 

Plufieurs ont recherché avec beaucoup de foin & d'étude 
la nature & les caufes de l'ambre : perfonne ne les a encore 
bien connues ; & les auteurs anciens & modernes ont des 
fentimens fort difFérens là-deflus. il eft croyabje que dans 
les ifles du Septentrion il fe forme fur les arbres ou fur les 
rochers une certaine liqueur , comme cette gomme qu'on 
voit quelquefois fur les cerifiers ; que cette liqueur fe con« 
gèle en coulant , & que tombant dans la mer , elle fe durcit 
dans les eaux , & eft entraînée par les flots , & rejetée fur les 
rivages oppofés. 

L'on conjecture qu'il fe forme ainfi , par des pailles & par 
de petits animaux qui fe trouvent quelquefois comme en- 
chafTés dans cette matière tranfparente. Nous y avons vu 
des moucherons , des abeilles , des mouches & des araignées 
quis'étoient prifes à cette humeur gluante ,& qui s'y étolent 
trouvées renfermées lorfquelle durcilToit , fans en être bief- 
fées ni corrompues en aucune de leurs parties. Martial , qui 
avoit accoutumé de faire des vers plaifans fur tous les fujets 
qui fe préfentoient , a fait des épigrammes fort ingénieufes 
fur une abeille, fur une fourmi , & même fur une vipère^ 
^jui avoient été furprifes dans de l'ambre. 

g^)|^==ig ^ . — — ^W2^ 

CHAPITRE XV. 

Du voyage de Comrrundon dans la Ruffe* 

V-i Ommendon paiTa de Dantzic à Elbing ; de-là à 
"Warmie , où il fut quelque temps avec le cardinal Hofius. 
Après avoir vifité la PrulTe , il parcourut diverfes provin- 
ces du côté du midi , & il entra dans la RufTie. 11 fut obligé 
d'aller trouver le Roi à Varfovie comme nous avons dit ; 
6iIorfqii'ii eût achevé fes affaires, il prit congé de SaMa- 

H4 



lao La Vie du CAnniNAr. 

jcllc, & s'en alla à Lublin. U paffa par C.iclm ik par Bclz ; 
&: d arriva à Lcnibourg , qui cft la capitale de la RiUlîe 
Pûlonoi w- , tort confid.iallo par fon arcixvcthc. Il y a 
mcMic d ux archevêques d.uis cette ville, ce qiiieft fort ex- 
tra jrdnaire -, car outre celui des catholiques, qui reconnolt 
l'wglile Romaine, & qui ell Icigneur tcmpcrel & Ipiritucl 
de la ville , les A méiiiensy en ont audi un (|ui y rv^fule. 

Ces Arméniens (e voyant opprimés lous la tyrannie iiV' 
fuppv rtable des Turcs, alandonnèrent autrefois leur pays, 
palièrent la mer noire jufqua l'embouchure du Danube, 
ttaverférent la Valachie , ie retirèrent chez les RuHiens , 
& par la perm iHon des Rois , allèrent s'établir à Lcmbourg. 
Ils ont apporté de grandes commodités dans cette proviia- 
ce , parce iju ils ont un commerce réglé avec les Turcs , 
avec les Pe fcs & avec tous les peuples qui font fur les 
côtes de la mer noie. Outre le grand trafic qu'ils font des 
Tnarchandi.es étrangères, ils ont encore dans tout l'empire 
Ottoman des privilèges & des droits particuliers de firan- 
chife, que Mihomet , qui pafle parmi les Turcs & parmi 
plufieurs nations d'Orient pou. un homme cclefte , leur a 
accord Is. On tient que ce faux prophète , qui avoit été élevé 
dans l'Arménie, & qui avoit été fort bien traité de cette 
nation , après qu'il eut établi fon empire & fa religion , 
avoit défer.du quoi prit aucun droit fur les Arméniens 
pour !e tranfpot des marchandifes. 

Ils ont donc à Lembourg un archevêque qui cft le chef 
de leur égl.fe , pour qui ils ont un refpc£t & une obéifTance 
cxrréme. Ce prélat vint au-devant du nonce jufques hors 
à^s portes de la ville ; il le reçut avec de grands témoignage 
de joie & de vénération, &lc lalua très-profondément. Les 
Arméniens déclarent hautement qu'ils font unisà l'églife Ro- 
maine , & ils reconnoiffent le Pape pour le fucceffeur du 
Prince des Apôtres, &pour le Vicaire de Jefus-Chrill par- 
mi les hommes. Ils sadreiïent pourtant à leur patriarche 
pour tout ce qui concerne leur religion -, & ils tiennent qu'il 
n'ei'k pas néceffaire que le patriarche s'adrefle au Pape , parce 
que les fouvcrains Pontifes lui ont accordé le privilège de 
gou/erner l'églife d'Arménie par lui-même , tant à caule de 
la diificulté &: de l'éloignement des lieux , qu'afin de n'irri- 
ter pas les Turcs par la communication qu'ils auroient avec 
Rome. Je leur en ai oui parler de la forte, &i je les ai vus 



CoMMENDOv. Livre IL lar 

s'offenfer lorfqu'on leur difoit qu'ils s'étoient féparés de 
l'égliie Romaine , à laquelle ils font profelfion d'être fournis. 
Mais il eil à croire , que comme ils ont des ufages & des cé- 
rémonies différentes , Us ont auffi dégénéré de la pureté de 
la religion , & qu'il s'eft gliffé bien des erreurs parmi eux. 
Us traitent avec beaucoup de vénération le facrement dô 
mariage. 

J'alîiftai à la meffe de leur archevêque. Il la célébroit 
prefque avec les mêmes cérémonies que nous, avec le même 
appareil de lumières , & avec d^s habits dont la forme eft 
femblable à celle des nôtres. Ils confacrent comme nous du 
pain fans levain ; ils lèvent l'hoftie & la montrent au peuple 
pour l'adorer. Ils font l'office avec une grande mcdeftie & 
une grande attention. Ils ont les préceptes de la loi cliré- 
tienne , & les pfeaumes qu'on chante à l'églife écrits en lan- 
gage & en caradcres Arméniens : mais il n'y a prefque que 
les prêtres qui les entendent. Ils parlent ordinairement Turc 
ou Tartare. ils ne fa vent pas le Latin ; mais ils ont traduit 
quelques-uns de nos auteu:s, qui ont interprété l'écriture 
fainte, qu'ils eftiment &: qu'ils louent extrêmement. Ils ré- 
vèrent fort faint Ephrem natif d'Arménie , & ûs ont beau- 
coup de créance en fes écrits. 

Outre les Arméniens , qui font prefque tous dans Lembourg 
ou dans^Caminiecz , il s'eft répandu par toute la Ruffie un 
grand nombre de gens qui fuivent la foi , la difcipline & les 
cérémonies des Grecs. On les nomme Ruthéniens , & ils ont 
leur métropolitain dans Chiow, ville fituée fur le bord du 
Boriftène , qui étoit autrefois la capitale de tout le pays. Ce 
prélat règle absolument toures les affaires dz la religion; & il 
a plufieurs évéques fous lui dans la Valachie & dans la Li- 
thuanie , & quelques-uns mêmes dans le pays des Mofcovi- 
tes. Ils relèvent du Patriarche de Conftantinople , comme 
tous los autres de la même fecte. 

L'hiftcire fait mention d'un métropolitain de Cliiow , 
nommé Ifidore , qui partit autrefois de Ruffie Avec un équi- 
page très-magnifique, accompagné de cent hommes à cheval j 
& qui fe rendit à Florence où le pape Eugène IV i'avoit 
invité de fe trouver. Il affifta à ce concile célèbre , ou tous 
les évéques de la chrétienté furent appelés ; & oii non-feu- 
lement les Grecs & les Arméniens , avec leurs patriarches & 
Jeurs évéques, mais encore le Pape & l'Empereur de Conf-j 



t2z La \'ie du Cardinal 

tantinople fe frouvcrcnt en pcrfonnc. On agita long-remp» 
6i. avec beaucoup d'ardeur dans cette alVemblée, toutes les 
codtrovencs que nous avons avec les Grecs fur le Aijet de 
U religion. Ils turent convaincus de nos railons , & ils reçu- 
rent les op nions de rcglile d'Occident. 

Le pape Eugène, pour leur faire honneur, donna le cha- 
peau de Cardinal a deux hommes de leur nation , qui étoient 
illuftres parleur dot^tri ne & par leur dignité. L'un fut Bell;i- 
rion archevêque de Nicée , qui étoit un des plus grand:; hom- 
mes de Ton fiècle ; l'autre fut Ifidore archevêque de Chiow. 
Mais comme les Grecs qui avoienr approuvé les décrets du 
concile , quelque temps après ne voidurent plus les recevoir 
ni les exécuter : Ifidore fut ferme dans fes fentimens , 6i il 
prêcha toujours aux Moicovites la foi, la piété & la com- 
munion de 1 églife univerfelle. Ce qui irrita fi fort ces bar- 
bares, qu'ils le dépouillèrent de tous fes bien», & l'obligè- 
rent , par les outrages & par les violences qu'ils lui firent , de 
fortir de fa province, après avoir laifi tous fes revenus. II 
fe retira à Rome , où par la libéralité des Papes , il paffa 
honnêtement le relie de fa vie. 

Les Rutheniens n'entendent jamais aucun fermon , ni 
aucune exhortation dans leurs égli Tes. Le prêtre quijcélèbre 
la mdlfe , fe tourne vers les afllftans , & ians quitter l'au- 
tel , ou il offre le faint facrifice , il récite quelques lignes 
de l'écriture. C'eil une maxime établie parmi eux , qu'il ne 
faut point entretenir le peuple des matières de la religion , 
& qu'il faut que les efprits vulgaires foient attachés fuicé- 
rement à la foi qu'ils ont reçue de Dieu , fanss'emharrafier 
des diiHcultés & des queftions qui font au^elTus de leur 
intelligence. De-là vient qu'ils font demeurés dans leur an- 
cienne créance , & qu'ils n'ont reçu aucune des opinions 
nouvelles , quoique tous leurs voifins , & ceux avec qui 
ils ont de grands commerces , aient été pervertis par les 
hérétiques. 

On trouve encore en ces provinces une grande quan- 
tité de Juifs , qui n'y font pas méprifés comme en pluûciirs 
autres endroits. Us n'y vivent pasmiférablement des lâches 
profits de leurs ufures & de leurs fervices , quoiqu'ils ne 
refufent pas ces fortes de gains ; mais ils pofTèdent des 
terres , s'occupent au commerce , & s'appliquent même à 
ictude des belles-lettres Ôi dçs fciences , particyiièreœent 



COMMENDON. LiVRE II. 113 

à la médecine & à l'aftrologie. Ils ont prefque par-tout la 
commiiTion de lever les droits des entrées & du tranfport 
des marchandifes. Ils peuvent prétendre à une fortune affez 
confidcrable ; & non- feulement ils font au rang des hon- 
nêtes- gens , mais quelquefois même ils leur commandent. 
Ils n'ont aucune marque qui les diftingue des chrétiens ; il 
leur eftméme permis de porter l'épée & d'aller ai mes. En- 
fin , ils jouiflent de tous les droits des autres citoyens. 

Commendon pafla de Lem.bourg à Caminiecz ; de-là à 
Choczin , qui eft une ville de la Valachie , fituée fur le bord 
du fleuve Nieller , & tirant du côté d'Orient. 11 vifita les 
frontières de Pologne , & ces lieux voifms du Boriftène , 
qui avoient été depuis peu défolés & ravagés par les Tar- 
tares ; puis il laiffa Chiow à droite. 11 vit en paflant les rui- 
nes qu'on montre encore de quelque ville ancienne , qui 
étoit fans doute confidérable , & il retourna à Lembourg. 
Il fut efcorté par Albert Laski , jeune feigneur , le mieux 
fait & le plus honnête de tout le royaume , accompagné 
d'une troupe fort lefte de cavaliers. 11 alla enfuite à Jarof- 
law , à Premiflie & à Tarnow ; & ayant été reçu par- tout 
avec toute Taffeélion , toute la civilité & tout l'honneur 
qu'il pouvoit fouhaiter , tant en public , qu'en particulier 
par les Princes & par les Seigneurs qu'il vifita , il s'en re- 
tourna en Pologne , & fe rendit à Petercow , où le Roi 
avoit convoqué la diète générale , & où tous les principaux 
du royaume avoient ordre de fe trouver. 

^ === I, = .' - yg2$ 

CHAPITRE XVI. 

De la Podolie & de l'avis que Commendon donne au Roi de 
peupler cette province. 

1 i E Roi reçut le nonce avec beaucoup de témoignages 
d'amitié , & lui fît plufieurs queftions fur l'état des provin- 
ces qu'il avoit vues. La Podolie eft fituée entre le fleuve 
Kiefter , qui la fépare des Vaîaches ; & le Boriflène , qui la 
fépare des Mofcovites & desTartares. C'eft une partie de 
la Ruffie , dont la campagne efl d'une grande étendue & 
d'une grande fertilité. Les peuples de cette province ne font 
que remuer la terre fort doucement , & y fçmer du graia 



"kzi La Vie nu Cardinal 

avec aflczdc nct;ligcncc , après quoi Us n'y reviennent plus; 
<^uc lonqu'il faut couper les blés : tant le fonds eft fertile , 
f.uis qu'on prenne aucun foin de le cultiver. Pour un fep- 
litr d.' Iroment , on on recueille ordinairement plus de 
cinquante. L'on rapporte même , que pour peu qu'on fe- 
coue les epics , quand on les coupe , les grains qui tombent 
fournirent une ample moiflbn l'année luivante ; & celle 
d'aprJs, fans auL une nécelTtté de labourer ou de cultiver 
la terre. Ces valles plaines produi cnt , ians aucun fecourt 
dv l'art ou de la culture , une grande abondance de fruits. 
Les herbes y font fi bien nourries , qu elles croiflent iuf- 
«jucs a la liaufeur d'un homme , & répandent dans tous les 
champs une cdjur très-agréable : de forte que les habitans, 
<jui ne foiu pas fi attachés à travailler à la terre qu'à nourrir des 
belliaux , font obligés de les chafier des pâturages , de peur 
qu'ils ne meurent de trop manger. 

C'eil une chofe admirable de voir la quantité de miel 
qu'on recueille en ces quartiers-là , fans aucune peine. Des 
clVaims d'abeilles , épars dans toutes les forêts , vont fe 
percher lur des arbres , ou demeurent cachés dans tous les 
lieux creuv; qu'ils ont pu trouver. Usy cxpofent par-tout leur 
miel , ils entrent même dans les trous & dans les fentes de 
la terre , & y îaiffent une grande quantité de cire & de miel. 
Quand on voitaiTiver des effaims nouveaux, les laboureurs 
leschalî'e.it , de peur qu'ils ne viennent dépolTéder les anciens 
de leurs ruches héréditaires. Carc'eflla coutume«dcs abeil- 
les de s'entrechafler , & de fe donner des combats , qu'oa 
prend oit pour des batailles rangées. Voilà tout le foin 
qu'elles donnent. Il fe perd une grande quantité de miel , 
qu'on ne trouve pas ou qu'on néglige. Ceux du pays en font 
une certaine efpèce de liqueur , dont ils tempèrent la dou- 
ceur par quelques racines amères ; & les Podoliens & les 
Rulficns en boivent avec piaifir , & même avec intempé- 
rance. Ils ne fe (ervent que du miel du printemps, qu'ils 
eftimjnt beaucoup meilleur que tout aurre. Ils ne Lment 
clu blé qu'autant qu'il en faut pour leur fubfiftance. 

Il y a plufieurs lacs dans la Podolie & dans la Ruflle. Il 
y en a qu'on a creu es avec beaucoup de travail , parce 
qu'on en retire de grandi profits. 11 femble que les eaux dif- 
putent avec la terre de la fertilité & de l'abondance , tant 
ciJes fv>urmlTent de poiilons. Les brochets y font de très- 



COMMENDON. LlVRE IL 12^ 

bon goût & d'une groffeur extraordinaire. On les fale 6c 
on les débite dans les pays voifms , & c'eft leur meilleur 
trafic &L leur principal revenu. 

Ils ont pluiieurs viviers , qui ne font pas éloignés les uns 
des autres. Ceux à qui ils appartiennent feparent les poif- 
fons félon leurs efpèces , peut-être afin que vivant entre 
eux avec plus de tranquillité , ils multiplient davantage. 

Leur grande pêche fe fait en hiver,lorfque toutes les rivières 
font prifes, & que les lacs durcis comme des marbies , portent 
non-leulement des hommes & des chevaux , mais encore des 
chariots chargés. Alors ils percent la glace à droit & à gauche , 
& font quantité de trous comme des fenêtres à diftance égale: 
puis fe mettant les uns d'un côté, les autres de l'autre; ils 
font couler fous la glace des perches ou font attachés des fi- 
lets; & les pouffant depuis l'entrée du Lac; jufqu'an*pre- 
«îier trou , & de celui-là à l'autre fucceffivemem , ils vont 
les joindre à un endroit fort éloigné , où ils tirent les per- 
ches avec les filets qui fe déploient , & qui s'étendent j^r 
tout Je lac , ou par tout l'efpace qu'on a voulu perc^- ; 
& ramaffant ainfi tout ce qui eft au-deffous , ils entraînent 
tout ce qu'il y a de poiffons. Cette pêciie fe fait à pied-fec 
& fans aucune difficulté. 

Je n'oferois affurer ici une chofe , qui eft prefque in- 
croyable , fi je ne la tenois de plufieurs perfonnes dignes 
de foi & du Roi même , qui m'ont juré qu'ils l'avoient vue 
<le leurs propres yeux. 11 arrive quelquefois en hiver , lorf- 
qu'on fait cette pêche , qu'on tire du fond des lacs je ne 
fai quelle maffe molle & informe , qu'on prend pour un 
amas de plumes mouillées & ramollies depuis long temps 
<lans les eaux , mais qu'on ne fauroit difcetiier qu'avec 
peine. On diroit que c'efl la chair d'un petit ours que 
l'ourfe n'a pas encore léché , excepté que cette maffe eft 
plus grande & plus noire. Si l'on la remue ou fi l'on 2a 
jette , on diroit qu'il n'y a rien de vivant & d'animé : 
mais dès qu'on l'a portée dans des lieux échauffés par des 
poêles , où les Polonois demeurent ordinairement tout l'hi- 
ver à caufe de la rigueur de la faifon , on voit que cette 
jr.affe fe détache infenfiblement, & fe divife par égales par- 
ties. Ce font des hirondelles qui fentant la chaleur , fe ré- 
veillent , & s'envolent peu de temps après. 

On dit que ces oifeaux , quand l'hiver approche , s'affein- 



iiG La Vie du Cardinal 

blcnt ; &: que s attachant les unsaux autres par le bec & par 
les ongles, ils le plongent dans l'eau ; que loriqu'ils (ont 
tombes dans le IoikI , ils font échautVcs par une vapeur tiè- 
de qui ("ort de la terre , qui les détend du tVoid inlupporta- 
ble deccsclin^ats i;laccs : qu'ils le nourrilVent pendant l'hi- 
ver , ou d'une certaine humidité i^rolFière , ou même de 
leur afloupiilement : qu'ils fortent cntin au printemps ; & 
que le démêlant les uns des autres , ils s'envolent. Je lallFe 
à ceux qui ont la curiofué de ionder les lecrets de la nature , 
à dilputer fi lesoileaux peuvent reipiier dans l'eau , ou s'ils 
peuvent vivre lans relpirer : je me contente de rapporter une 
cliole quipaiVe pour certaine parmi les Folonois. 

Il y a un lac dans les extrémités de la Podolie , auprès 
dcCiazovie, dont les eaux iechécs parles chaleurs de l'été, 
leconvertilîent toutes en lel. Les RuHiens en chargent tous 
les ans une grande quantité de chariots : mais il arrive ibu- 
vent que les Tartarcs prennent leur temps , & que ("e met- 
tant en cmbulcade pour enlever les hommes & les chevaux , 
Us attaquent ceux qui conduilent ces voitures, mettent les 
gardes en fuite , & fe rendent maîtres de tout le butin. 

Je ne veux pas oublier ici une chofe qui pafl'e pour une 
des merveilles de la Tartarie. Je ne l'ai apprife d'aucune 
pcrfonne qui affure l'avoir vue ; les liiAoriens pourtant la 
racontent , & plufieurs la croient véritable. Dans les fleu- 
ves , è: particuliètement dans le BorilU'ne & dans le Bog , 
il s'engendre pendant l'été , preCque toutes les nuits, une 
grande quantité de vermiffeaux qui nagent le matin comme 
des poiflbns ; qui volent lur le midi comme des oileaux , & 
qui meurent tous le foir. On trouve encore aux environs 
delielz &i de Chelm , & même dans toutes les forêts de Po- 
logne , une efpèce de pins fauvages , qui étant coupés ou 
tombés de vieillelTe , fe pourriflént , & deviennent pieries 
en moins de deux ans. 

Mais nous nous fommes un peu trop arrêtés fur ces par- 
ticularités. Une grande partie de la Pcdolie , du côté de la 
Mer-Noire , qui feroit peut-être la plus fertile , n'eft qu'un 
ftêrile délert & une grande folitude ; parce qu'elle eft ex- 
pofée aux courfes des Barbares, & que les habitans ne fauf 
roient faire tranfporter leurs denrées ni par la Viftule , ni 
par aucune autre rivière jufqu'à Dantzic , ni les envoyer 
par la mer Baltique dans les pay^ étrangers. En quoi ils 



COMMENDON. LiVRÏ II. tlf 

r'ont pas la commodité des autres peuples de Pologne , 
parce que tous les fleuves du royaume vont des extrémités 
<le la Ruflie vers le Midi , fe décharger dans la Mer-Noire. 

« Commendon , qui avoit examiné tous les lieux , répon- 
» dit au Roi fort exadtement fur toutes les queftions qu'il 
î> lui fit , & prit occafion de lui remontrer : que ces terres 
3} qui demeuroient ftériles & défertes , pouvoient devenir 
») la partie la plus fertile de fon royaume. Qu'on pouvoit 
3> les rendre très- agréables & très-riches , û l"on vouloir 
» prendre quelque foin de les habiter & de les cultiver. Que 
») c'étoit une aftion digne du Roi , de pourvoir aux commo- 
>» dites & à l'abondance de fes provinces. Que les Vénitiens, 
M dont l'empire s'étendoit bien loin fur la mer , & qui avoient 
5) une grande connoiiTance & un grand ufage de la naviga- 
« tion , feroient fans doute bien-aifes d'établir leur com- 
« mer ce en Pologne. Que Venife eft une ville fort grande , 
»> fituée dans la mer même , qui renferme plus de deux 
>} cents mille habitans , fans avoir aucune campagne à cul- 
>» tiver aux environs ; & que toute la fertilité des pays voi- 
« fins ne fuffit pas quelquefois à la fubfiftance d'une û 
n grande multitude. Qu'il y avoit moyen de tranfporter 
« des blés de la Ruflie à Venife ; qu'il ne falloit fe rebuter 
» ni de la longueur , ni des difficultés du trajet , qui paroi- 
« troient infurmontables. Que rien ne feroit impoffible à 
n un Roi puifTant comme lui , s'il étoit fécondé par des per- 
« fonnes d'efprit , aftecfionnées à fon fervice & au bien 
» public. Qu'il falloit d'abord traiter avec les Turcs , & 
« les engager à réprimer par leur autorité , l'infolence des 
« Valaches & des Tartares , qui font des courfes fur ces 
» terres. Qu'il y avoit apparence qu'on écouteroit volon- 
» tiers cette propofition à la cour de Conftantinople , parce 
« que cette nouvelle ouverture de commerce rendroit les 
» ports des Turcs plus fréquentés , & augmenteroit les 
j) droits & les revenus du Grand-Seigneur. Que l'occafion 
» étoit favorable , puifque les Turcs étoient en paix avec 
j) les Vénitiens & les Polonois. Qu'après cela , il falloit 
» choifir un lieu propre fur le bord du Niefter , pour y foire 
j> bâtir une ville , où les marchands pufTent fe retirer en fu- 
j> reté , contre les courfes & les brigandages de leurs voi- 
t} fins. Que quelques petites fortifications , &l quelques mu- 
j» railles de bois , félon l'ufage du payj , fuffiroient pour 



■|i8 La Vie nu Cardinal 

« arrêter ces barbares qui n'ont point d'armes, ni de ma- 
j» ciiinos do guerre propres a forcer des lieux tant ibit peu 
» tbrtitiés ; qui n'entendent pas l'art des lièges ; & qui 
)) n'étant aeeoutuinés qu'a taire des irruptions ii: djs cour- 
« les en pleine campagne , après une légère attaque , ou 
wtuient eux-mêmes , ou mettent en fuite les ennemis. 
M Qu'on verroit arriver grand nombre de navires , qui pren- 
>»droijnt port à Dialogorod , lituée à rembouchure du 
« Nieikr ou ailleurs , ielon ce qui Icroit le plus commode ; 
î> & qui, après avoir cha:gé leuis blés , entreroient parle 
» fleuve dans la mer l- gée , & de-la dans la mer Adriatique, 
î>&le rendrolent à Venilé. Que cette mer n'étoit pas in- 
3> connue aux N'énitiens, qui avoient entrepris depuis quel- 
" ques années une navigation bien plus longue , & qui \e- 
« noient d'établir un g and commerce en la ville de 1 ana , 
31 fituée à l'einboucliure du fleuve Tanais , où ils alloient 
3' taire écb.ange de leurs marchandiles. Qu'ils pourroient 
3) cliarger leurs vaifl'eaux de certaine fémence propre à 
j> teindre des laines , & en faire un trafic confidérable , 
3> comme ils faifoient aufefcis. Qu'on venoit à bout de 
" tout par le défir & par refpérance du gam : que le temps 
33 6i l'expérience découvroient des moyens de rendre les 
« chofes plus aifées & plus agréables. Que lorfque ce com- 
» mcrce feroit un peu établi , on n'emporteroit pas feule- 
31 meiit leurs blés ; mais enccre une grande quantité de 
33 miel, de cire , de poiflons , de cendres &: de peaux qu'on 
» négligeoit , & qui pouvoient être d'un grand revenu ; & 
»> qu'on leur apporteroit de "Venilé plufieurs marchandiles 
7) qui ne l'ont point connues en Pologne. Qu'ainfi , il ne 
3» falloir point douter que cette nouvelle ville ne fut bien- 
î> tôt peuplée , à caufe de la commodité du trafic , & de la 
3J palTion que les hommes ont ordinairement d'acquérir du 
3> bien. Qu'enfin , cette facilité d'acheter des marchandifes 
3> étrangcres & de débiter les leurs , leur donnerait une 
3> communication avec des peuples civilifés , qui adouci- 
3> roient Te! prit grolTier des Podoiiens, &: leur apporterolent 
33 non-leulement l'abondance , mais encore la politelTe; & 
3> que par ce moyen l'on rendroit doux & habitable , un 
3j pays dont l'air étoit déjà foit fain , la terre fertile & la 
3> fituaticn con-.mode , & qui pouvoir être une lource de 
33 richelles pour tout le royaume. » 

Le 



GOMMENDOT^. LïVRE ÎT. tl^ 

Le Roi trouva cet avis très-important. 11 en fit lui-même 
îa propofition à fon conl'eil ; & tout le monde l'approuva. 
On en fit des remercimens à Commendon. Les Polonois 
augmentèrent l'amitié qu'ils avoient pour lui , & le regar- 
dèrent comme un homme affectionné à leur nation , & 
zélé pour les intérêts & pour les commodités du public. Les 
hérétiques mêmes avoient du relpeft pour lui , & ne lui 
rendoient pas moins de civilité que les catholiques. Us levi- 
fitoient afléz fouvent : quelques-uns mém.e touchés de les 
difcours rentrèrent dans leur devoir , 6c tous généralement 
furent moins emportés contre l'églife. 

Pour ce qui regarde ce commerce de la Podolie , le Roi 
envoya des ambalTadeurs au Grand- Seigneur , qui accorda 
tout ce qu'on lui demandoit. Les Vénitiens témoignèrent au 
Roi & à Commendon , les obligations qu'ils lui avoient. 
Mais le Palatin de Ruflie , & quelques autres qui eurent or- 
dre de vifiter toute citte côte , & particulièrement de fon- 
der le fleuve Nielter , rapportèrent , qu'après s'être avan- 
cés quelques jours allez heureulement dans le fleuve , ils 
avoient rencontré des labiés , & de grands rochers , qui 
fermoient le pailage aux navires , enforte qu'ils ns pou- 
voient aller plus avant , fi l'on ne tiroit ces labiés , & fi 
l'on ne brifoit ces rochers ; ce qui n'étoit pas une afl'aire fa- 
cile. Lt quoique Commendon repréfentât que ce n'étoit 
pas une chofe impolîible , & que ces obllacles, qui venoient 
de la nature des lieux , pouvoient être furmontés par l'ef^ 
prit des ingénieurs , & par les inventions de lart ; néan- 
moins l'affaire fijt d-fférée fur cette difficulté , & depuis , elle 
fut entièrement abandonnée , contre l'efpérance de tout le 
monde. 

B^ ■ == -^ =yga 

CHAPITRE XVI L 

Le Roi a deffèin de répudier la Reine fa femme. Il vtut 
prévenir l'effrït de Commendon, 



P. 



Armi tous les défordres qui défoîoient alors ce 
royaume , il arriva encore un malheur qui étolt capable de 
le ruiner entièrement. On fiit fur le point de voir renou- 
veler dans la Pologne ces tragiques mouvemens qu'on avoir 

Tome /, Seconde Partie, \ 



i]o La \' I e nu C a n n i s a t 
vus en Angleterre. L'aft'airc étoit aullî diditile , & l'orl crt 
pouvoit craiiulre clos luîtes aulli tlaiiu,eieules , Il Comoien- 
Aon eût eu moins tlcjiiuilence , îk moins de courage. 

I.e Roi , qui étoit tort emporté & tort opiniâtre dans 
fcs pallions , avoit pris la rélolution de répudier la Reine 
la femme , avec laquelle il etoit marié depuis dix ans. H 
avoit époulé en premières noces Ifabelic fille de l'empe- 
reur Ferdinand. Ils vécurent fort peu de temps enlemble 
& avec peu de douceur & d'intelligence. La Reine mou- 
rut lans entans ; & le Roi , quekjue temps après , touché 
de la beauté & des attraits de Barbe Radzivil , dont nouîî 
avons déjà parlé , en devint paflionnément amoureux , & 
l'épouia contre le l'entiment & contre la volonté de la 
Reine la mère. 11 ne la polTéda pas long-temps, car cette 
Dame , qui avoit mené une vie fort déréglée , voidant par 
des breuvages & par des médicamcns , effaycr d'avoir des 
enfans, fe rendit malade & mourut bientôt après, 11 en fut 
extrêmement affligé , l'on ne pouvoit le confoler de cette 
perte : & ce fut plutôt par les inltantes prières de.fes amis, 
& par le défir de laiflTer dos fuccelTeurs , que par aucune 
inclination , qu'il fongea depuis à fe marier.. 

Pour réparer en quelque façon le déshonneur de foa 
dernier mariage avec une fille décriée , & d'une naiflancc 
au-dcflbus de la fiennc , il envoya des ambaffadeurs à l'em- 
pereur Ferdinand, pour demander avec les foîcnnités accou- 
tumées , une fœur d'Ifabelle fa première femme. L'Empe- 
reur avoit onze filles vivantes ; &: iln'étoit pas aifé , dans un 
fi grand nombre , de leur trouver des maris qui fuffent 
d'une naiflance , & d'une fortune digne d'elles. Comme les 
mariages en un degré fi proche font défendus par les lois 
&: par les ordonnances de l'églife , on eût recours au Pape 
Jule III pour en obtenir la difpenfe. On fut fort long- 
temps à la foUiciter , &: le Pape eut de la peine à fe réfou- 
dre d'accorder une chofe qui n'eft pas ordinaire , & qui eft 
prefque toujours malheureufe. Mais enfin les deux Princes 
preflèrent fi fort , & firent fi bien entendre qu'il étoit 
très-important pour leurs intérêts & pour le bien de leurs 
états , de renouveler leurs alliances , que Sa Sainteté leur 
accorda ce qu'ils demandoient. Ainfi la princelTe Catherine, 
qui ctoit veuve de Féderic duc de Mantoue , fut conduite en 
Pologne. 



COMMENDON. LiVRE II. x^f 

C'eft une erreur commune dans .Jes mariages , qu'on 
n'examine point Felprlt ni l'humeur des per i'onnes avec qui 
Ton s'engage, & qu'on ne regarde qu'un foible intérêt ou une 
paillon aveugle & légère. De-là viennent tous les défordres 
des familles. Mais c'eft le malheur ordinaire des Rois , qui 
épouient prel'que toujours des Princefles qu'ils n'ont ja- 
mais vues , & qu'ils ne connoifTent que par les yeux d au- 
trui,, ou par une réputation fiatteuie. On leur amené 
des provinces les plus éloignées , leurs époufes , dont l'édu- 
cation , les mœurs & le langage même n'ont rien de 
femblable aux leurs : di forte qu'il ne faut pas s'étoîiner, 
fi n'ayant aucune conformité d'habitudes , ni de naturel , 
ils n'ont aucune liaifon d'efprit & de volonté. Auilî arrive- 
t-il fouvent, que ces alliances au lieu de produire l'union & 
l'amitié qu'on s'en étoit promiles ne caufent que des di- 
vifions , des haines , & quelquefois des guerres très-cruelles. 

Le roi témoigna dabord beaucoup de joie , & fe loua 
fort de la tendrelfe & de la déférence que cette princefle 
avoit pour lui. Mais dès que ces premières douceurs furent 
paffées , ils eurent quelque dégoût & quelque froideur l'un 
pour l'autre, ils connurent que leurs humeurs étoient diffé- 
rentes , & chacun voulut vivre félon la fienne. Ils fe reti- 
rèrent peu-à-peu , & fe virent plus rarement. L'inconti- 
nence du roi & la jaloufie de la reine achevèrent de trou- 
bler leur repos. Elle ne put s'empêcher de fe plamdre des 
amours illicites de ce prince ;& elle lui devint non- feule- 
ment indifférente , mais incommode & odieufe , jufques-là 
qu'il la tint à Radom éloignée de lui , & abandonnée de tout 
le monde , & ne lui donna aucune part , ni dans fes affaires , 
ni dans fes divertiffemens , ni dans fes voyages. Il y avoit 
déjà trois ans qu'ils étoient féparés , & l'animofité s'augmen- 
toit tous les jours, ou par les plaintes de la reine , ou par 
l'opiniâtreté du roi. L'empereur fe plaignit de la manière 
outrageufe avec laquelle U traitoit la fiUe. Il écrivit à fon 
gendre des lettres menaçantes , & lui envoya même des am- 
baffadeurs pour ce fujet ; mais au lieu de toucher cet efprit, 
efclave de fes paffions , il ne ftt que l'aigrir davantage. 

On rapporte plulleurs raifons de cette averfion extrême. 
Quelques-uns difoient , que le roi ayant fait préiént à fa 
nouvelle époufe de la toilette , & des habits magnifiques de fa 
dernière femme , qui lui tenoit encore au cœur , elle avoit 

îz 



132 La Vit nu C a n n i k a l 

rccj-u cette civilité de inaii\allc i;ràce ; fiirelle ^\oit rc-î 
pDiidu licrcinciu , que la toilette & les ajuilcmens d'une 
counilannc n'étoieiit pas propres à une reine ; & qu'elle 
avoit refule ce préfent quoique très - précieux : Que le 
roi en avoit été tort olVeiile ; & que ç'avoit été la i«.uircc 
& le principe de leur divorce. Plulieurs croyoient (jue ce 
défordre venoit de la ditVérence de leurs efprits , & de l'oj)- 
pofition naturelle qui le trouve entre les Allemands & les 
Polonois. 

Les Polonois , hors do leur payi , s'accommodent fort 
bien aux counmics , à riiabillement , à la manière de vivre 
& au langage des étrangers, &: fedrefient en peu de temps 
à tous les uiages & h toutes les modes de ceux avec qui ils 
vivent ; mais ils s'otTenlent aulfi lorfquc les étrangers ne 
s'accoutument pas aux leurs : & comme ils oublient leur 
pays lorfqu'Us en font éloignés, pour ne fe rendre pas ridi- 
cules; ils trouvent ridicules ceiLX qui n'oublient pas le leur , 
lorlcju'iis Aiennent vivre parmi eux. Le roi proteiloit qu'il 
auroit aiiement fouffert toutes les bizarreries de la reine, 
mais qu'il ne poirvoit Ibuffrir une maladie fàciieuie qu'elle 
avoit , qui lui otoit l'ufage des fens , & qui la rendoit trés- 
défagréable , en luifaifant faire des contorfions effroyables; 
que non-feulement il ne pouvoit la voir en cet état, mais 
qu'il avoit horreur d'ypenfer. Outre cela ,on la foupçon- 
noit , & on lui reprochoit même d'avoir voulu faire fem- 
bJant d'accoucher , pour fuppofer un enfant étranger , & le 
faire nourrir comme fien. D'autres l'accufoient de s'être 
fervie do breuvages , pour s'empêcher d'avoir des enfans , 
par une grande averfion qu'elle avoit pour le roi & pour 
le royaume. Le roiaTuroit pourtant qu'il n'en avoit aucune 
preuve, &: la probité & la vie innocente de la reine la julVi- 
fioient affez là-deffus. Le bruit le plus certain & le plus 
commun , étoit celui de fa maladie. Pour fon honneur & 
pour fa vertu , elle fut tellement à couvert des mauvais 
bruits , que le roi & toute la cour la regardèrent toujours 
comme un exemple d'honnêteté. Mais ou par ces raifons, 
ou par quelque fatalité , ou plutôt par un jufte jugement 
de Dieu , qui puniflbit leurs péchés par leur défunion , le 
roi avoit conçu une telle averfion contre elle, qu'il avoir 
tenu des confeils fecrets peur délibérer des moyens de V* 
répudier. 



COMMENDON. LiVRE II. 135 

Les cours font toujours pleines de ces lâches efprits , qui 
flattent les paflîons des princes, qui les allument par une 
bafl'e complairaiice,&:qui font bien aifes d'entretenir leurs 
vices pourvu qu'ils gagnent leur faveur. Il y en a d'autres 
<}ui tâchent de les jeter dans des difficultés & dans des af- 
faires fàcheufes , pour les retenir par la crainte & pour fe 
rendre plusnécefTaires. Augufte avoir communiqué fon def- 
fein à fes plas intimes amis , quilavoient exhorté d'en con- 
férer avec! archevêque de Gnefne & leveque de Cracovie , 
qui ne cherchoient que des intrigues & des troubles pour ve- 
nir à bout de leurs defl'eins . Ucange , qui attendoit avec 
impatience quelque changement dans l'état, entretenoit les 
efpérances du roi , & le pouffoit à demander que fon ma- 
riage fût cafle. On prit des mefures pour cela. Il fut ar- 
rêté que le roi feroit agir fous main quelques-uns de la 
noblefle qui avoient beaucoup de crédit , îefquels s'adref- 
fercieut à lui dans le fénat , & le prieroient publiquement , 
puifqu'il étoit de la dernière importance pour 1 état qu'il eût 
des enfans , eu de fe réconcilier avec la reine & de fonger 
à fa poitéiité , ou d'expofer les raifons qu'il avoit d'être 
il long - temps féparé d'elle : Que le roi répondroit , 
qu'il étoit obligé en confcience à cette féparation ; qu'il 
avoit fait réflexion fur ce que fon mariage avec une fœur 
de fa première femme ne pouvoir être légitime : Qu'alors, 
par l'autorité du fénat , on envoyeroit une amball'ade à 
Rome , au nom de tout le royaume , pour faire calTer ce 
mariage. Cette intrigue fe conduifoit fort fecrétement , afin 
qu'on n'en pût avoir aucun foupçon , jufqu'à ce que la 
chofe fût en état d'éclater. Néanmoins la reine en étort 
avertie, & Commendon en favoit jufques aux moindres 
particularités. 

11 prévoyoitles mêmes troubles que ceux d'Angleterre; & 
connoifTant l'importance Si les difficultés de cette affaire , il 
s'appliquoit entièrement à détourner l'orage qui menaçoit 
ce royaume. Tous fes foins alloient à empêcher que l'af- 
faire n'éclatât , & qu'on ne conclût pas d'envoyer des am- 
baffadeuis à Rome. Il jugeoit bien que fi le roi s'étoit une 
fois déclaré , & û l'autorité dn fénat étoit engagée , les hé- 
rétiques ne perdroient pas l'occafion d'irriter le mal , 
d'augmenter leur crédit , & de s'infinuer dans l'elprit du 
roi, pour le détacher de l'obéillance, &du refpeft qu'il de^^ 



1^4 La \'tk du Cardinal 

voit au Saint Slogc, & qu'il (croit difllciJc d'arrctor rafTairc 

il elle prenoit une tois ce cours-là. 

Le roi, qui craigiioit le nonce , prévoyoit bien qu'il s'op- 
poferoit h ce clcirein,is: favoit dcjà par expérience, qu'il 
avoit aftaite à un homme ferme ik at^iirant. Il n'oia donc 
tenter ouvertement fa fidélité & faconftance: il tâcha d'a- 
mollir un peu la fermeté ,&:de le gagner par toutes fortes 
de témjii^nages d'amitié, &: par fos grâces & fes bienfaits. 
Le jionce n'écouta aucune propofition , remercia toujours 
furt honnêtement, & renvoya toujours la chofeavec beau- 
coup de générofité , & toutefois de bonne grâce. Le roi ne 
fe rebuta point , & envoya Pierre Miskow , nommé à l'é- 
Aéché dePlofcko , qui étoit i'oi\ minière le plus confident, 
pour offrir de fa part au nonce, fa recommandation &res 
follicitations très-prefiantes au; tcs du pape pour lui obtenir 
le ch.ipeau de cardinal. Ce minillre ajoutoit , pour le per- 
suader , que d'autres rois avoient obtenu cet honneur pour 
des perionnes étrangères &. inconnues à la cour de Rome , 
ik qu'il y avoit apparence que le pape ne le refuferoit pas 
pour une perfonne qui étoit eftimée , & ,qui avoit rendu 
de i\ grands fcrvices; d'autant plus que le roi y employe- 
roit tout fon crédit , & qu'il n'avoit encore 4smandé cette 
grâce pour perfonne. 

Commendon fijt aufll ferme à refufer les honneurs , qu'il 
l'avoit été à refufer lespréfens ,& répondit modellcment. 
Qu'il n'avoit jamais recherché de patrons à Rome même, 
& qu'il remercioit très-humblement le roi de la puiffante 
recommandation qu'il avoit la bonté de lui offrir , pour lui 
procurer un honneur dont il ne s'eftimoit pas digne. Que 
puifqu'il s'étoit entièrement dévoué au fervice du pape , 
il ne devûit s'attacher qu'a mériter l'eftime de Sa Sainteté. 
11 fupplia qu'on n'écrivit pas un fcul mot à Rome lur ce 
fujet, il fut toujours fi ferme , que Miskow , qui l'hono- 
roit beaucoup , &: qui étoit de fes amis particuliers , s'eft 
plaint très-fouvent à moi , que Commendon étoit trop in- 
fenfib'e ; qu'il avoit tort dj rejeter les occafions de s'a- 
vance.-, & de réfuter avec trop de ficFté la fortune qui fâ 
préfentoit elle-même. 

C'eft un exemple d'une modération & d'une générofité 
extraordinaire. L'efpérance n'étoit point douteufe ; la cout 
TtUpe n'étoit po'ujt contraire : il y avoit d,;3 exemples fort 



CoMMEVDON. Livre II. 135- 

rècens de quelques prélats qiii étoient parvenus à ce rang 
&: à cette dignité par la faveur des rois , & quelques-uns 
s'efForçoient même alors d'y parvenir par cette voie - là. 
Mais Ccmmendon trouvoit cette coutume û peu honnête 
& û dange.eufe, qu'il difoit qu'il n'y avoit rien eu de fi 
pernicieux ni de û funefte à la cour de Rome. Car Icrlque 
les nonces font plus attachés aax princes à qui ils font en- 
voyés , qu'à celui qui les envoie , & qu'au lieu de fonger 
aux affaires publiques , ils fongent à leurs intérêts particu- 
liers , ils ne peuvent s'acquitter avec liberté , ni avec hon- 
neur de leur emploi. Ils fe relâchent infenfiblement , & 
s'étant une fois abandonnés à leur ambition , ils abandon- 
nent leur devoù* , & fans s'acquitter des fondions de leur 
charge , ils ne penfent qu'à en profiter. 

Le pape Pie IV le reconnut , mais un peu trop tard. Car 
après avoir donné le chapeau à quelques-uns , qui étoient 
foupçonnés de ces infidélités , d îs qu'il le fut , il ordonr» , 
par un décret qu'il fit publier , qu'aucun nonce ne pourroit 
fe fervir de la recommandation des rois ou des princes, à 
qui il auroit été envoyé , pour arriver aux dignités ecclé- 
fiaftiques , fans fe rendre criminel. 

Le roi connoiffoit bien que l'efprit inflexible du nonce , 
qui ne fe laiffoit toucher ni à la faveur , ni à l'ambition , 
s'oppoferoit avec courage à fes deffeins. 11 s'attacha à le 
louer continuellement de fa prudence , de fes foins & de 
fa piété. Il cherchoit les occafions de favorifer tous les 
gens que Commendon lui avoit donnés ou recommandés. 
Il donnoit des charges à fes amis ; il faifoit publier des décla- 
rations & des édits contre les hérétiques ; il traitoit avec 
lui des affaires de fon royaume , comme avec un des prin- 
cipaux fénateurs ; il lui demandoit fes confeils , & les fui- 
voit très-fouvent. Tous ces témoignages pubUcs d efiinie 
& d'amitié , faifoient appréhender à la reine , que le nonce 
ne fût d'intelligence avec le roi contre elle ; & quelques 
efprits brouillons lui avoient déjà donné ces impreflions. 

Commendon , au retour de fes voyages de Ruffie , fe 
détourna pour aller voir cette princeffe à Radom , où elle 
étoit , quoiqu'il jugeât bien que fa vifite pourroit être fuf- 
pefte au roi. Elle le reçut avec beaucoup de civilité; & après 
qu'on fiit forti de table , & que chacun fe fut retiré , la reine 
lui raconta toute l'intrigue Ôi tous les deffeins du roi ^ & fe 

I4 



"î-^^) La Vie du Car pin al 

julVifia (lo tout ce ifii'on pouvoit lui reprocher. Enfin elle 
lui rcpréloiita , .i\ oc beaucoup de larmes , la manière indigne 
& outrageule avec laquelle on la traitoit , ne parlant jamais 
(lu roi, qu'avec des termes pleins de refpeft, ik rejetant 
la faute de tout fur quelcjues ef'piits de la cour , qui abu- 
foient de la laveur qu ils avoicnt acquife par des voies 
jnjufles. 

Commend ^n la confola , & lui fit tout cfpérer de la pro- 
tCtlion du ciel &de la juftice de facaufe. UrafTura , Q;/// 
éivoit apyrïs tous Les dc£àns du roi , & quil y avait d.s g^cns 
de bien parmi les ditholiqucs , qui feraient toujours pour le 
parti de la jujlice & de f innocence , & qui s^oppoferoient coura- 
fcuf(.ment aux hciétiques , s^ils entreprenaient jamais quelque 
chofc contre elle : Que pour lui , il lui rendrait toujours tous les 
ûjjices dont il pourrait être capable. La reine , touchée de Ce dif- 
cours, lui déclara fincèrement, Qu on avait voulu lui per- 
fuadcr ^ que c'était lui qui ap (fait à l.i cour de Rame pour f.iire 
cajjcr fon mariage ; qu il flattait le roi pour gagner Jon amilié ; 
que s'il et oit d'un fentiment contrait e au fien , il nauro'n pas 
tant de crédit à la cour , & ne feroit pas fi çonjïdérc par un prince 
violent dans [es pajjians ; quelle n avait pas cru des chajes qui 
ne s'accordaient pas avec la réputation qu'il s'était acquifc, d'une 
grande probité & d'une vertu éprouvée ; qu'elle avait voulu pO'ur- 
tant lui découvrir fon cœur. 

Le nonce fc juf^ifiade cesfoupçonsen peu de mots. Il afîu- 
ra la reine fort religicufement , Que le roi ne lui iivoit jamais 
rien communiqué de cette affaire ; que pour lui , il avait toujours 
vécu d'une manière à s'arrêter plutôt aux principes de l'honneur 
& de la confcience y qu'aux jugemens & aux opinions des hom- 
mes y & que dans toute fa conduite il aimoit mieux établir fa. 
fidélité , par fe s aSlions que par fes paroles ; quelle favoit bien 
l'union 6* l'intelligence qui et oit ^ntre le pape & l' empereur fon 
frère & toute fa maifon ; qu elle pouvoit fc fouvenir de l' amitié 
tendre que Sa Sainteté avait eue autrefois pour l'empereur fon 
père , qui était un prince £une très'grande piété , fi» £unc vie fort 
exemplaire 'y quelle devait s' affurer particulièrement fur la juflice 
du pape y qui avo.t trop de vigueur 6" trop d'équité pour fe 
laiffer gagner par les prières , ou par U conf dération d'aucune 
puiffance mortelle. 

Alors la reine lui prit la main , qu'elle arrofa de fes 
Jarwcs , & le conjura ,p4r U faimcté de fon caraâière , par 



COMMENDON. LiVRE IL '137 

ïa vertu , par la réputation qu'il s'étoit acquife parmi tous 
les gens de bien , & par la mémoire de l'empereur ion père , 
qui avoit eu pour lui une amitié très-particulière , de l'af- 
firter dans fes peines , de prendre quelque loin d'une prin- 
ceffe malheureule , qui étoit abandonnée & méprifée de 
tout le monde , & qui ne pouvoit efpérer de confolation 
que de lui. Elle difoit ces mots d'une voix baffe & entre- 
coupée de fanglots , & fondoit en larmes. Commendon fut 
très-fenfiblement touché de voir une princelΣ fi illuftre 
& d vertueufe dans un état fi déplorable. Il la confola , 
& après lui avoir promis qu'il l'affirteroit de tous fes foins & 
de tout fon crédit , il prit congé d'elle. 

Le roi cependant ayant affemblé la diète à Peterca-w , 
où s'étoient rendus ceux qui cordulfoient toute l'intrigue 
de fon divorce , voulut faire éclater fa réfclution. Il y a 
deux fortes d'affemblées publiques dans la Pologne. Le roi 
affemblé le fénat , où les évêques , les palatins & les châte- 
lains , qui poffèdent les dignités & les magift.atuies parmi 
eux ont droit d'affuler. Ce confeil eft compofé d'environ 
cent cinquante perfonnes , lorfque tous ceux qui ont droit 
d'y entrer s'y rendent , ce qui n'arrive prefque jamais. Les 
chevaliers , du nombre de 'quels font clioifis les fénateurs , 
envoient deux, trois, ou plufieurs députés de chaque pro- 
A'ince , pour don.-er l.urs avis fur les affaires publiques. Ces 
envoyés des provinces s'affemblent féparément ,& rap- 
portent au roi & au fér.at ce qu'ils ont réfolu. 

Au commencement, ils n'étoient envoyés que pour s'in- 
former des décrets du fénat & pour aller en rendre compte 
à leurs provinces ; mais ils étoient devenus plus hardis par 
la licence d-s religions nouvelles , & s'étoient érigés en tri- 
buns du peuple fous le roi , qui les clevoit pour abaiffer le 
fénat , & poifr avoir plus de partifans de fes plaifirs & de 
fes paffions. Par ce moyen , tout l'état fut en la difpofition 
des chevaliers, plutôt qu'ils n'ofoient e.'^pérer. On n'ordon- 
noit aucune impofition, fans leur confentementjonne fai- 
foit aucune loi , fans qu'ils l'approuvaffent ; rien ne fe paffoit 
dans l'état que par leur autorité & par leurs caprices. Ils 
s'oppoioient à tous les autres jSrproteftoient à tous momens 
au nom de toute la nobleffe , que les édits ne pafferoient 
pas. Ils eurent bien la hardieffe de faire la correction au fénat, 
qui ell Je coiîfcU fouverain du royaume. EnÇm , ils étoieut 



135 La \\r du CARnisAi. 

dcvcniK fi conliiLr.ibLN , cfiic quelques-uns <lcs fcnafcurs 
pallciont dans l'ordre des chevaliers , & aimèrent mieux: 
ctro do CCS députés , pour avoir plus dautorité , & pour 
paroirre plus populaires : & le roi , qui pouvoir ré|irimer 
leur inloierice , lentretenoit. 

CommeiuliMiavoit lié amitié avec les plus gens de bien 
& les plus termes de ces députés catholiques , qui l'aver- 
tiil'oicnt cxaftement de tout ce qui concernoit la relii^ion ; 
& le conAiltoicnt fur les avis qu'ils dévoient d.>nner. De 
forte qu'Ollroroge , homme éloquent , d'une noblelle an- 
cienne & grand hérétique , ayant commencé à parler de 
h reine , & dit hautement que le roi de Pologne n'avoit 
pas beloin dune reine ftcrile , qui ne pouvoit lui donner 
des héritiers ; ceux qui étoient inilruits par le nonce , s'op- 
polèrent à tous les avis , & Taffairc en vint à une conref- 
tation trés-opiniàtre. Les hérétiques furent d'avis , Qu'on 
priât le roi de le réconcilier avec la reine , de vivre avec 
elle en bonne intelligence ,& de n'ôter point a Ton royau- 
me l'elpérance de la poftérité. Les catholiques demandè- 
rent toujours qu'on ne fit aucune mention de divorce , 
& qu'on ne parlât jamais de caiVer le mariage. Le fcnat 
s'etant allemblé là-dc(Tus , le roi affedbi de ne s'y trouver- 
pas , loit qu'il eut quelque honte d'entendre des chofes qui 
le regardoient , foit qu'il voulût entendre en particulier 
les députés , afin de préparer à loifir ce qu'il devoit répon- 
dre dans le lenat. 

Oftroroge ayant cxpofé en peu de lîiots, qu'il s'agifloit 
de Tafiaire la plus importante du royaume , reprélenta aux 
iénateurs par une harangue étudiée , « Qu'il étoit de leur 
»» prudence de pour\oir aux néceiïités prélcntcs de l'état , 
" de prévoir les nécelTités à venir. Que tandis que le roi 
n vivroit , les peuples n'avoient rien à défircr pour être 
n bien gouvernés ; mais qu'il étoit homme , qu'il étoit 
» avancé en âge , qu il étoit mortel. Que l'état ne mour- 
»» roit pas , & qu'il étoit fâcheux de ne voir point de fuc- 
» celfeur affuré dans la maifon royale. Que le roi , à 
» l'exemple de fes illuftres ayeux , avoit fi bien gouverné 
yy la Poloj;ne , qu'il étoit àfouhaiter, non-feulement qu'il 
») régnât long-temps, mais encore quM laiflàt le royaume 
»» dans fa famille. Que ceb étoit impolfible s'il n'avoic 
»> des enfans. Que ce n'étolt pas le moyen d'en avoir ^ 



COMMENDON. LiVRE II. I39 

»» que de vivre féparé d'avec la reine , comme il faifoit 
» depuis trois ans. Que c'étoit aux fénateurs , que le roi 
i> conf:déroit avec railbn comme fes pères , de le réconci- 
j> lier avec la reine , de donner aux peuples refpérance 
» de voir bientôt des princes du fang royal , & de leur 
}) ôter le fâcheux exemple , qui pourroit devenir une fource 
« de défordres à l'avenir fi l'on le négligeoit. 

Tout le fénat voyoit bien à quoi aboutiflbit ce difcours ; 
le bruit s'en étoit déjà affez répandu. Mais comme la flat- 
terie & la lâcheté font ordinaires dans ces confeils , ceux 
même qui étoient touchés du malheur de la reine , crai- 
gnoient d'ofFenfer le roi. Ucange , qui par le droit de fa 
dignité d'archevêque préfidoit à cette affemblée , repré' 
fenta au roi le lendemain ce que les Chevaliers avoient dit. 
Il ajouta, de la part du fénat , ce qu'il jugea à propos fur 
ce fujet. 

Ce prince prit un air férieux , & avec un chagrin af- 
fe6té , il répondit : u Qu'il pouvoit prendre pour prétexte 
» de fa féparation d'avec la reine , la grande application 
« qu'il avoit eue aux affaires depuis trois ans , & la cou- 
I» tume ancienne de ce royaume , qui ordonne que les 
i> reines ne fe trouvent point dans les affemblées , ni dans 
i> les confeils d'état. Qu'on s'étoit plaint que la reine fa 
» mèiç s'étoit un peu trop mêlée des affaires publiques , 
»> parce qu'elle avoit accompagné fon mari ou fon fils 
» dans les diètes. Mais qu'il vouloit leur découvrir fes fen.' 

V timens avec fincérité , & leur dire ce qui l'embaraffoit. 
j> Que des gens de bien & fort verfés dans la fcience de 
»> l'Ecriture fainte , lui avoient donné de grands remords 

V fur fon dernier mariage , & l'avoient affuré qu'il n'avoit 
» aucun droit d'être avec une princeffe , de qui il avoit 
»> époufé la fœur auparavant. Qu'il étoit dans des inquié- 
5> tudes continuelles , & que dans cet accablement de cha-r 
îj grin, ilcraignoit toujours d'être engagé dans un mariage 
I» illégitime , &: d'iiriter tous les jours la colère de Dieu par 
»> fon incefte. Qu il les prioit de vouloir l'aflîfter de leurs 
» confeils. Ucange répondit que ce n'étoit pas une affaire 
» qui pût être décidée fur le champ. On prit du temps pouj" 

V f onççrter les confeils qu'on avoit à donner au roi. 



^4<i La Vie nu Cardinal 

CHAPITRE XVIII. 

Les Exclues s\}Jfanblint. Commendon leur pcrfuadc de détour- 
ner le Roi de fon dejfein. 



u 



Cange alTembla dans réglife tous les évêques qui 
étoicnt prélcns , & tous ceux du clergé qui avoieiu (luchiue 
réputation de s'être appliqué a l'étude des laintes Lettres. 
11 fit avertir le nonce du lujet de cette affemblée , & lui 
fît demander s'il voidoit y alTirter. Commendon accepta 
très- volontiers la proportion , & (c rendit le lendemain de 
grand matin à l'églire. Comme on vint à la difpute, il ju- 
gea bien que ce iéroit à lui à la Ibutcnir , & qu'il ne tire- 
roit aucun fecours des évêques , dont les uns n'étoicnt pas 
bien intentionnés , les autres n'étoient pas affez coura- 
geux. 11 s'alîit au milieu d'eux ; & ils avoient tous les yeux 
arrêtés fur lui. Alors Ucange propofa , Que le roi étant 
pcrfuadé que les hommes n'avoient pas eu le pouvoir de 
le dilpenfcr de la loi de Dieu , qui défend les mariages au 
degré d'afiinité où il étoit avec la reine , avoit réiolu de 
taire divorce avec elle. A ces mots Nicolas Volski, évéque 
d'Uladiflaw, l'interrompit , & lui dit que le roi n'avoit pas 
parlé en ces termes. 

Padnewi , évèque de Cracovie , prit la parole & dit , 
Que le lénat avoit fupplié le roi de vivre avec la reiiie 
i'elon les lois & félon la fainteté du mariage auquel il 
étoit engagé : qu'il avoit répondu que fa confcience l'en 
cmpéchoit , & qu'il doutoit fi l'on avoit pu le dilpenfer 
de la loi de Dieu , qui défend le mariage en ce deg é d'af- 
finité ; & qu'il s etoit adrefl'é aux évêques , qui font les in- 
terprètes de Dieu & de fon églife. Là delfus Ucange pria 
Commendon de leur dire ce qu'ils dévoient confeiller au 
roi fur une affaire de cette importance. 

Le nonce fe déclara d'abord ; & comme s'il eût efpéré 
de pouvoir arrêter la paffion violente de ce prince ; « Le 
» roi , leur dit-il , a fait ujc action digne de fa piété & 
» de fa fageffe , de n'avoir coni'ulté que des évêques fur 
» fes dillicultês & fur les doutes de fa confcience ; & 
V ç'auroit été une a61ion digne des évêques de lui ôter d'à- 



COMMENDON. LiVRE ïl. 141! 

îï bord ces fcrupules mal fondés , & de ne vouloir pas dé- 
» libérer fur une chofe qui n'eft pas douteufe. Vous favez 
» que le mariage eft un des facremens de l'églife , & que 
n Jesus-Christ a ordonné qiie l'homme ne fépare point 
n ce que Dieu a joint. Ucange l'arrêtant , Je l'avoue , 
» lui dit-il ; mais j'ai appris que c'eft une maxime des ju- 
fi rifconfultes , que ce qui n'eft pas légitime dans fon prin- 
» cipe , ne peut être redreffé ni corrigé dans la fuite. 

» Ces mariages entre parens & alliés font légitimes dans 
» leur principe , reprit le nonce , parce qu'ils ne font 
>> défendus par aucun commandement de Dieu , ni par 
» aucune loi naturelle , mais feulement par un droit & 
» par une ordonnance eccléfiaftique ; & le pape ayant dé- 
ï) rogé à ce droit en faveur de deux rois qui l'en foUici- 
« toient puiffamm.ent , le roi en eft abfolument difpenfé. 
» Car pour le commandement que Dieu fait dans le Lé- 
i> vitique , Tu ne recevras point dans ton lit la fœur de ta: 
j> femme , il ne convient pas à notre fujet ; parce que Dieu 
»> ajoute immédiatement après , Tu ne découvriras point fon 
« déshonneur pendant fa vie. Pour ce paflage de l'Evangile , 
»> // ne t\fl pas permis d'avoir la femme de ton frère , il faut 
n entendre qu'il eft défendu à l'homme d'abufer de la fœur 
»> de fa femme vivante , ou de l'arracher du lit de fon 
?) frère pour l'époufer inceftueufement. 

» Il faut donc , répartit Ucange , que le roi s'adrefTe 
3) au Souverain Pontife , qui aura fans doute le pouvoir. 
» de rompre ce mariage , comme il a eu le pouvoir de le 
» permettre , & qui difpenfera des lois encore une fois. 
3> La différence eft grande , répliqua Commendon ; car le 
« mariage contracté après la difpenfé de la loi , eft un ma- 
î) riage légitime que Dieu & la religion autorifent , & 
3> que nulle puiffance tem.porelle ne peut rompre. Le pape 
» a eu droit d'ôter l'empêchement de la loi ; mais il n'eft 
jj plus en fon pouvoir de rompre ce qui a été fi fainte- 
» ment lié. Le mariage , félon la loi , ne peut fe contrac- 
j> ter entre les proches ; mais ôtez l'empêchement de la 
î) loi , cette union devient légitime & ne peut être rompue 
« que par la mort. La femme eft liée à la loi pendant la 
?> vie de fon mari : après fa mort elle peut époufer qui 
« elle veut. Pour ceux qui font mariés , ce n'ejl pas moi , dit 
y faint Paul , c'ejî le Seigneur qui ordonne ceci : Quiconque 



tAi- La Vie du C An dîna t. 

» jb.mJonne J.: femme 6* en èpoufe une uutrc , // commet adul" 
M t'ere\ ^ue /î U femme quitte fon mari 6* en èponjc un autre, 
n elle ejl adultère attjjî. Cela pourroit-il s'entendre , fi Ton 
*' pouvoit rompre les mariages par le divorce ? Ceft pour-- 
n quoi r homme quittera fon père à" fa mère , & fe tiendra avec 
»> j.i fmmc , & ils jiiont deux en une chaire Y a-t-il une liaifor» 
)» plus Ibrte & plus étroite ? Voilà les lois que Dieu a cta- 
» blics lui-même pour les mariages , iur lelquelles aucun 
ï» mortel ne doit entreprendre. 

Il pritde-là occafion de décrire les funeftes mouvemens 
de l'Angleterre, les révolutions & les événemens étranges 
4(u"il y avoit vus : il en parla avec tant de force & d é- 
loquence , & d'une manière li touchante , que tous ceux 
qui étoient préfens en avoicnt horreur. « Il ajouta que 
» toutes ces chofes donnoient de l'efFroi ; mais que ce qui 
>» étoit encore plus déplorable , c'étoit que Henri VIII 
» avjit été pouffé à répudier la reine par des eccléfiafti- 
ï> qucs &: par l'archevêque métropolitain du royaume , qui 
ï> oubliant leur devoir , flattoient le roi dans l'es paffions , 
ï> & pour gagner (on amitié , l'abandonnoient à Tes déré- 
î> glemens. )> Qu'il ne vouloit pas s'arrètef à leur raconter 
de quelle maniJ^e Dieu les avoit punis. Qu'il fe contentoit 
de leur dire , que non- feulement ils furent dépouillés de 
leurs biens & de leurs dignités ; mais que tout l'ordre ce- 
clénallique fut cruellement accablé & ruiné dans toute 
l'Angleterre. 

Il leur ht remarquer que notre fiècle avoit porté deux 
Henrys , l'un Roi d'Angleterre , l'autre de France , qui 
avoient eu des inclinations fort différentes , & qui pou- 
voicnt fournir à tous les princes un exemple mémorable 
des jugemens de Dieu. 

Le roi de France eut une fidélité inviolable dans fon 
mariage. 11 avoit époufé une princeffe d'une famille bien 
au-deffous de la Tienne , qui , depuis cmq ans de mariage 
n'avoit point encore d'enfans , & qui avoit donné des mar- 
ques prefque certaines de ftérillté. 11 ne voulut pourtant 
jamais écouter ceux qui l'exhortoient à faire divorce avec 
elle ; quoiqu'il n'eût point de neveux qui puffent régner 
après lui ; quoique toute la France , qui aimoit tendrement 
fon roi , le conjurât par fes vœux & par les inffantes priè- 
res de lui lalffer de fa pofférité ; quoique la reine même , 



Comme NDON Livrb IL '145" 

pour ne s'oppofer pas aux défirs & aux efpérances de tant 
de peuples , s'offrît de bonne grâce à defcendre du trône 
& du lit royal , & à fe retirer dans quelque raonailère de 
filles. 

Le roi d'Angleterre eut une conduite contraire. Il per- 
dit par un feul crime toute la gloire & toute la réputation 
de fes vertus & de fes grandes allions paffées j & d'un 
prince très-fage & très-religieux , il devint un cruel tyraa 
& un monftre furieux. Il répudia la reine fa femme , fille 
d'un des plus puiffans princes de l'Europe , après en avoir 
eu des enfans , après avoir vécu vingt-huit ans avec elle ; & 
fe laiffant emporter à une brutale paffion , il viola en peu 
de temps les droits de fix mariages , faifant mourir quel- 
ques-unes de fes femmes , & répudiant les autres. Enfin ^ 
il ne lui relia aucun enfant de tant de mariages ; au lieu 
que le roi de France , qui n'eut qu'une femme qu'on croyoit 
ftérile , eut une belle poftérité de fept enfans qu'il laiffa 
vivans après lui. Ce qui fait connoître que Dieu punit les 
pallions aveugles & déréglées , & qu'il bénit cette légitima 
& chafte union qu'il a inllituée , non-feulement pour con- 
ferver les familles , mais encore pour élever des enfana 
dans la foi , dans le culte & dans la piété du vrai Dieu , 
& pour être la figure & le facrement de cette union très- 
pure & très-étroite qui efl: entre lui & fon églife. 

<c Après cela , il leur repréfenta qu'il n'y avoit plus à 
>> délibérer fur cette affaire , & que toutes ces confulta- 
j) tions entretenoient le mal au lieu d'y remédier. Qu'il 
» falloit d'abord ôter de l'efprit du roi toutes fes penfées 
î> de divorce , & les arracher jufques aux racines , afin 
» qu'elles ne puffent jamais renaître. Qu'ils dévoient tenir 
w pour ennemis du roi , de l'état & de tous les gens de 
î> bien , tous ceux qui voudroient lui remettre dans l'efprit 
« ces funeftes impreflions , parce qu'ils trompoient letir 
j) Souverain par une fauffe apparence de religion ; & que 
» faifant femblant de vouloir le retirer d'un crime ima- 
îJt ginaire , ils le précipitoient dans un crime véritable ,^^& 
« l'expofoient lui & fes fujets à la juftice & à la vengeance 
»> de Dieu. Qu'il falloit modérer les paffions des rois , bien 
« loin de les enflammer , parce qu'ils tombent avec d'au- 
» tant plus de violence , qu'ils tombent de plus haut , & 
V qu'ils font comme ces pierres qu'on roule du haut d'ime 



44 l'A VfE DU Cardinal' 

> montagne , qu'on no fauroit arrêter jufqirà ce qu'elles 

> fuient arrivées avec beaucoup de bruit & de ravage ju(- 
) ques au tond des vallées. Qu'il étoit du devoir des évè- 

> ques d'empéclier que quelques lâches flatteurs ne pouf- 
<i làlfent le roi à la ruine, & de lui remontrer qu'il n'a- 

> voit aucun fujet d'être troublé dans fon efprit & dans la 
) conicience , puifqu'ii n'y avoit nul défaut dans Ion ma- 

»> riage. Que ce prince étoit trop pieux & trop équitable 

> pour fe donner des inquiétudes mal à propos , & po-ur 
) n'acquicfcer pas aux ordres de Dieu & de l'églilê , quand 

> on lui auroit fait entendre combien fes liens font faints 

> 6c indillolubles. Qu'après lui avoir ôté ces fcrupules & 

> ces faux remords de confcience , il fe réconcilieroit peut- 

> être avec la reine , & qu'il vivroit à l'avenir avec elle 
} dans une grande intelligence. Que s'il ne rcvenoit pas 

> encore de cette penfée de divorce , il étoit à propos de 

> ne le prelfer point : que Dieu acheveroit le rclte. Que 

> cependant ils le recommandaifent à Dieu dans leurs 
7 prières , & qu'ils travaillaffent avec beaucoup de foin 

> & de zèle à lui ôter cette aigreur & cette animofité , 
j qui pouvoit lui relier dans le cœur. Il "finit , en leur di- 

> fant , que ce n'étoit pas un temps propre à agiter des 

> queiUons inutiles & dangereufes. Qu'ils avoicnt une forte 
» guerre contre les Mofcovites ; qu'ils ne pouvoient s'af- 
) furer de l'alliance d'aucuns de leurs voifins ; & que leur 

> royaume n'étoit déjà que trop affligé de divifions £i de 
haines inteftines. 

Ce difcours de Commendon , prononcé avec beaucoup 
de force & beaucoup de grâce , & avec cette gravité qui 
accompagnoit toutes fes actions & tous fes dil'cours , fut 
approuvé de tout le monde. On admira fon éloquence , 
fa probité , fa prudence , fa fermeté & Ion adreffe à ex- 
pliquer nettement l'affaire , à toucher vivement ceux qui 
donnoient au roi des confeils fi pernicieux , & à couper 
ie mal dans fa racine. On n'alla point aux avis : & comme 
Ucange fe trouvoit embarralle , & marquoit fon confen- 
tement par fes geftes &. par un certain mouvement du 
ccrps , plutôt que par fes paroles , l'évéque de Cracovie 
remercia fort civilement le nonce au nom de toutj l'af- 
femblce , & l'alfura qu'ils étoient tous difpofés à fuivre 
ion avis. QueU^ues jours après , tous les gens de bien qui 

avoiem 



COMMENDON. LiVRË II.' i^f 

avolent aflifté à ce confeil , allèrent féparément chez Com- 
Kiendon pour lui rendre grâces , & pour le féliciter de ce 
que par fa fermeté il avoit délivré l'Etat du danger d une 
ruine toute évidente. 

9ga ! . ' ■■ • a^ 

CHAPITRE XIX. 

Commenden tâche de convaincre le Roi. Il empêche U divorctm 



D 



Ê s que l'affaire eut éclaté dans le fénat par rintri-' 
gue des députés , le roi avoit envoyé prier Commendon de 
le venir voir. Il lui avoit témoigné plufieurs fois qu'il avoit 
quelque fecret de gande importance à lui communiquer. 
Commendon alla le trouver , & il eut d autant plus de peina 
à le détourner de fon projet , qu'il le trouva troublé 8{ 
prévenu de fa paflion , & très-éloigné de fe rendre à au- 
cune raifon. 

« Le roi lui dit d'abord , que fon mariage étoit l'afFaire 
»» dont il avoit voulu plufieurs fois l'entieten.r , parce qu'il 
»> déféroit beaucoup à fes confeils , & qu'il connoiiToit fon 
9> zèle pour le bien public , fon affedion & fon amitié 
» pour lui , fa fidélité & fon exa6titude en toutes chofes» 
»> II fe jeta fur fes embarras , fur fes inquiétudes & fur les 
ï> remords de fa confcience qui le tourmentoient nuit & 
» jour. Il répandit des larmes. Il piotefta qu'il étoit au 
« défel'poir ; qu'il aimoit mieux iouffrir toutes fortes de 
3> fupplices , éprouver tous les mallieurs , & perdre foa 
3> honneur , fa vie , fes Etats , que d'être obligé de vivre 
»> avec la reine. Qu'outre la diverfitédefprit& d'humeur , 
j> il avoit une horreur naturelle pour i'a maladie , plus que 
» pour la pefte & pour la mort même. Que ce qui étoit 
» encore plus terrible pour lui , c'étoit que des gens de 
« bien , qui avoient de la piété & du favoir , alluroient 
1» qu il n'y avoit point entre eux de véritable ma iage ; & 
»> que toutes ces chofes eniémble lui troubloient l'efprit 
» continuellement. 

>» 11 le pria , par l'amitié qu'il avoit toujours eue pour 
ï» lui depuis qu'il étoit a rivé en Pologne, & par la con- 
*» fiance qu'il lui avoit témoignée , en lui communiquant 
Tome U ôttcondc Parue, K 



i^G La Vif. DU Cardinal 

i> des cliores ciu'il n'auroit pas voulu confier à fes pfûs îii- 
yr timcs amis , de trouver quelque moyen , tel cju'il pût 
TT être , de le tirer de cette misère. Que te leroit lui ren^ 
» dre le repos , qui lui étoit plus cher que h vie & que 
» .Ion royaume. Qu'il ne pouvoit attendre du fecours que 
ji de lui. Qu'il ne demandoit rien ; qu'il ne vouloit rien 
» faire l'ans le confentement du pape, n Lorfqu'il parloit 
ainil , le trouble de ion el'prit étoit marqué Cur Ton viia^j, 
&: les larmes tombotent de fes yevix avec abondance. 

On peut remarquer en paiTant , la belle occafion que la 
fortune préf'cnta à Commendon , de gagner l'elprit & la 
faveur du roi , s'il eût pu fe contraindre jufqu'au point 
d'entretenir Ion efpérance , de lui offrir fon fecours & Ion 
crédit à la cour de Rome , & de s'accommoder un peu à fa 
foiblelfe & à fa j aflion. Mais rien ne fut capable de l'é- 
î) anier , quoiqu'il fut fenfiblement touché de la douleur 
du roi , & de la dilHculté qu'il y avoit à raj^aifer. II y au- 
roit eu de la dureté & de 1 inhumanité à réfifter fortement 
5 ce prince , qui lui ouvroit fon cœur fi confidemment. 11 
étoit auffi très-diiiicile de le ramener à la raifon , tant i! 
étoit aveuglé de i'a palnon & hors de lui-même. 

Dans une occafion fi délicate , il fe fervit de toute fa 
confiance & de toute fa douceur. Il commença par des té- 
moignages de reconnoifî'ance de toutes les bontés que Sa 
MajeAé avoit eues pour lui. Il lui protefta qu'il prenoitplus 
dipart qu'aucun autre à fa trifteile & à fes peines ; qu'il 
avoit un défi" extrême de le fervir en cette occafion , qui 
feroit peut-être la ieule qui fe préfenteroit de lui donner 
des marques de fa fidélité Si. de fon zèle pour tout ce qui 
concernoit fon fervice. 

« Les rois, lui difoit-il , ont une puifTance fouveraine , 
Ti & vivent dans l'abondance de toutes choies, mais ils ne 
« trou\'ent prefque point d'amis qui leur difent la vérité. 
r* Les gens de bien même & hspcrfonnes les plus graves, 
» voyant que la voie la plus courte pour arriver à la fa- 
T> veur des grands , eft d entrer toujours dans leur (ers , 
p fe lailfcnt vaincre à l'ambition & à l'intérêt , & s'avan- 
n cent par leurs flatteries ; ce qui fait qu'on donne tout 
j) à la complaifance , &c que les rois ignorent ordinaire^ 
» ment le véritable état de leurs affaires. Aufli , voyons- 



Comme ND ON. Livre ÎL 147 

h nous qu'ils font fouvent ds grandes fautes , & que les 
i) plus puiffans royaumes font plutôt détruits par la lâcheté 
» des flatteurs , (jue par la force des ennemis. Pour moi , 
» je fuis réfolu de ne point tromper , par une compîaifance 
» criminelle , un roi de qui j'ai reçu tant de grâces. S'il 
»> y avoir un tour favorable à donrier à cette affaire qui 
» touche û fort Votre Majefcé , je ferois le premier à le 
» chercher & à m'en fervir , pour lui procurer le repos 
iy qu'elle fouhaite : mais puifqu'il eft impolTible d'y réuffir , 
« ii n'y a peint d'apparence de l'entretenir dans une pen- 
» fée qui ne feroit qu'augmenter fes inquiétudes , & qui 
jj pouîToit même la jeter dans de grands dangers. Ce fe- 
» roit manquer au refpefl: que je lui dois, Si à la recon- 
« noiffance que je veux lui témoigner par toutes mes ac- 
>j tions , que de lui cacher la vérité dans une occafion fi 
» importante. » 

Après cela , il parla avec beaucoup de fermeté contre 
les envoyés des provinces ; il fit voir au roi , « Qu'ils n'a- 
» giffoient pas tant par le défir de le feivir en cette af- 
i> faire, que par le défir de troubler l'état. Que c'étoient 
î> des gens qu'on députoit pour affifter aux affemblées , 
« avec un pouvoir fort limité , qu'il ne leur étoit pas per- 
» mis d'excéder. Que leur commilTion ne pcrtoit aucua 
» ordre de fe mêler des affaires du roi, & que c'étoitune 
î> efpèce de perfidie , que de fe faire les cenfeurs& les juges 
î> de leur fouverain ; de vouloir lui prefcrire des lois ; de 
» fouiller dans les fecrets de la maifon royale ; de fe mêler 
5» d'examiner fa conduite à l'égard de la reine , & de re- 
« muer une affaire dangereufe peur le royaume & très- 
>» injurleufe à Sa Majellé. Que s'ils étoient touchés de 
»j bonne foi des mallieurs de la reine , & s'ils vouloient 
» adoucir ou défabufer l'efprit du roi , il falloir , félon l'E- 
» vanglle , l'avoir averti fecrétement , & avoir agi par 
» des prières & par des remontrances , plutôt que de ve- 
" nir , comme pour l'accufer dans le fénat , contre les 
» formes , contre la coutume , contre la modeftie & contre 
» le refpeft qu'on doit aux fouve.ains. Qu'il étoit aifé de 
»j voir qu'ils prétendoient exciter des troubles ; & qu'?près 
» avoir eu la haidieffe de violer tous les droits de la reli- 
V gion , ils prenoicnt occafion d'introduire des nouveautés 

K 2 



^4^ La Vie du Cardinal 

»> dans l'ctat. Qu'ils inctlitoient fans doute quelque grand 
>» défordre , qu'on n arrèteroit pas quand on voudroit , li 
n l'on ne les obligeoit à demeurer dans les termes de leurs 
» commiirions. » 

Il rendit enluite au roi , en abrégé , ce qu'il avoit die 
aux évèques de la fainteté & de la ilabilité du mariage , 
»> qui ne peut être rompu que par la mort , parce qu'il 
») tient par des lois & par des liens indifl'olubles. Que l'af- 
j> finite qu'il avoit avec la reine n'empéchoit pas la validité 
»j du fien, puifque le pape avoit dérogé au droit ecclériaf- 
»> tique. Que la défenle de ces fortes de mariages n'étoit 
» pas de droit divin , car ce feroit un crime que de vour 
» loir en difpenfer ; mais que c'étoit une furiple ordon- 
j> nance de l'églife , pour prévenir les dangers qu'il y au- 
» roit dans la familiarité que les parens ont les uns avec 
ï» les autres , &: pour réprimer la licence de pécher. Que 
V ceux qui avoient voulu embarraffer fon efprit de ces 
« vains fantômes de religion & de ces difficultés imaginai- 
n res , ayant reconnu qu'il avoit quelque averfion pour 
» la reine, avoient pris cette occafion pour le furprendre. 
î) Qu'on devoir punir leur témérité ou leur malice. Qu'il 
» falloir traiter ces gens-là comme ces médecins , qui , dans 
» le plus fort de la fièvre , donnent des rafraichilTemens 
» aux malades , qui foulagent d'abord leur ardeur , mais qui 
» les mettent après dans un danger évident de mourir. Que 
» pour avoir la fatisfa6lion de plaire quelques momens à 
» Sa Majefté ,on ne devoit pas trahir fes intérêts, ni expo- 
» fer tout le royaume à un péril manifette. Qu'il faifoit beau 
« voir des particuliers fe jouer ainfi de la ruine de l'état, 
j> Qu'il fe gardât bien de compter ces flatteurs entre fes 
f) amis , parce qu'ils ne confidéroient ni fon falut, ni fon 
« repos , & qu'ils lui donnoient de la crainte où il n'y avoit 
>» pas fujet d'en avoir. 

j> Il lui mit devant les yeux les ruines de l'Angleterre. 
» Il lui repréfenta, Que le roi Henri VIII, corrompu par 
« les confeils de fes flatteurs , avoit précipité fon royau- 
» me dans l'abîme de tous les malheurs. Qu'il s'en étoit 
» plaint quelquefois à fes plus intimes amis. Qu'il étoit de- 
» venu femblable aux anciens tyrans. Que lorfqu'il faifoit 
1) mourir , ou qu'il ruinoit fes meilleurs fujets , comme s'il 



C O M M E N B O N. L I V R E II. ï 45? 

» eut entrepris de ravager & de piller lui-même fonroyau- 
»- me , il fut fi inquiet & fi foupçonneux , qu'il ne fefioit 
>♦ pas mêmeàfes femmes , djnt il changeoit prefque tous 
>» les ans, les aimant avec fueur , les quittant avec légé- 
« reté , & connoiffant bien qu il étoit lui-même fufpeâ: & 
» odieux à tout le monde. Qu'il fe défioit continuellement 
î> des Fiançois & de quelques princes d'Allemagne , qui 
» étoient fes amis ou Tes alliés , obfervant tout , comme fi 
« tout le refte du monde eût confpiré à lui ôter la couronne 
» de deffus la tète , & à venger les crimes horribles qu'il 
ï> avoit commis. Que dans fes plaifirs mêmes , où il étoit 
w perpétuellement plongé , U étoit fouvent faifi de frayeurs 
« foudaines , & fe trouvoit quelquefois fi accablé d'inquié- 
» tudes , de chagrins & de défiances , qu'il avoua plufieurs 
n fois à quelques-uns de fes confidens qu il ne fouîiaitoit 
» rien tant que la mort. 

Le roi écouta le nonce fort attentivement , & ne l'in- 
terrompit que par des gémiffemens & par des foupirs qu'il 
tiroit du fond de fon cœur , & qui faifoient voir qu'il étoit 
vaincu par la vérité , mais qu'il ne pouvoit vaincre fa paf- 
fion. Enfin , comme fortant d'une profonde rêverie , « J'aime 

V mieux mourir , lui dit-il , que de vivre avec elle. Hélas ! 
» y eiit-il j-imais un homme , quelque miférable qu'il fïit , 
9) plus malheureux que moi dans fa famille ? Je n'ai point 
» de femme , & il faut que je vive aulTi lié que fi j'en 
« avois une. Il n'efl refté que moi de la race de tant de 
»> rois qui ont gouverné la Pologne ; & dans le fort de mon 
»j âge & de ma fanté, onm'ôte toute l'efpérance d'avoir 
» des héritiers. C'étoit la feule confolation que je pouvois 
» avoir en ma vie , & le plus grand bien qui pouvoit ar- 

V river à ma maifon & à mes états ; & il faut aujourd'hui 
« que mon nom & la race de tant de rois périlTent avec 
» moi. Je fuis le feul au monde qui ne trouve ni remède , 
j> ni foulagement , ni fin à mes maux infupportables. Je 
« fuis contraint de vivre en célibat , dans le temps même 
j) de mon mariage. Enfin , je fuis un mari fans femme , & 
»> je ferai toute ma vie un certain compofé de veuf& de 
» marié , & comme un monflre dans la vie civile. 

Il difoit ces chofes avec une grande émotion d efprit. II 
pria & conjura très-inflamment Commendon , u que s'il 

K3 



ijo La \'ie ou Cardinal 

'> ic pouvoir rrouNcr quelque cfpèce traccommodcmcfif J . 
j> il oût pirié iL* lui îv tic Ton royaume. Qu'outre i'uii 
j> malheur particulier, il devoir encore toiifidérer que (es 
» peuples l'ouluitoient avec aideur qu'il leur laiirat des 
» princes de lamaifon , 6: qu'il entendoit fouveiu des cho- 
>) les alîez fàchculcs lur ce iujet. » 

Commendon Ie\oyant A tranlporté, qu'il refuloit par 
foiblelVe ik par lâcheté de Te rendre à des rairons dont il 
croit convaincu dans le fond , u il l'exhorta encore une 
tûis à fe l'ervir de fon courage , & de fa conrtance en 
cette occafion ; & à ne fe lailTer pas tellement abattre 
à fes déplaifirs, qu'il perdit cette raifon & cette pru- 
dence qui luiétoientfi naturelles. Qu'il confidérât l'im- 
portance de cette affaire dans l'état préfent de la Polo- 
gne i & qu'il fit réilexion fur ce que fon royaume étoit 
divifé en factions ; que la difcipline de l'églife étoit ren- 
verfée par les erreurs nouvelles , par la licence des ma- 
gillrats , par le mépris des lois & par le mécontentement 
des piincipaux du royaume , qui fe tenoient offenfés 
de l'édit qu'il avoit publié , pour les dépofléder des ter- 
res & des droits publics dont ils jouiflbient. Que la 
Pologne avoit prefque autant d'ennemis que de voifins. 
Que les Valaches s'alloient jeter dans la RufTie. Que la 
Podolie étoit ravagée par les Tartares. Que les Mofco- 
vites étoient entrés dans la Lithuanie. Que les rois de 
Suéde & de Dancmarck avoient fujet d'être indignés , de 
ce qu'on leur ôtoit cette province. Que les Allemands , 
naturellement ennemis des Polonois , murmuroient hau- 
tement qu'on leur eût enlevé la Prufle. Que l'empereur 
foupçonnoit que le Tranfdvain avoit été fufcité contre 
l'empire , par des intrigues fabriquées dans la Pologne ; 
qu'il s'en étoit plaint , & qu'il auroit bien plus de fujet 
d'être ir.ité , û l'on faifoit cet outrage à l'a fœur & à 
toute la maifon d'Autriche. Qu'il ne prit donc point de 
réfolution qui pût l'engager dans de fàcheufes affaires , 
& qui put jeter le royaume en de grands dangers ; &: qu'il 
n'efpcrât plus ce qui n'étoit nidlement poffible. Qu'au- 
trement il feroit plus coupable que le roi d'Angleterre , 
» en ce qu'il avoit un exemple devant fes yeux fi récent 
» & fi funefte , qui devoit le détourner d'un pareil empor* 



C O M M E V D O K. 1 I V R E IL 'i^£ 

t* tement Que pour lui , Une lui auroit jamais ditTiJibie- 
»> ment des chofes qui lui paroifl'oient fans doute bien har- 
j) dies , & qui apparemment ne lui étoient pas fort agréa- 
» bles , s'il n'avoit pour SaMajedé un fjnd de refped , de 
5» fidélité & de reconnoiffance qu'il ne pouvoit exprimer. 
t» Qu'il eftimoit infiniment l'honneur de lui .plaire j mais 
n qu'il eftimoit encore davantage fon repos .& fon falut. 

Le roi étcit dans un extrême accablement de douleur & 
«l'agitation , néanmoins il fe remit un peu , & fe faifant une 
grande violence. Hé bien , dit-il, il ne faut pas s'efforcer de 
faire ce qui ejl impoJp.ble ; cefl mon de/lin , il le faut fuivre , 
putfquc c'ejî une nécejjîté. Pour vous , ajouta-t-ll , s'adrelTant 
au nonce , je vous prie de croire que vos confeils dcfintéreffés 
& votre liberté ne m'ojfenfent point. L'affaire dont vous mavey 
parlé ne me peut être que très-facheufe ; mais votre amitié & 
votre fidélité ne me peuvent être que trcs-as,reables. 

Par ces difcours du nonce , l'efprit du roi fut un peu re- 
mis. On ne fit plus aucune mention de cette affaire. On ne 
rendit aucune réponfe aux députés , ils n'en de'mandérent 
pas aulTi. Ainfi , on arrêta cet embrafement naiffant , qui 
auroit confumé tout le royaume , fi Commendon fe fût 
tant foit peu relàciié , & s'il eût voulu ou ménager refprit 
du roi, ou lui laiffer quelque efpérance. Les ambaffadeurs 
de l'empereur arrivèrent quelque temps après , prévenus 
des mêmes foupçons que la reine avoit eus du nonce : mais 
la calomnie fut bientôt découverte , & l'on fut qu'il avoit 
arrêté lui feul l'impétuofité de cet incendie , dont il avoit 
éteint les flammes dans leur naiiïance. L'empereur & fes 
ambaffadeurs l'en remercièrent , & lui en témoignèrent 
beaucoup de reconnoiffance ; & depuis ce temps-là ils n'en- 
treprirent rien dans cette affaire , fans fon confeil. 

Il voulut fonder l'efprit du roi fur la maladie de la reine , 
& lui faire entendre que ce n'étoit pas une maladie per- 
pétuelle , ni incurable. Mais il le trouva fi éloigné de fe 
rendre là-defTus, qu'il confeilla aux ambaffadeurs de ne lui 
propofer pas même défaire revenir la reine auprès de lui, 
de peur que s'il fe voyoit preffé pour une chofe pour la- 
quelle il avoit tant de répugnance , il ne fe précipitât dans 
fes premières réfolutions de divorce , & qu'il ne fût plus pof- 
iible de l'arrêter, s'il perdoit une fois la pudeur & la craiote 

K4 



ft^i La Vit DU Cardinal, &c.' 

des dangers qui le rctenoicnt. Qu'il t'alloit que cette prîn* 
ccflc affligée tachât de le gagner par ics foins , par i'a dé- 
férence &: par fa foumilHon , julqu'a ce que fon efprit fût 
adouci par le temps , &: qu'il revint de lui-même. Les am- 
baffadcurs l'uivirent ce confeil. Mais la reine ne pouvant 
plus Iburt'rir l'atfront qu'on lui faiibit , fortit peu de temps 
ap'cs du royaume ; & (ous prétexte d aller voir fes pa- 
rcns, elle le retira à Vienne chez l'empereur fon fière , 
comme nous le dirons en fon lieu. 




LA VIE 

DU CARDINAL 
JE AN^FRA N ÇO IS 

COMMENDON. 



^>- 



LIV RE TROISIEME, 



CHAPITRE PREMIER. 



'.^ 



'Commendon eji fait Cardinal \ à. la follicitation de faînt 
Charles Borromée. 

V> E S heureux fuccès acquirent à Commendon une gran- 
de réputation dans la Pologne. Chacun admiroit fa probité , 
fa confiance & fon adreffe dans la conduite des affaires. 
C'étoit une efpèce de miracle d'avoir fu réfifler aux paf- 
fions violentes du Roi , fans avoir perdu fon amitié. 11 
fembloit même qu'il s'étoit accrédité dans l'efprit de ce 
Prince , en s'oppofant à fes deffeins. Il a voit réprimé avec 
beaucoup de courage les efforts des hérétiques contre la re- 
ligion. 11 avoit animé le Clergé , qui étoit dans l'abatte- 
ment & dans le mépris, à foutenir les droits de l'églife. U 
avoit fait fupprimer par fes foins & par fa prudence , plu- 
fieurs édits injurieux aux évêques , en les excitant à défen- 
dre eux-mêmes leur caufe ; en intéreffant tout le parti des 
catholiques à leur défenfe ; en ménageant adroitement l'ef- 
prit du Roi. Enfin , il avoit beaucoup contribué par ^qs 
exhortations & par fes exemples à rétablir la difcipline , qiù 
étoit prefque abolie dans ce royaume. 

Ces allions glorieufes n'avoient pas moins fait de bruit 



\^.i La Vin DU C yV R D I V A t 

dans la cour de Rome. Les Polonois en parloient , & cti 
écrivoicnr continuellement : car c'eft une nation extrême- 
ment curieu'.'e , qui fe plait à favoir &i à débiter des nou- 
velles ; qui obfervc tout , & qui redit tout ; qui fèmc les 
bons (S: les mauvais !)ruits , & qui s'entretient djs v eifits 
ou d.'s défauts des hommes avec le même emprellement. Le 
Papeavoit rendu des témoignages avantageux de la fidélité 
& de l'elprit de Commcndon , lorfqu'U eut appris c[ue le 
Roi &i ieroyaimie de Pologne avoient recules décrets du 
faijit concile de Trente , comme nous avons déjà dit. 11 fit 
lire les lettres du nonce , & voulut taire lui-même fon élo- 
ge dans leconfifloire. Cette nouvelle fut reçue avec d'au- 
tant plus de joie, qu'on avoit cru l'aîTiiiire très-dliîîcile dins 
int royaume ou le Roi n'ed pas abfolu } où les fe itimens 
étoient partagés fur le fujet de la religion ; & où U y avoit 
déjà beaucoup d"efprits ennemis de la vérité & prévenus 
contre l'églife. On ne favoit pas encore la réfolui-ion des 
autres provinces ; & ç'avoit été une joie fort fenfible pour 
le Pape & pour les cardinaux , de voir que les peuples, qui 
paroiiToient les moins difpolés à obéir aux décrets du con- 
cile , avoient été les premi«..'3 à les recevoir. 

On favoit les autres grands fervices qu'il avoit rendus. 
On ne craignoit plus les fuites fàcheufes du deffein qu'avoit 
eu le Roi , de répudier la Reine fa femme. Commendon par 
fcs foins & par fa prudence , avoit modéré cet efprit ar- 
dent & emporté dans fes pafllons ; & tout le monde avouoit 
qu'il avoit délivré l'état , non- feulement d'un grand em- 
barras , mais auffi d'un grand danger. L'Empereur en avoit 
écrit des lettres de remerciment à Sa Sainteté , & lui avoit 
témoigné que la fagcfTe & la confiance du nonce avoient 
fauve la Reine fa fœur , & toute la maifon d'Autriche , de 
l'outrage le plus fenfible qui leur pût jamais arri-er : de forte 
que la vertu de Commendon , & fa prudence à démêler & 
à conduire les affaires les plus dilHciles , lui avoit attiré l'ef- 
time de tout le monde. 

Mais la gloire étoit la feule récompenfe de fes grands 
travaux : & comme il arrive ordinairement qu'on loue la 
vertu & qu'on la néglige, il ne lui rcvenoit de la fienne 
que des louanges ftêriles , fans aucune apparence de profit. 
Ses amis ic plaignoient cjuelquefois que l'ambition & les ri- 
chclfes emportoient ce qui n étoit dû légiiimement qu'à 



COMMENDON. IlVRE lîL 'j<;f 

refprit & au mérite : mais il leur répondoit en fouriant , que 
le plaifir de bien faire étoit une affez grande récompenfe 
pour un homme fage & modefte ; & qu'il valoit mieux mé- 
riter les honneurs , que d'en obtenir les lities , ou d'en por- 
ter les marques. 

II avoit réfolu , comme nous avons montré dès le com- 
mencement de cette hiftoire , de ne fuivre que fa propre 
fortune. Il s'étoit appliqué à gagner l'amitié de quelques 
cardinaux , feulement pour s'en faire honneur. Aufll plu- 
fieurs l'eftimoient & 1 aimoient très-fincèrement , & lui 
fbuhaitoient même une fortune proportionnée à fon mé- 
rite ; mais il ne fe trouvoit perfonne qui le produisît , 5c 
qui follicitât pour lui : de forte que les amitiés des grands 
lui étoient honorables , fans lui être utiles. Mais ceux qui 
agiflent par des confidérations de vertu & de probité , & 
qui s'attachent aux affaires publiques par le plaifir qu'ils ont 
de fervir l'état , plutôt que par des efpérances & des penfées 
d'intérêt , font fous la protection de Dieu qui eil la pre- 
mière récompenfe des juftes , & qui fe plaît fouvent à ren- 
dre leurs vertus glorieufes devant les hommes. Ce fut cette 
providence qui lui fufcita un protefteur , lofqu'il ne deman- 
doit rien , & qu'il ne penfoit qu'à s'acquitter de fes emplois 
dans un royaume éloigné de la cour de Rome. 

Le pape Pie IV , par la fortune de fon frère & quelque 
temps après par la fienne , s'étoit élevé jufqu'à la première 
dignité de l'églife , & fe voyoit au-deffus de tout le refie 
des mortels , quoiqu'il fîit d'une affez baffe naiffance. Mais 
quelque grand que fût fon bonheur , on peut dire que fa 
plus grande profpéritè fiit d'avoir eu faint Charks Borro- 
mée pour neveu , & de s'être fervi de fon miniftère dans 
tous fes confeils & dans toutes les affaires de l'égliîe. 
C'étoit un jeune-homme d'une des plus nobles familles de 
Milan , qui relevoit l'éclat de fa naiffance par une fainte 
/implicite , & par une modeffie extraordinaire. Son oncle 
eut tant de tendreffe pour lui , que dès les premiers jours de 
fon pontificat , il le fit cardinal , & le chargea du Ibin de 
toutes les aflaires eccléfiaftiques. II s'acquitta de toutes fes 
obligations avec beaucoup d'exaftitude ; & dans ce degré 
éminent de puiffance & de faveur où il fe voyoit élevé , il 
eut tant de retenue & tant d'honnêteté , qu'il modéroit lui- 
même les foins qu'on avoit de le combler d'honneurs & dé 



^ç^ La Vie du Cardinal 

richcHcs , &: qu'il ar.ctoit une partie des t!;ràce.s qiie fori 
oncle vouloir répandre lui" lui avec tiop d'empreflement 6i. 
trop d'abondance. 

Après la mort de foh frère Fédéric , que le Pape , par 
une trop grande lacilité , avoir élevé à uiie puillance ex- 
traordinaire , il le répandit un bruit que le cardinal Borro- 
mée alloit ciiangei' d'état , & qu'il étoit dediné à fuccéder 
à la tbitune de Ion frère , & à époufer quelque Princelle. Il 
reconnut que l'el'prit du Pape n'étoit pas fort éloigné de cette 
penl'ée : il le prévint , & le fit donner les ordres i'acrés pour 
i'e lier à l'églife. Depuis ce temps-là, s'étant entiC rement 
adonné aux exercices de la piété chrétienne , il arriva à 
cette pureté de vie évangélique , que tout le monde admire, 
& que peu de gens peuvent imiter. Il fut humble & pauvre 
dans cet éclat & dans cette abondance de toutes chofes. 
Toute la faveur & toute l'autorité du pontificat d:nt il 
îouiflbit , toutes les douceurs des plaifirs qui Tenvironnoient , 
& qui auroient pu corrompre des hommes d'un âge plus 
avancé , ne fervirent à ce jeune cardinal que de matière 
d'exercer fa vertu , & d'édifier toute l'églife. En effet , il 
fut fi exempt de luxe , d'avarice & de toute forte d'intem- 
pérance , qu'il paffa toujours pour un modèle d'innocence, 
de modertie & de religion. 

Après la mort de fon oncle , il fe rendit en diligence à 
Milan , pour s'appliquer aux fondions de fa charge d'arche- 
vêque. Il fit une fainte profufion des biens qu'il avoit re- 
^us , & les employa tous à l'entretien des pauvres , ou à des 
fondations qui regardoient le culte de Dieu. Il remit entre 
ïesmains-du nouveau Pape tous fes bénéfices, qui étoient 
en grand nombre & de très-grand revenu , pour s'attacher 
uniquement aux foins de l'épifcopat , & à l'inftruûion des 
peuples. Ce ne fiât point par un motif d'ambition ou de 
vaine gloire , qu'il fit des a6lions fi extraordinaires ; ce fut 
par un pur principe de religion : car il mena une vie conforme 
à ce mépris éclatant des chofes du monde ; & il fe fut dé- 
pouillé des marques mêmes de fes dignités , s'il n'eût cru 
qu'elles pouvoient lui d >nner quelque autorité pour exé- 
cuter fes pieux deffeins , faifant ainfi connoître que ce 
n'étoit ni la réputation , ni la gloire qu'il recherchoit , mais 
l'avancement fpirituel des âmes que Dieu avoit commifes à 
ies foins & à fa conduite. 



I 



CommivdOn. Livrx ÎIT. i^f^ 

Aufli il s'acquitta glorieufement de tous les devoirs d'un 
faint pafteur. Il anima les fidelles par la fainteté de fa vie, 
& par la pureté admirable avec laquelle il vaquoit tous les 
jours aux exercices de piété. Il rétablit les égliles ruinées, il 
en fit bâtir de nouvelles. Il corrigea les déréglemens ; il 
abolit les coutumes profanes que la corruption du fiècle 
avoit introduites , & que la négligence des évêques avoit 
entretenues. 11 travailla à réduire les mœurs de fon temps 
aux règles de la difcipline des premiers fiècles ; & par les 
foins &par fes exemples, il réforma cette grande ville, qui 
étoit auparavant fi déréglée, û peu accoutumée aux exercices 
de la religion , & fi abandonnée au luxe , à l'impureté & à 
toutes fortes de vices.ll excita tant de ferveur &: tant de charité 
dans le cœur des chrétiens de fon diocèie , qu'on n'a ja- 
mais vu tant de perfonnes , de tout fexe , de tout âge & de 
toute condition qui fe foient confacrées à Dieu. Jamais les 
églifes n'ont été fi pleines de peuple ; jamais l'adminiftation 
des facremens n'a été plus pure y jamais les cérvlmoiiies 
n'ont été plus édifiantes ; jamais la difcipline n'a été plus 
févère. Enfin , il devint fi illuftre par i'es vertu chrétiennes 
& apoftoliquesi il s'appliqua à fon miniftère avec tant de 
zèle , tant d'exa6Htude & tant d afliduité , méprifant la 
faveur, l'envie & la haine des hommes , quil fit revivre 
en fa perfonne ces anciens prélats qui ont avancé la foi 
de Jefus-Chrift , & qui ont mérité par leur innocence & 
par leurs miracles , que leur mémoire fût confacrée dans 
l'efprit de tous les fidelles. 

Lorfque ce faint homme gouvernoit l'églife fous l'auto- 
rité de fon oncle , Comixiendon n'avoit eu avec lui aucune 
communication , ni aucune amitié particulière ; car outre 
qu'il n'étcit point porté à s'infinuer dans la familiarité des 
grands par des manières flatteufes , il avoit pafTé prefque 
tout le temps du pontificat de Pie IV, loin de Rome & de 
ritalie, dans les emplois dont nous avons parlé. Mais le 
cardinal Borromée avoit tant d'inclination pour la vertu , 
& tant d'équité naturelle , qu'il confidéroit le mérite fans 
aucune dépendance de l'amitié. Il eftima l'efprit & la pro- 
bité de Commendon ; & il fut plus touché des grandes qua- 
lités de ce prélat abfent , qui lui étoit prefqu'inconnu , que de 
tous les refpefts étudiés , & de toutes les aflîduités intéreffées 
«de ceux qui s'attachoient tous les jours à fa perfonne» 



içS La Vin du Cardinal 

Tous ceux qui ctoicnt en ce temps-là dans les emplois 
importuns &: clans les négociations , avoient ordre de Sa 
Sainteté de s'adreller à ce cardinal ; & toutes les lettres 
des nonces 6c dos gouverneurs de provinces lui étoient 
renc'u.^s. Commendon prit grand loin de l'informer de tous 
les Aiccès des affaires de Pologne , avec d'autant plus de fi- 
délité & d'exactitude, qu'il lavoit que ce cardinal fouiiaitoit 
qu'on lui écrivît la vérité des choies , & qu'on les expliqui.t 
nettement. 

II ne fera pas hors de propos de dire en pafiant , que dans 
les relations qu'il écrivoit à Rome , Ton flyle étoit grave , 
lérieux , éloigné de toute forte d'afFcClation , d'ornemens 
fupe.vlus, & de recherches inutiles, & proportionné aux 
affaires qu'il vouloit expliquer. 11 fe fervoit de termes pro- 
pres &. naturels. Il y avoit de l'ordre dans tout l'on difcours , 
& une certaine conformité des chofes & des fentences ; & il 
s'étudioit davantage aux liaifons & à la netteté , qu'à la 
politefle & à l'éloquence. 11 évitoit fur toute chofe de fe 
louer , & de faire valoir fes foins & fon adrelTe , comme font 
quelques uns , qui font eux-mêmes leurs panégyriques. It 
rai)poitoit toujoii'.s fes heureux fuccès au confeil & à la 
gloire de fon maître , comme un lage miniftre doit faire ; 
agiffant avec beaucoup de zèle , & rendant compte de les 
adtions avec beaucoup de modellie. 

Cette conduite fage & honnête , jointe à la réputation 
qu'il s'étoit acquifc , avoiî gagné l'eilime du cardinal Borro- 
mée. Il loua fouvent l'efprit & la fagefle de Commendon , 
tant à négocier les affaires qu'à écrire fes négociations; & 
il réfolut enfin, par la feule confidJration de fa vertu, de 
lui procurer le chapeau de cardinal. 11 jugea bien qu'il ne 
lui feroit pas diliicile de l'obtenir de Sa Sainteté : néan- 
moins , foit qu'il eut connu que Commendon avoit des 
envieux puifTans & autorités, foit qu'il ne voulût pas fe 
faire de fête d'une chofe qu'il n'entreprenoit que pour 
l'honneur de l'églife & pour l'intérêt de la religion , il cacha 
fi bien fon djfTcin que perfonne ne s'en aperçut , &. que 
Commendon même n'en put avoir le moindre foupçon. 
Dans les diflributions ordinaires des bénéfices, on n'avoit 
fait aucune mention de lui , quoiqu'il eût à peine de quoi 
foutenir fa dignité. Des cour ti fans ambitieux &: IntérefTés, 
qui courent en tout temps après la fortune , emportoient 



COTWMENDON. LîVRE Hî. ï^^ 

par brigue & par empreffement , ce qui étoit dû à fon mérite 
& à fes fervices. 

Il avoir fait de grands voyages & de grandes dépenfes , 
fans qu'on lui eût augmenté fes penfions. Lapenfion même 
de deux cents écus d'or , qu'on donne tous les mois aux non- 
ces pour leur fubfiftance , ne lui étoit payée qu'avec beau- 
coup de difficulté & long-temps après les termes. Ainfi rien 
ne pomoit lui donner aucune efpérance de la dignité qu'on 
lui deltinoit. La providence de Dieu , par des voies fecrè- 
tes, le portoit inl'enfiblement à ce degré d'honneur. 11 y fût 
élevé par un pape à qui il n'avoit jamais rendu ces foins of- 
ficieux , qui donnent quelque droit de prétendre aux grâces 
& à la faveur ; & depuis fon pontificat , il avoit toujours 
été dans des climats éloignés, & ne pouvoit prelque lui être 
connu que par fes emplois. De forte qu'on ne put attribuer 
l'honneur qu'on lui fit qu'aux ordres du ciel ù. au mérite 
de fa perfonne , non à la faveui ni à la brigue , puil qu'il étoit 
abfent , qu'il ne demandoit rien , & qu'il ne s'étoit fait au- 
cun protedeur qui foUicitàt pour lui. 

Le jour devant que le confiftoire s'affemblât , comme 
le cardinal Borromée le recommandoit à Sa Sainteté avec 
beaucoup d'affedtion , & lui faifoit connoître les grands fer- 
vices qu'il avoit rendus ; le pape tranfporté de joie &: de 
tendreffe , lui répondit en l'embrafiant : Continuel » ^on 
fils , le fom que vous avi^ de procurer des honneurs aux gens 
de bien , me fait connoître que lous êtes digne de ceux que vous 
fojjedi-i. 11 accorda de fort bonne grâce ce que lui deman- 
doit fon neveu , & confefTant qu'il avoit quelque honte 
d'être averti de ce qu'il devoit avoir fait de lui-même, il fit 
écrire Commendon dans la lifie de ceux qu'il avoit choifis 
de fon propre mouvement. 11 ajouta qu'il le faifoit d'au- 
tant plus volontiers qu'étant obligé par les prières &. par 
les foilicitations prefiantes des rois , de nomm.er quelques 
cardinaux q-ui ne feroient pas fort approuvés , la vertu re- 
connue de celui-ci couvriroit en quelque façon le peu de 
mérite des autres. Jamais nomination ne fut reçue avec 
plus d'approbation du iacré collège. Jamais les cardinaux 
n'ont donné plus de louanges en ces cccafions. lis témoi- 
gnèrent tout d'une voix que Commendon feroit plus d'hon- 
neur à ceux qui l'elevoient à cette dignité , qu'ils ne lui en 
fcifoient eux-mêmes. 



■i6o La Vie du Cardinal 

11 n'y en eut qu'un , de qui je veux bien épargner le nofrt 
& la m.mjire , qui le lervit de l'artifice le plus Tubtil &: le 
plus dangereux que l'eiivie puille inventer pour attaquer 
ks gens de bien par leurs p' opres vertus , & pour leur nuire 
en les louant. Celui-ci , pouflé d'une jaloufie l'ccrète contre 
Coinmendon , & n'ayant pas l'ailurance de s'oppoicr lui 
■feul au conl'entement de tout le facré collège , s'approcha 
du trône du pape ; & comme la mahce ("e cache ordinaire- 
ment (bus de belles apparences, il repréfenta tout bas à Sa 
Sainteté, « Que Commendon avoit tant d'efprit , tant de 
3) iavoir & tant de vertu , qu'on ne pouvoit lui donner au- 
« cune dignité qu'il n'eût déjà bien méritée. Mais que les 
» temps etoient 11 dliHciles &. qu'on voyoït fi peu de fujets 
» capables des grands emplois , & de qui la fidélité & l'adreffc 
» fu lient reconnues , qu'il étoit nécefiaire pour le bien pu- 
» blic de réierver Commendon pour les négociations im- 
» portantes hors de l'Italie. Qu'il favoit ménager l'efprit 
» des princes ; qu'il étoit très- intelligent dans les affaires 
ï> étrangères ; qu il avoit de la jeunelVe & de la fanté pour 
» réfifter aux fatigues des voyages & aux travaux que don- 
» nent les g-.anJes ambaffades. Que par un defir un peu 
» précipité de l'avancer , il ne falloir pas interrompre le 
»> cours de fes emplois û glorieux pour lui & fi utiles à l'é- 
n glife. Qu il étoit à propos de jouir plus long-temps d'un 
» fi grand mérite. Qu'on pouvoit cependant lui donner 
M d'autres honneurs & d'autres récompenfes. Que pour la 
n dignité de cardinal , on ne pouvoir la refufer à un fi grand 
» homme ; mais qu'il étoit de 1 Lntérét de l'état d'attendre 
n encore quelques années. »> 

Je ne doute pas qu'un artifice fi peu judicieux ne paroiffe 
ridicule à tous ceux qui le liront. Aullile pape , qui connoif- 
foit l'efprit de ce cardinal , & qui ne fe laillbitpas aiiement 
furprendre , fe moqua de cette fauife adreife ; & après l'a- 
voir renvoyé fans lui répondre , il nomma Commendon 
cardinal} &fairant un éloge de fes grandes qualités, il té- 
moigna qu'un fi grand homme feroit non - feulement la 
gloire , mais encore l'appui du facré collège. Ce fut par cette 
voie que ce fage prélat obtint le cliapeau, le douzième jour 
de Mars 1565, âgé de quarante & un an. 

Cependant il étoit occupé aux affaires de Pologne , fon- 
geant plutôt à fon devoir qu'à fa fortune j & il étoit bien 

éloigné 



ComMendov. Livre III. i^i 

éloigné d'attendre des honneurs & des dignités , lui , qui re- 
cevoit à peine fes penfions. Laffé de tant de travaux & de 
dépenlés , il avoit prié inftamment le cardinal Borromée de 
lui faire nommer un luccelTeur , & de lui obtenir un peu de 
repos ; & il fouhaitoit qu'on le rappelât bientôt en Italie. 
II penfoit déjà à fa retraite de Padoue. Il fe propofoit la 
douceur d'un honnête loifir , & la joie de reprendre fes 
études , qu'il avoit interrompues avec tant de regret : & 
plein de ces agréables imaginations d'étude & de repos , il 
m'entretenoit un jour des plaifirs qu'il efpéroit goûter dans 
la folitude , lorfqu'on vint l'avertir qu'un courrier , arrivé 
de Vienne , demandoit avec beaucoup d'empreffement de 
parler à lui de la part de Delphino évêque de Phare. Ce 
prélat étoit nonce de Sa Sainteté près de l'empereur Maxi- 
milien , à la follicitation duquel il venoiî de recevoir le bon- 
net. Le courrier étant introduit embraffa les genoux de 
Commendon,le falua comme cardinal, & lui donna des 
lettres dans lefquelles Delphino lui mandoit qu'il avoit 
reçu des nouvelles certaines de Rome qu'ils avoient été faits 
cardinaux tous deux à la dernière promotion , & il fe ré- 
jouifloit avec lui de fa nouvelle dignité , avec beaucoup 
de témoignages d amitié , comme c'eft la coutume en pa- 
reilles occafions. 

Commendon ayant lu cette lettre , s'arrêta quelque 
temps; puis il témoigna que l'amitié qu'il avoit pour l'é- 
véque de Phare , lui faifoit prendre beaucoup de part à la 
dignité qu il âvoit reçue. Que pour lui, n'ayant aucune nou- 
velle de Rome , & n'ayant jamais eu le moindre foupçon 
qu'on lui dût faire cet honneur , il étoit réfolu d attendre 
des lettres de Sa Sainteté ou du cardinal Borromée, avant 
que de le croire & d'en parler. Il reçut fort civilement le 
cour ier,& lui ayant défendu de publier la nouvelle qu'il 
apportôit, il demeura auffi tranquille qu'auparavant, fans 
qu'on pût remarquer la moindre émotion fur fon vifage. 
Comme je paroiilbis furpris d'une chofe fi agréable & fi im- 
prévue , il fe moqua d'abord de mon étonnement & de ma 
furprife, & me voyant enluite dans des emportemens de 
joie , il réprima ces mouvemens de jeune homme, & m'or- 
donna d'aller encore recommander le fecret au courrier. 

Le lendemain, craignant que le roi n'eût fujet de ie plain- 
dre , s'il apprenoit cette nouvelle par quelque autre voie , 
Tome L Seconde Pâme, L 



\6i La Vil du Cardinal 

il me commaml.i {.\c l'aller trouver , de lui dire ce qu'on lui 
ccrivoit de Vienne, în: de le lupplier d'asoir b bonté de 
n'en point parler julqua ce que le courrier de Rome tut 
arrivé. Le roi en eut une joie extraordinaire , & témoit^iiii 
qu'encore que le nonce méritât cet honneur depuis long- 
temps , il avoit quelque complaifance qu'il ne l'eiit reçu que 
dans Ion royaume. 

Il étoit de la prudence de Commendon de ne point pu- 
blier cette nouvelle ; (bit parce ([u'il avoit quelque fujetdc 
i'e déher de l'évêque de Phare , qui Te trouvant dans les mê- 
mes emplois que lui, par émulation & par jaloufie, avoit 
voidu lui rendre de mauvais ollices ; foit parce qu'il n'y 
avoit aucune apparence qu'on peniàt à lui, & qu'on pou- 
voit même s'être trompé fur quelque convenance de nom. 
11 y avoit déjà cinq jours que le courrier de Vienne étoit 
arrivé : nous étions dans une impatience extrême : pour lui, 
il fe réjouifToit d'avoir empêché qu'on ne publiât cette nou- 
velle incertaine. 

Enfin , les courriers de Rome arrivèrent , & Fulvio Ro- 
ger de Bologne fut envoyé pour lui porter' le bonnet. Le 
bruit s'en répandit aulfitôt dans la ville ; tout le monde 
courut pour lui faire les complimens accoutumés. Comme 
il ^■enoit de célébrer la fainte MelTe , on lui rendit les lettres 
du pape & du cardinal Borromée , qui étoient écrites en des 
termes très-honorables. Il les lut avec un vifage plutôt 
trifte que gai. 11 reçut fort civilement fes amis , qui ve- 
noient fe réjouir avec lui, & ilfe retira bientôt après dans 
fon cabinet. 

Je l'y accompagnai , & comme je lui baifois la main & lui . 
témoignois ma joie, que je ne pouvois modérer , il m'arrêta 
& me regardant avec un air févère & grave : Foilà , me 
dit-il , toutes Us efpcrances de notre repos perdues. Nous ne joui- 
rons plus des douceurs de notre dure retraite de Padoue , & nous 
fommes deflinés à fuivre toute notre vie les volontés (f autrui. 
Nous voilà loin du port , dans la nécejfuê ds voguer en pleine mer 
& détre expofés à toutes les tempêtes. Prie^ Dieu que nous 
foyons heureux & que nous ne fajfflons pas naufrage. 

A peine eut-il achevé ces mots , que deux fénateurs arri- 
vèrent de la part du roi , & l'affurèrent que Sa Majefté 
n'auroit pas eu plus de joie pour la promotion de fon pro- 
pre frère qu'il en avoit eu pour la Tienne, Les évêques^ 



COMMENDON. LiVRE III. lë^' 

tous les principaux feigncurs de la cour , plufieurs héréti- 
- ques mêmes vinrent en foule. Il n'y eut prefque aucun de 
tout ce grand nombre de nobles , qui fe trouvoient alors à 
i'affemblée , qui ne vînt lui témoigner fa joie avec autant 
d'affeftion & de zèle , que s'ils euffent été de fon pays ou de 
fa famille. Il les remercioit tous fort civilement ; mais il 
confervoiî toujours un air fort modéré , & il difoit ordi- 
nairement , que cette dignité impofoit des obligations allez 
difficiles dans les temps mêmes les plus doux & les plus tran- 
quilles de l'églife ; mais qu'elle étoit très-onéreufe pendant 
les troubles &l les défordres de ce fiècle : qu'il falloit 
prier Dieu qu'il lui donnât la force de porter un fi pefant 
fardeau. 

Il répondit prefque en ces termes aux lettres de com- 
pliment qu'on lui écrivit. 11 ne parut aucun emportement 
de joie , aucun air de gloire , rien de vain , rien d'éloigné de 
fa gravité & de fa modeftie ordinaire , dans fesdifcours , ni 
dansfes aûions. Enfin, il reçut cet honneur , plutôt comme 
une nouvelle obligation de travailler & de fervir l'églife , 
que comme une augmentation de gloire. 

Tous fes collègues , tous les princes d'Italie lui témoignè- 
rent beaucoup d'amitié en cette occafion. L'empereur 
même lui écrivit des lettres fort obligeantes ; & pour lui 
donner une plus grande marque de fon amitié , il fit appeler 
l'ambaffadeur de Venife & lui dit , qu'il ellimoit leur ville 
très-heureufe d'avoir produit un citoyen , qui n'avoit eu 
befoin que de fon mérite pour parvenir au cardinalat. 
L'ambaffadeur en écrivit au fénat , ce qui augmenta encore 
la réputation du nouveau cardinal dans la république, /"infé- 
rerai ici quelques paroles du roi de Pologne , exrraites de 
la lettre qu'il écrivit au pape fur ce fujet. 

J'ai eu beaucoup de joie , TrÈS - SaiNT PÈRE , de voir queri 
élevant Commendon à cette grande dignité , votre choix & votre 
jugement fe font accordés avec mes défirs 6* avec mon opinion. 
Connoijfant fon mérite extraordinaire , je laurois recommandé 
fort foigneufement à Votre Sainteté ^ que f euffe très-iriflamment 
priée de lui accorder à ma folUcitation un honneur qui étoit dû 
entièrement à fa vertu. J'ai même quelque fujet de croire que 
Votre Sainteté ne m' aurait pas rcfufé cette grâce. Mais fa mo- 
dération s^ejl toujours oppofée au deffein que favois de fuUiciter 
pour lui y 6' il a toujours perfévéré à refufer ma recommanda-^ 

L 2 



104 La Vie du Cardinal' 

lion. Il ne me pouvait rien arriver de plus agréable , que de ve]f 
que votre f^igejfe lui a donne ce quil méritait 6* ce que je lui 
fouhditois. Pour moi y je m\n réjouis ^ non-feulement pour rotre 
Sainteté & pour lui i je m'en réjouis encore pour toute lè^lije , 
^ui recevra beaucoup de gloire & beaucoup de fecours d'un homme 
illuftre par fon efprit & par Ces grandes qualités , & dont la 
vertu JoUJc tjl déjà connue de tout le monde. 

K^ == ! =^ 

CHAPITRE II. 

Commcndon part de Pologne , pour aller en qualité de Légat 
tn Allemagne. 

Cj Ix mois après qu'il eut été fait cardinal , il reçut ordre 
de Sa Sainteté de le trouver à la diète d Allemagne , qui 
i*e devoit tenir à Ausbourg. Il partit de Pologne après avoir 
reçu tous les témoignages d'amitié & d'eftime , qu'il pou- 
>oit attendre du roi & de tous le feigneurs de la Cour. 
Comme il arrivoit à Prague , ville capitale de Bohème , 
l'archevêque vint au devant de lui , & lui apprit la nouvelle 
de la mort du pape Pie IV. & peu de temps après il reçut 
un courrier de Rome , avec des lettres du cardinal Borro- 
mée &: du cardinal Altaëms , deux neveux du feu pape , 
qui prclToient Commendon de quitter toute forte d'affai- 
res & de fe rendre au conclave. 

On croyoit qu'il devoit partir la même nuit ; il le fou- 
haitoit lui-même , tant pour afllfter au conclave , que pour 
obéir au cardinal Borromée , qui l'appeloit à Rome avec 
beaucoup d'inftance. Mais il craignit que les Allemands ne 
lé fer\i lient de l'occafion de la vacance du faint fiége , 
pour entreprendre quelque chofe contre l'églife. L'empereur 
n'avoir pas aflez de fermeté pour réfifter à leurs efforts , 
s'il n'étoit animé par les confeils de quelque perfonne 
d'autorité. 11 avoit déjà été foupçonné de diffimulation 
& de négligence fur le fujet de la religion ; & il dcpendoit 
en quelque façon des Allemands , à qui il deniandoit du 
fecours contre les Turcs, qui défoloient la Hongrie. 

Ces raifons publiques le touchèrent plus que fes de- 
\oirs particuliers ; & bien qu'il n'eût aucun droit de lé- 
gation depuis la mort du pape , il réfolut d'aller trouver 



COMMENDON.' LiVRE III. l6ç 

l'empereur avant que d'aller à Rome , pour l'avertir en 
particulier de l'obligation qu'il avoit de protéger la reli- 
gion contre les hérétiques , qui avoient deffein de la com- 
battre. Il pafTa les fêtes de Noël à Prague ; il en partit le 
jour d'après , & il traverfa ces grandes forêts qui environ- 
nent la Bohème , par des chemins très- difficiles , & telle- 
ment couverts de neiges , qu'il étoit obligé de prendre des 
gens dans les villages , pour écarter les neiges & pour lui 
marquer des fentieiS devant lui. Il entra dans l'Allemagne , 
& fe rendit chez le duc de Bavière , dans l'efpérance d'y 
rencontrer l'empereur qui étoit déjà parti de Vienne pour 
aller à la diète. 11 prit û bien fes mefures , qu'il y arriva 
un peu avant l'empereur. 

Albert , duc de Bavière , étoit un des plus grands princes 
d'Allemagne , par fa dignité , par fes richelTes , & par l'al- 
liance qu'il avoit avec l'empereur , dont il avoit époufé 
la fœur , mais il étoit encore plus illuftre par fon zèle pour 
la religion de fes ancêtres , & par l'attachement qu'il avoit 
pour la foi catholique & pour l'églife romaine. Commen- 
don avoit lié une étroite amitié avec lui , lorfqu'il fut en- 
voyé à tous les princes d'Allemagne , & il l'avoit entrete- 
nue depuis fort foigneufement. Aufll le duc , qui en faifoit 
beaucoup de cas , le reçut avec toute la civilité & toute 
la magnificence que méritoient fa vertu & fa nouvelle 
dignité. Il fut bien-aife de le voir chez lui dans le temps 
que l'empereur y devoit arriver. Us conféroient enfemble 
de l'état des affaires préfentes , & le duc le louoit extrê- 
mement de n'avoir pas abandonné les intérêts de la reli- 
gion , pour courir promptement au conclave , lorfqu'on 
vint leur donner avis que l'empereur arrivoit. 

Ce prince fut reçu très-magnifiquement par le duc Al- 
bert ; & comme il fut defcendu de cheval , & qu'il eut 
aperçu le cardinal qui l'attendoit à la porte du palais , il 
alla d'abord à lui , & l'embraifant avec beaucoup d'amitié ; 
Fous voici donc en ces pays froids , lui dit- il , pendant qu'on 
s"" échauffe à Rome dans le conclave , pour VéleSlion d'un nou- 
veau pape. A ces mots , il le prit par la main , & le faifant 
monter avec lui dans la chambre qui lui étoit préparée , 
il ne cefîa de lui rendre publiquement de grands honneurs. 
L'empereur , Commendon & le duc Albert étoient dans 
jjn même palais , & mangeoient à la même table , féparés 

L3 



i66 La Vie du Cardinal 

même de rimpcratrlce cjui avoit fa table à part , avec une 
fœur & deux filles de l'empereur , dont l'une époula quel- 
que temps après Philippe , roi d'tipagne , & l'autre Char- 
les , roi de France. 

Après le repas , ils entroient dans un cabinet , & paf- 
foient plulieurs heures du jour à s'entretenir des aftaires 
de Pologne. L'empereur s'intormoit des caufes de la mé- 
fintelligence & des dèi'oidres (jui étoient arrivés entre fa 
fceur & le roi fon époux. 11 lui témoignoit l'obligation 
qu'il lui avoit d'avoir arrêté les pafTions violentes de ce 
prince. 11 conféroit avec lui des moyens de foutenir la 
guerre de Hongrie , & de lever quelques régimens de ca- 
valerie en Pologne , fans contrevenir aux traités d'alliance 
que le roi avoit faits avec le Grand-Seigneur, Çommendon 
lui donna plufieurs avis touchant les defleins des héréti- 
ques. II le fît fouvcnir de tous les devoirs d'un fage & 
pieux empereur , & lui remontra qu il devoir défendre la 
caufe de la religion , & s'oppofer aux ennemis de l'églife , 
principalement en ce temps fâcheux de la vacance du faint 
fiégc , & dans la première diète qu'il tenoit , oii il falloit 
donner des marques de fa fermeté , & faire voir aux gens 
de bien ce qu'ils dévoient efpérer fous fon empire. L'em- 
pereur , animé par fes exhortations & par fes confeils , pro- 
mit qu'il s'acquitteroit de tous fes devoirs. 

11 y avoit déjà quatre jours que Çommendon étoit chez 
le duc de Bavière ^ & il f e diipofoit à partir après dîner : 
mais comme l'empereur alloit fe mettre à table , un cour- 
rier dépêché en grande diligence par Cofme de Médicis , 
duc de Florence , lui apporta la nouvelle de l'exaltation 
du cardinal Alexandrin Michel Gliiflerio , fous le nom de 
Pie V. L'empereur n'en fut pas fort fatisfait : la fermeté 
fi renommée de ce pontife , & fon ardeur à foutenir les 
intérêts de la religion & l'honneur du faint fiége , ne lui 
paroitToient pas commodes pour fes defleins. 11 en jugeoit 
par l'intégrité de fa vie , & par la grande févérité avec 
laquelle il avoit exercé la charge d'inquifiteur-général de 
toute la chrétienté ; & toute autre éleftion lui auroit été 
plus agréable que celle-là : néanmoins il dlffimula ies fen- 
tiniens. Il apprit à Çommendon la nouvelle du nouveau 
pontificat , & lui donna fes lettres à lire. Comme ils 
épient à table , le difcours étant tombé fur ce fujet , 



COMMENDON. LiVRE III. 167 

Commendon , qui avolt pris garde qiie l'empereur avoir 
été furpris de cette nouvelle , fit un éloge de ce pape , qui 
avoit toujours mené une vie pure & innocente ; qui avoir 
paffé par tous les degrés des honneurs , fans les avoir bri- 
gués , & fans les avoir même fouhaités , & qui étoit par- 
venu à la dignité fouveraine de l'églife par fon feul mé- 
rite. Il le fit admirer de tous ceux qui étoient préfens , & 
remplit leurs efprits d'une grande efpérance & d'une grande 
idée de ce pontificat. Dès qu'il fut forti de table , il monta 
à cheval , réfolu d'aller à Rome à grandes journées ; mais 
il rencontra un courrier à Infpruk , qui arrêta le cours 
de fon voyage. 

Le nouveau pontife , avant que de fortir du conclave , 
parmi les bruits de cette cour tumultueufe , parmi tous 
les troubles & tous les emprelTemens des falutations , fans 
reffentir cette émotion que donne ordinairement l'acquifi- 
tion d'une puiffance fouveraine , tant il étoit inébranla- 
ble , commença à s'appliquer aux foins de fa charge , & 
fit d'abord expédier un bref à Commendon , par lequel 
il lui ordonnoit d'alTifler en qualité de légat apof^olique 
à la diète d'Allemagne. Il y avoit cinquante cardinaux 
dans le conclave , parmi lefquels il s'en trouvoit plufieurs 
qui étoient illuftres par leurs vertus & par leur doctrine. 
11 n'y»en avoit aucun qui ne fouhaitât l'honneur de cette 
légation , & ils venoient tous de rendre des fervices récens 
à Sa Sainteté. Cependant , cet emploi fut déféré à Com- 
mendon , du confentement univerfel de tous les cardinaux ; 
foit à caufe de la grande opinion qu'on avolt de fa pru- 
dence ; foit à caufe de la grande connoilTance qu'il avoit 
des affaires de cette cour ô: du génie de ces peuples. 

II retourna donc à Ausbourg , où il prit les marques de 
fa légation , Si reçut le chapeau que le pape lui avoit en- 
voyé des mains d'Othon Truxes , qui étoit évêque d'Auf- 
bourg. La cérémonie fe fit à la meile. Le duc de Bavière, la 
diicheffe fa femme & plufieurs autres perfonnes de qualité 
y alTiflèrent. L'empereur Maximilien avoit convoqué cette 
diète pour plufieurs raifons ; mais principalement pour ob- 
tenir des princes d'Allemagne quelque fecours confidéra- 
ble contre Soliman , empereur des Turcs , qui , réfolu de 
conquérir ce qui refloit de la Hongrie , &; menaçant d'en- 
trer dans l'Autriche ôi dans Vienne même, faifoit de grands 

L4 



'iCS La \'if du Cardinal 

prcparatlfs de guerre , ^' vouloit marcher lui-même à la 
tète lie Ton armée. L'afFaue croit fort délicate , parce que 
l'empereur étoit ol>lii;é de recourir à des gens , qui avoient 
accoutumé d'acheter la liberté de vivre l'ans religion , & 
de troubler l'état & réi;lii'e. 

L'airernblée (e tenoit encore pour remédier à des maux 
qui devenoient de jour en jour plus dangereux , & que le 
temps & la didimulation alloient rendre prefquc incura- 
bles. II n'étoit pas sûr de traiter publiciuemcnt des affaires 
de la religion dans la diète , à caui'e du pouvoir & de l'o- 
piniàtretè des protellans. Commendon aflcmbla chez lut 
les catlioliques ; il envoya prier les princes de s'y trou- 
ver ; ce qu'ils firent fans aucune difficulté , à caule de la 
grande réputation qu'il s'étoit acquife en Allemagne dès 
le temps de fa première ambaflade. 11 y eût dans cette af- 
femblée deux cardinaux , Othon Truxes & Marc Altacms, 
l'un évéque d'Ausbourg , l'autre de Conrtance ; les trois 
archevêques éleveurs ; quelques perfonnes illuftres par leur 
nobleffe &: par leur puilTancc , entre Icfquelles étoient Al- 
bert , duc de Bavière , Guillaume , duc de Cléves & Hei~ry , 
duc de Brunfwic , & plufieurs députés des villes libres ou 
des évoques abfens. 

Le légat les exhorta d'abord à foutenir l'honneur de la 
religion & à réfiftcr à la violence des hérétiques. " Il leur 
î) remontra que ce n'étoit pas une affaire difficile s'ils 
ïj étoient unis entre eux. Que nos adverl'aires n'avoient 
» été puifTans que par notre lâcheté &f par nos divifions. 
j> Que cette intelligence & ce foin mutuel de s'affifter 
»> les uns les autres étoit le feul moyen de fc fauver des 
» dangers préfens. Que c'étoit le propre cara£fère des 
ï> chr'étiens. Que les fources de la charité avoient été ca- 
« chées aux infïdelles , parce que c'étoit une vertu pure- 
>» ment évangélique , que Jésus- Christ feul pouvoit en- 
n feigncr , que les do3-curs de la fagefle humaine n'avoient 
i> pu comprendre & qui étoit réfervéc à un peuple faint, 
» qui étant uni par la foi , par la vérité Si par l'efprit 
» delà religion , vivroit fous le même chef & dans le fein 
V d'u ic même églife. Que les hérétiques vouloient fe pré» 
>» valoir du nom & des apparences de cette vertu , don- 
»» nant à leurs fa(5lions & à leurs entreprifes criminelles , 
H des titres d'union & 4c charité : mais qu'ils ne connoif- 



COMMENDON. LiVRE HT. 169 

î» icwent pas l'effence de cette charité chrétienne , puif- 
j» qu'ils ôtoient la néceffité des bonnes œuvres ; & que fe 
p retranchant de la communion de celui que Dieu a éta- 
» bli fur la terre le chef vifible de fon églife , ils rom- 
j» poient les liens les plus facrés de la fociété , & mépri- 
« foient cette bienheureufe paix que Jésus - Christ mon- 
>j tant au Ciel nous a fi fort recommandée. 

Il leur dit plufieurs autres chofes fur ce fujet pour les 
exciter à s'unir enfemble , pour s'oppofer aux efforts des 
hérétiques & pour défendre avec vigueur la m.ajefté de la 
religion & leur propre liberté. Après cela il tomba lur le 
fujet du concile de Trente. « Il leur fit voir que la foi des 
» myftères avoit été très-bien expliquée & très-bien éta- 
» blie. Que la difcipline des mœurs avoit été réduite aux 
M formes de la piété ancienne. Que les reproches que nous 
n faifoient nos adversaires étoient retombés fur eux i qu'on 
» y avoit connu leur libertinage & le dérèglement de leur 
» vie , & qu'on y avoit réfuté toutes leurs impiétés con- 
» tre Dieu & toutes leurs calomnies contre les hommes. 
» Il les exhorta de recevoir des lois fi faintes ; d'exécuter 
» les ordres de ce concile affemblé avec tant de peine , 
j> pendant û long-temps , avec un û grand concours de 
i> faints & de favans évêques , d'obéir à fes décrets , de 
>> régler la conduite des égUfes fur fes décifions , de s'unir 
n avec tous les gens de bien & d'abandonner les héréti- 
»> ques à leur rébellion & à leur difcorde , jufqu'à ce que 
w lafTés de paffer de fe£ie en fefte ils fe convertiffent , ou 
« que leur opiniâtreté fïît juftement punie après leur 
n mort. 

Les Allemands confultèrent quelque temps enfemble ; 
& l'archevêque de Mayence , qui étoit le plus confidérable 
de tous par fa dignité , ayant été chargé de répondre au 
légat au nom de toute Taflemblée , remercia très - humble- 
ment le fouverain pontife & le légat des foins qu'ils pre- 
noient du falut de l'Allemagne , & de la bonté qu'ils avoient 
de les affifter dans la néceffité de leurs affaires. 11 affura 
le légat , <« Que pour ce qu'il leur avoit repréfenté de l'u- 
i> nion des cœurs & des volontés & dé la foumiffion qu'ils 
>i dévoient avoir pour les décrets du faint concile de Tren- 
»> te , ils étoient perfuadés que c'étoient des remèdes né j 
M cefTajres dont ils étoient réfolus de fe fervir. Qu'Us ju-; 



^T^ La Vie du Cardinal 

« roicnt d'être loumis fans aucun doute & fans aucune 
»> reftriftion à toutes les décifions qui reg-jrdoicnt la loi &: 
■9» la doétiinc des inyftèrcs & du culte divin. Qu'il y avoit 
ï» de certains points de difcipline dont ils l'ouhaitoicnt d'è- 
» trc difpenles , & qu'ils avoient de certains ufagcs établis » 
« qu'il n'étoit ni sûr ni expédient d'abolir dans un temps 
»» de licence & de divifion. Qu'il falloit attendre une con- 
» jondure plus favorable. Qu'il ètoit aflez inftruit des 
» coutumes & des affaires d'AIlemap;ne pour ne rejeter 
» pas leurs proportions. Qu'ils le pnoient même d'ap- 
>» puyer par fon crédit & par fon autorité les requêtes 
» qu'ils a\-oient à préfentcr à Sa Sainteté. Qu'il eut enfin 
» la bonté de les protéger comme il avoit déjà fait , & 
« qu'il fût perfuadé que les Allemands auroient une re- 
« connoiffance éternelle de tous les bons offices qu'il leur 
« rendoit. 

Cependant , les hérétiques ne perdoient aucune occa- 
fion d'avancer leurs deffeins. Ils preffoient l'empereur & 
ie follicitoient par de grandes promeffes de fe déclarer 
& de prendre enfin ouvertement leur parti. Il y avoit 
déjà quelques années , que ce prince corrompu par les ef- 
pérances qu'ils lui donnoient & par la fréquentation qu'il 
avoit eue avec eux , paroiffoit contraire à la foi & 
à la piété catholique. 11 avoit fouvent affifté à leurs priè- 
res & à leurs cérémonies. 11 avoit reçu dans fon pa- 
rais un de leurs principaux dofteurs , qu'il avoit fouvent 
ouï prêcher dans Vienne. Enfin , il alloit fe précipiter 
<lans l'erreur , fi l'empereur Ferdinand fon père , prince 
très-fage & très-pieux ne l'en eût détourné , foit en l'ex-r 
hortant à fuivre les traces de fes ancêtres , foit en le me- 
naçant de le déshériter , & de laiffer l'empire & tous fes 
états à fon jeune frère. Cette menace le retint & l'em- 
pêcha de faire p'rofeffion ouverte de l'héréfie. Après la 
mort de fon père , étant parvenu à l'Empire , il fe com- 
porta de telle forte , que voulant fe ménager entre l'un & 
l'autre parti , il fe rendit fufpeél à tous les deux. Alors les 
hérétiques le preffoient de tenir fa parole , de fe déclarer 
hautement pour euK , & de caffer le traité de Paffaw 
qu'ils avoient déjà violé plufieurs fois. 

L'an 1555. l'empereur Ferdinand s'étant trouvé dans 
une gr^.de néceffité d'hommes ôt d'argent , &: ne pouvant 



COMMENDON. LiVRE III. 171 

prefque plus foutenir la guerre contre les Turcs , avoit été 
contraint d'accorder aux hérétiques l'exercice libre de leur 
religion & de leurs cérémonies , conformément à la confef- 
fion d'Ausbourg ; mais il avoit ajouté à ce traité quelques 
articles qui leur étoient déiavantageux. L'un portoit que 
ceux qui fcrtiroient du fein de l'églife catholique , ou qui 
auroient des fentimens contraires à la foi & à la piété de 
nos pères , ne pourroient jouir d'aucun revenu ni d'aucune 
dignité eccléfiallique. L'autre déclaroit que les feigneurs 
catholiques pourroient obliger leurs fujets qui s'attache- 
roient aux nouvelles feftes , de vendre les biens & les hé- 
ritages qu'ils poffédoient , & de fortir de leurs états. 11 
n'étoit pas permis aux ieigncurs d'ufer d'une plus grande 
rigueur. 

Les hérétiques vouloient faire abolir ces deux articles , 
& proteftoient qu'ils n'étoient plus réfolus d'obferver les 
lois rigoureufes de ce traité. Cet efprit d'orgueil & de ré- 
volte , qui eft inféparable de l'héréfie , les portoit à faire 
des propofitlons impies & infolentes , & à demander qu'il 
fût libre à chacun de vivre félon fon opinion & de fe faire 
un culte & une religion conforme à fon fens ; ou qu'on 
afîemblât un concile national , pour déterminer les chofes 
qui concernoient la religion. On ne pouvoir leur accorder 
l'une ou l'autre de ces demandes fans confondre tous les 
droits divins & humains , & fans ruiner la religion catho- 
lique dans toute l'Allemagne. 

Il n'y avoit que la prudence de Comm.endon qu'on pût 
oppofer à la fureur des hérétiques , qui alloit jufqu'au dernier 
degré de l'impiété. Auffi ne manqua-t-il pas de travailler à 
une affaire fi importante. 11 preflentit & fonda toutes leurs 
intentions. Il découvrit leurs deffeins , les fentimens difFé- 
rens de leurs confeillers , le nombre & la qualité de leucs 
partifans , les vues générales & particulières de chacun ; & 
par les avis de fes amis , ou par fes propres conjeftures , il fut 
toute l'intrigue du parti , com.me s'il eût aflîfcé lui-même à 
leurs confeils & à leurs aflemblées. Ainll il rendit tous leurs 
efforts inutiles ; tantôt en exhortant les catholiques ; tantôt 
en leur faifant connoître les artifices de leurs adverfaires ; 
tantôt en les retenant dans le devoir par la crainte. Enfin , 
il s'acquit tant d'eflime & tant de crédit fur l'cfprit des prin- 
cipaux de ralTemblés & de l'Empereur même , que les ca- 



laya t.A Vif du Cardinal 

tlioliques avoiioicnt qiùls n'avoiont jamais trouvé ce Princtf 
fi favorable ; îsi ce Prince proteftoit qu'il n'avoir jamais 
trouvé les catholiques fi fermes ni fi unis enfemble. De forte 
<jue la diète finit lans que les hérétiques remportaflent aucun 
avantage. On n'y établit rien de nouveau. Toutes choies 
furent tranquilles. On accorda à l'Empereur tous les fecours 
qu'il demandoit contre les Turcs ; & le Pape lui donna cin- 
quante mille écus d'or , qui lui dévoient être payés en trois 
termes pour lui aider à fournir aux frais de cette guerre. 
Commendon toucha cet argent à Ausbourg ; & avec la per- 
miflîon de Sa Sainteté, il préfenta la fomme entière à l'Em- 
pereur, dès que la diète fut terminée. 

sgy == ' y ^ 

CHAPITRE III. 

Commendon retourne à Rome» 



A 



Près cela , Commendon étant parti d'Allemagne , ar- 
riva à Venife dans le mois de Juin. Il reçut en particulier & 
en public toute forte d'honneur dans cette ville. Le doge , 
accompagné de tout le collège & d'une grande partie du 
fénat l'alla voir chez lui ; & tous les ordres de la république 
lui témoignèrent avec beaucoup d'empreffement , pendant 
le féjour qu'il fît à Venife , le refpeâ qu'ils avaient pour 
lui. Il y eut pourtant quelques nobles piqués de jaloufie , qui 
voyoient avec regret qu'on lui rcndoit des hormeurs , & 
qu'il polTédoit des dignités qu'on n'accorde ordinairement 
qu'aux perfonnes d'une famille Patricienne , & ceux-là mê- 
mes avoient déjà tâché de traverfer à la cour de Rome ce 
prélat , qui ne s'élevoit que par fa vertu. 

L pafTa tout le refle de l'été dans des maifons de campa- 
gne aux environs de Padoue , tant pour éviter les grandes 
chaleurs , que pour fe délaifer de fcs longs travaux. Au 
commencement de l'automne il eut ordre de fe rendre à 
Rome ; & pour éviter le concours de fes amis , il réfolut 
d'y entrer de nuit , lorfqu'on l'attendoit le moins. Mais Sa 
Sainteté l'en empêcha , difant qu'il étoit jufte qu'on reçût 
avec les cérémonies accoutumées celui qui avoit paffé par 
tant de nations avec une fi grande réputation de piété & de 
fagefTe , qui avoit rendu de fi grands fervices au public y. §t 



COMMENDON. LllTRE III.' 175: 

qiû venoit d'être élevé à une dignité éminente. En efFet , les 
cardinaux le vinrent recevoir à la porte ; il fut conduit avec 
un grand cortège au Vatican , où le Pape l'attendoit alTis fur 
fon trône félon la coutume , & il reçut enfuite les compli-^ 
mens de toute la cour. 

Les plus anciens courtifans regardoient fa promotion au 
cardinalat comme une chofe fmgulière. Les biens , la naif- 
fance , la faveur ou la recommandation des Rois , la folli- 
citation ni la fortune des grands n'y avoient aucune part. 
11 y étoit parvenu par fon efprit & par fes fervices fansaucun 
fecoursi & ce qui eft de plus étonnant , fans avoir brigué, 
fans avoir demandé , & dans la force & dans la vigueur de 
fon âge. Cet exemple donnoit de grandes efpérances aax 
gens de bien , qui voyoient que les dignités commençoient à 
être les récompenfes de la vertu. Jamais cardinal n'avoir été 
reçu dans Rome avec plus d'approbation & de réjouiflknce. 
Le Pape , qui avoir naturellement de l'inclination pour les 
peifonnes de mérite , n'oublia rien de fon côté pour lui don- 
ner des marques de fon eftime & de fon amitié. 

Les fouverains Pontifes ont accoutumé de confulter les 
perfonnes qu'ils confidèrent le plus , lorfqu'ils font accablés 
d'affaires , ou qu'ils veulent régler des chofes importantes. 
Ils choififfent un certain nombre de cardinaux , qui s'aflem- 
blent félonies occafions chez le plus ancien, pour y con- 
férer des affaires qui leur font commifes ; & ces fortes d'af- 
femblées s'appellent des congrégations. Après l'arrivée de 
Commendon , le Pape établit iépt de ces congrégations pour 
diverfes fortes d'afl:'aires,& voulut que Commendon afTif- 
tât à toutes , tant il croyoit fon efprit capable de plufieurs 
emplois à la fois. D lui fit préparer un grand appartement 
dans fon palais , & lui donna des penfions trcs-confidéra- 
bles, jufqu'à ce qu'il l'eût pourvu de quelques bénéfices d« 
grand revenu. Il lui permit d'entrer dans fa chambre toutes 
les fois qu'il voudroit le voir, &: lui donna les mêmes privi- 
lèges qu'il avoir donné au cardinal Alexandrin fon parent : 
au lieu que les autres cardinaux apprenoient du maître de 
chambre les heures de leuts audiences , qui leur étoient mar- 
quées , afin qu'ils n'attendiffent point dans l'antichambre ; 
ce que Sa Sainteté ne trouvoit pas convenable à leur carac- 
tère & à leur dignité. 

Alors toute la ville commença à faire la cour à CoiHf 



174 t'A Vie nu CARiMNAt' 

menclon. Chacun voulut le vifitcr chez lui , l'accompagner 
lorlqu'il Ibrtoit , & lui renclre toutes ces civilités empref- 
lées qu'on rend aux peii'onnes émincntescndij^nité, qui ont 
fjuelque part à la faveur & à l'amitié de leurs Souverains. 
Tous ceux qui excelloient flans les Iciences s'adrcdoient à 
lui , tvichoient d'avoir ion approbation , & le rcg'ard.'ient 
comme le protedeur des beaux arts & comme I auteur de 
leur repos & de leur fortune. Pour lui , parmi tous ces ap- 
plaudillemcns & toutes ces prolpcritcs, il conlerva toujours 
fa modération ordinaire. Il étoit ftdclle à fes amis, & mo- 
delte envers tout le monde. Il affifloit genéreufement tous 
ceux qui étoient recommandables par quelque qualité ex- 
traordmaire ; & il le fail'oit avec fi peu d'ortentation , qu'il 
a élevé par fes foins & par fa recommandation plufieurs 
perfonnes qui ne favoient d'où leur fortune leur étoit ve- 
nue. De toutes ces vertus , il n'en retint aucune plus confia m- 
nient que celle de faire du bien , fans rechercher la gloire 
de l'avoir fait; mettant le fruit des bons ofiices qu'il rcn- 
doit à fes amis dans la fatisfa6lion de fa confcience , plutôt 
que dans la rcconnoifiànce de ceux qu'il avoit obligés. 

Quelques-uns l'exhortoient de fe fervir'du temps &i de 
la faveur ; d'amaffer des tréfors & de fe foire des créatures : 
mais il rejeta ce confeil , difant que la modeftie étoit plus 
conforme à fa manière de vie ; que rien n'étoit fi fragile , 
ni û fujet à l'envie & à l'averfion publique , que la faveur 
des grands quand on ne la ménageoit pas. Que celui-là étoit 
maître de fa fortune , qui favoit en ufer modeitement ; & 
que c'étoit le chemin de tomber dans le malheur, que de fe 
laiffer emporter aux profpérités. Ainfi , à mefure que le 
Pape lui témoignoit plus de confiance & plus d'amitié , il 
avoit beaucoup plus de retenue. 11 n'affeéloit point d'entrer 
dans la chambre de Sa Sainteté, fi fon devoir ou fes aflaires 
ne l'y appeloient. 11 s'cmployoit volontiers pour obtenir des 
grâces aux autres , félon leur condition ou leur mérite , & 
nedemandoit jamais rien pour lui; ce qu'il obferva toute 
fa vie. 

Il alloit peu fouvent par la ville; ou s'il alloit fe prome- 
ner ou vifiter quelques églifes , il fortoit dans un carrofle 
fermé pour éviter les faluiations incommodes & inutiles , 
& n'alloit ordinairement qu'à des endroits peu fréquentés. 
Lorfqu'il d:voit fe trouver au confiibire ou aux chapelles 



CommendonJ Livre II f. 17^ 

oîl Sa Sainteté devoit ofRcier , il fortoit de chez lui avant le 
temps , afin de tromper ceux qui avoient deffein de l'ac- 
compagner , fe contentant d'être luivi de fes domeftiques- 
11 fortoit même tous les ans de la ville , fous prétexte de 
conferver fa fanté & de fuir les grandes chaleurs de l'été ; 
ce qui le mettoit hors de tout foupçon d'ambition & d'ava- 
rice. Quoique le Pape eût de la peine à le laiîler partir , il 
ne pouvoit le lui refufer ; & attribuant ces retraites à fa mo- 
deftie,illuiétoit d'autant plus favorable, qu'il connoiffoit 
qu'il n'aimoit pas à fe prévaloir de fa faveur. De cette ma- 
nière il étoit à couvert de l'envie ; il prévenoit la fatieté 
que donne fouvent une affiduité affeiiée , & il fembloit re- 
nouveler & augmenter fon crédit par fes abfences. 

Le cardinal Michel Bonelle Alexandrin , que le Pape avoh: 
élevé à cette grande dignité à caufe de fes vertus & de fes 
bonnes inclinations , eut quelque petite jaloufie contre lui , 
plutôt par la follicitation de quelques efprits envieux , que 
par fon propre mouvement. Mais Commendon la diffipa fi 
bien par fa modération & par fa prudence , que ce cardinal 
fe fervoit de fon confeil dans toutes fes affaires avec une 
confiance & une tendreffe très-particulière, & s'eftLmoit 
heureux qu'un fi grand homme rendît de bons témoignages 
de lid à Sa Sainteté. Pendant fon abfence , le Pape lui faifcit 
écrire & lui demandoit fes avis fur les affaires difficiles qui 
ie préfentoicnt : & dans les occafions qu'il eut d'envoyer des 
cardinaux légats pour des négociations très-importantes , il 
ie fervit toujours de lui , & l'envoya trois fois en légation; 
lui confiant ces emplois qui font les plus importans & les 
plus honorables de la cour dd Rome , quoiqu'il fût abfent 
toutes les trois fois. 

g^ = • — =yga 

CHAPITREIV. 

Le cardinal Commendon ejî envoyé' pour la féconde fois légat en. 
Allemagne. 

. 1 t ' Empereur Maximilien avoir réfolu de permettre aux 
peuples d'Autriche de vivre félon les lois & félon le formu- 
laire à.2 foi d'Ausbourg ; foit par l'inclination fecrète qu'il 
avoit de favori.fer les luthériens dont U approuvoit les er- 



176 La Vie du Cardinal 

rc'urs; foit par l'crpcrance qu'il avoit de tirer une grancM 
ibmmc d'aro^cnt de ceux de cette fefte, qui avoient accou- 
tumé d'acheter de leurs Princes la licence dont ils f'e fer- 
voient après contre ces Pi inces mêmes. Il couvrit l'on dei- 
i'ein impie d'un prétexte honnête. Il ie plaignoit que la reli- 
gion de nos pères étoit atloiblie ik prel'que opprimée par 
le grand nomb: e de fe6lcs & d'opinions dttFérentes qui par- 
tageoient toute la chrétienté : qu'on étoit venu à un tel 
point de relâchement & d'impunité , qu'on voyoit naître tous 
les jours des erreurs nouvelles : qu'il falloit donner des bor- 
nes à cette licence , & qu'il valoit mieux foufFrir une héréiic 
dans l'églif e , & réprimer les autres par les lois & par la force , 
que de le laifTer accabler de toutes enfemble. 

Dès que le Pape eut appris cette nouvelle , il affembla le 
facré collège ; & après avoir reprél'enté aux cardinaux la 
conféquence de cette affaire, il fe jeta lur les louanges de 
Commendon ; & leur témoignant qu'il étoit très-capable 
d'une û importante négociation par fa probité, par fon ef- 
prit & par le grand ufage qu'il avoit de ces fortes d'aifai- 
res, il le nomma , du confentement de tous , fon légat en Aile-- 
magne , & lui envoya ordre de fe rendre en diligence auprès 
de l'Empereur, & de s'oppofer à fes pernicieux delleins. 

Commendon étoit à Vérone , où il avoit pafTé l'été ; & il 
fe préparoit à s'en retourner à Rome au commencement de 
l'automne, comme il avoit accoutumé, lorlqu'il reçut les 
lettres du Pape , qui contenoient la délibération du confif- 
^toiie & les ordres de Sa Sainteté. Il fut quelques jours à faire 
l'on équipage, & ayant reçu de la main dAugutlin Valère, 
évéque de Vérone , une croix d'argent qui eft la marque de 
la légation, il partit fort promptement. Etant arrivé le 
jnême jour à douze lieues de Vérone , un courrier d'Alle- 
magne, qu'il rencontra , lui rendit des lettres de l'Empereur, 
par lelquelles ce Prince le prioit inllamment de n'aller pas 
plus loin , jufqu'à ce qu'il- eût fait repréfenter au Pape qu'il 
n etoit pas à propos d'envoyer un cardinal légat en Alle- 
magne, dans l'état où étoient les affaires de la chrétienté. 
Quelques-uns étoient d'avis d'obé'ir à l'Empereur , & d'at- 
tendre un nouxel ordre à Vérone ; mais le légat protefta 
qu'il exécuteroit exactement la volonté de Sa Sainteté, qui 
lui avoit commandé de partir ; & ayant dépéché un courrier 
à Rome , pour favoir te qu'il avoit à faire , il continua fon 

voyage 



C O M M E N D O N . L I V R E III, 177 

*poyage , réglant ies journées , enforte que le courrier le pût 
encore trouver à Infpruk. Ainfi il obéiffoit au Pape , & il 
attendoit fa volonté. 

Il avoit appris que l'archevêque de Salsbourg & le duc 
de Bavière étoient à Infpruck chez Feidinand frère de TEm- 
pereur , & il étoit bien aife de conférer avec eux , &: d'en- 
gager particulièrement le duc de Bavière, qui avoit beaucoup 
de pouvoir fur l'efprit de l'Empereur , à le détourner de fes 
rifolutions dangereufes. Ces Princes donnèrent à Commen- 
don des lettres auffi fortes qu'il les pouvoit fouhaiter. Le 
duc de Bavière écrivoit à Maximilien en ces termes. Il faut 
que la corruption dujiècle [oit bien grande , puifquon aime mieux 
yoir forger de nouvelles religions par des ejpriis trompeurs & fé- 
ditieux , que de voir rétablir V ancienne & la véritable par V auto- 
rité du Souverain Pontife , qui ejl le dépof taire & l'interprète des 
vérités éternelles. N'ejî-cepas unechofe honteufc quon reçoive avec 
honneur des ambajfadeurs du Turc & des peuples les plus barbares y 
quon fajfe diff.culté de recevoir des légats envoyés de la part du- 
faint Siège , qui font des perfonnes de très-grand mérite ? 

Cependant le Pape ayant loué la réfolution & la conf- 
tance du légat, qui ne s'étoit point étonné des lettres de l'Em- 
pereur , lui ordonna de continuer fon voyage & d'exécuter 
fa commiflion. Il partit d'abord , Sis'étant embarqué à Hall , 
il fe rendit dans huit jours par Tins ôt par le Danube à la 
cour de l'Empereur. Tous ceax chez qui il paffa , lui dirent 
que fa légation étoit inutile ; qu'il n'y avoit nidle efpérance 
de changer l'état des affaires; que Maximilien en étoit venu 
à des extrémités d'où il n'y avoit plus de retour ; que fa pa- 
role étoit engagée ; que l'argent qu'on lui devoir fournir étoit 
prêt , & que ce Prince s'étoit lié lui-même. 

Le lendemain il alla voir l'Empereur , qui prit d'abord la 
parole, & témoigna à Commendon, « qiie s'il avoit fou- 
» haité qu'on ne lui envoyât aucun cardinal , ce n'étoit pas 
« qu'il refufàt cette légation , qui lui étoit fort honorable : 
» mais qu'il craignoit que dans la chaleur de: la guerre des 
>? Pays-Bas, où plufieurs peuples d Allemagne étoient enga- 
j> gés , cette légation ne parût fufpeifce. Que puifque Sa 
ï) Sainteté en avoit jugé autrement , il fe réjouiffoit de fon 
>» arrivée. Qu'au refte , il vouloit bien lui rendre raifon da 
» la réfolution qu'il avoit prife, do permettre aux peuples 
f» d'Autriche de vivfe félon la foi & félon les cé.'émonies de 
Tome 1. Seconde Partie, M 



îyS La Vie nu Cardinal 

n la confeflion d'Ausbourg. Qu'il avoit cru que c'étorr le' 
ïT fcul reincd,; à tous los maux qui menaçoicnr l'empire , qi^e 
j> de rerraiicher la liberté qu'on le donnoit dans ces piovin- 
V ces de le taire une toi , un culte & une pieté luivant les 
n cap lices de quelques nouveaux do6teurs. Qu'il avoit rélolu 
»de leur accorder , fous de certaines conditions, l'exercice 
j) d'une de leurs religions, afin d'arrêter le cours de tant d'o- 
)» pinions monftrueuies, qui s'clevoient tous les jours dans 
» les états. Que cette grande multitude d'erreurs & de nou- 
j) veautés caul'oit des l'éditions , afFoibliflbit l'autorité des 
>' lois , & pervertiffoit tous les droits du culte d'ivin. Qu'il 
j) a\ oit choih la i"e6te de Luther parmi toutes les autres ; 
» parce qu'elle approche plus de la vérité , & qu'elle a plu» 
» de conformité avec l'églife catholique. 

» Qu'il ordonneroit à ceux de cette feéle une manière 
» de culte , & une forme de cérémonies qui ne feroient pas 
»> éloignés des nôtres, & qu'ainfi il arrèteroit enfin cette li- 
» cence impie d'inventer & de publier de nouvelles opinions. 
" Que c'étoit le moyen de les rappeler à notre communion , 
n que de les rapprocher inlenfiblement de nc5sufages. Qu'a- 
" près avoir détruit toutes les autres fedles , il leroit ailé 
3> de réduire celle-ci. Qu'il s'étoit trouvé dans la néceflîté de 
» prendre cette réfolution, parce que c'étoit la feule voie 
» pour remédier aux défoidres ; & qu'il étoit impoflîble de 
'> fouffrir plus long-temps cette licence fans bornes. Qu'il 
r étoit dans des appréhenfions continuelles de quelque ré- 
» volte. Que ç'avoit été le deffein de Charles fon oncle & 
j) de Ferdinand fon père , princes très-religieux & très-arta- 
y chés au faint Siège & à l'églife catholique. Que dans la 
» nécefîïté de permettre à ces peuples ce qu'on leur avoit 
" une fois permis, il aimoit mieux les retenir en leur don- 
?' liant des règles ë: une forme de religion , que de voir tous 
n les jours corrompre la pureté de la difcipline ; confondre 
j' tous les droits facrés ; changer tous les exercices de la 
j' piété chrétienne , & rendre la province d'Autriche le fiége 
n de toutes les erreurs & la trille région ou fe formeroient 
»ks divifions & les guerres civiles qui ruineroient l'AUc- 
» magne. Qu'au refte, il prenoit Dieu à témoin qu'il n'avoit 
n autre deflein que d'ôter de l'efprit de fes fujets la fuperfti' 
n tion &: l'erreur, & de les ranger fous les lois de la difci- 
» pline ancienne & fous l'obéiflance de l'églile Romaine^ 



COMMENDON. LlVRE III. 'ij^ 

$> Voilà le difcours que l'Empereur tint au légat. 

» Commendon répondit que ce deffein de rappeler fes 
» lujets à la foi de l'églife Romaine , & de les retirer d3 
»j Terreur oùils éto'ent engagés étoit très-louable , s'il vou- 
j> loit ne fe point lérvir de remèdes qui étoient capables 
ï) d'entretenir & d'augmenter le mal , bien loin de le foula- 
« ger ou de le détruire. Que la foi devoir être pure & en- 
» tière. Qu'il n'y avoit point d'autre remède pour rétablir 
» la religion , que de la remettre dans fcn ancienne pureté. 
» Que la véritable manière de corriger les abus & les fauf- 
I» fes opinions , étoit de les détruire ; & qu'il falloit regarder 
« ce que Dieu ordonnoit , & non ce qu'on pouvoit faire. 
» Que de vouloir s'accom.moder à la multitude , qui le laifle 
j) conduire aveuglément à fes paflîons , lorfqu'elle a une fois 
« perdu le refpett des lois & l'amour de la vérité , c'étoit 
}> vouloir entretenir fa fureur, & fe rendre complice de lés 
» déréglemens. Que les exemples en étoient encore récens. 
« Que ce qui avoit rendu le mal prefque incurable , c'étoit 
» la négligence dans les ccmm.encemens, & la confiance qu'on 
9) avoit eue de pouvoir apaifer les elprits révoltés des peu- 
« pies par une fauiTe douceur. Que les Empereurs Charles 
îj & Ferdinand avoient traité avec les mêmes luthériens, fur 
i> le fujet de la confeffion d'Ausbourg , à deffein d'arrêter 
» rimpétuofité de ta.it de nouvelles doftrines ; mais que le 
et fuccès en avoit été fâcheux , parce que toutes les fe61es fe 
« couvrant du nom & de l'autorité de la foi d'Ausbourg , 
» toute l'Allemagne avoit été corrompue, fans qu'on eût pu 
M arrêter le cours de cette coraiption. Que ces defordres ar- 
« rivoient par un jufte jugement de Dieu qui ruine tous les 
V deffeins de la fageffe humaine , & qui nous fait trouver 
» notre perte dans les remèdes que nous cherchions mal à 
» propos. Que ces Empereurs pourtant n'avoient peint traité 
i> avec leurs fujets, mais avec des Princes très-puiflkns , & 
«avec des peuples dont ils pouvoient craindre les arm.es; 
»> au lieu que Sa Majefté offroit aux peuples d'Autriche , fes 
« fujets , des conditions de paix un peu honteufes à un Sou- 
») verain. Qu'il avoit beau alléguer qu'en retranchant la 
» multitude des feftes , &. les réduifant à la luttiérienne , il 
« feroit plus aifé de les réunir à la religion catholique : Qu'il 
« ne falloit pas tenter une chofe, qui avoit déjà malréulîià 
l» d'autres i & qu'on -devoit toujours fe teni^ à cette maxime 

M 2 



iîb La Vie nu Cardinal 

.«> divine, qu'il n'ert pas permis de faire du ni;il , quelque 
5' bien qu'il en puilVe arriver : ce qui cil encore plus vérita- 
j> bled.ins la religion , qui fe gouverne par la providence de 
*»> Dieu 6c non par la lageffe des hommes. Que i\ les exem- 
»» pies ne le touchoient pas , il devoit au moins fe rendre à 
>' la force de la raifon. 

» Pourquoi , difoit-il, ces peuples demandent- ils cette li- 
j> berté ? S'ils font tous attachés à la formule de foi d'Auf- 
» bourg , & à la i'e6ïe de Luther , ont-ils befoin d'ime ordon- 
j) nance pour les y réduire ? Veulent-ils faire abolir les 
j» autres opinions , s'il n'y en a point ? Si mille feiftcs 
î' s'élèvent tous les jours, comme vous dites , les unes plus 
3> étranges que les autres , il faut confidérer l'état préfent de 
î) \os affaires. Ooyez-vous pouvoir ramener ces efprits 
3) égarés par la douceur ? Avez-vous affez de force & d'au- 
î> torité pour les contraindre , s'ils refufent d'obéir ; û vous 
»> êtes, ou affez perfuafif , ou affez puiffant pour les rédui- 
î) re , il eft certain qu'il faut diffiper leurs erreurs , & les 
3) rappeler dans le fe'm de l'églile. S'ils font ou trop opinià- 
5) très pour être convaincus , ou en trop grand nombre pour 
î> être forcés , il fera prefque auffi dirficile de les ranger tous 
>i fous la confeflîon d'Ausbourg , que de les réduire fous la 
« foi catholique : car ils font auflî animés les uns contre les 
» autres, qu'ils le font tous enlemble contre nous. Croyez- 
» vous que les calviniftes , gens préfomptueux & attachés à 
»> leur propre fens , foient d'humeur de céder à d'autres , 
5>eux qui voient tous les jours groffir leur parti des ruines 
3) de celui des luthériens ? Toutes ces feftes ennemies fouf- 
» friront-elles paifiblement qu'on leur préfère celle de 
3) Lutlîer ? 

» Mais je veux qu'elles y confentent ; ce qui efl: très- 
3) éloigné deTeTprit des hérétiques. Quel profit tirerez-vous 
» de cette union ? Que ferviroit à un homme accablé de 
3) plufieurs maladies , de les guérir par quelque remède , fi le 
3) remède même étoit mortel ? Si vous retirez du fond de 1 1 
3) mer des gens qui fe noyentpour leslaiffer périr au-deffus 
3> des eaux, ne vaudroit-il pas autant les laiffcr dans les abî- 
3> mes ? Les hérétiques ont perdu tous les fentimens de la 
V piété chrétienne , ils font hors du fein de l'églife : qu'im- 
3> porte quelle fe(Sle ils fuivent ? Si vous voulez les fauver , 
« il faut les retirer de leurs erreurs : car de \ouloir reuiiir 



COMMENDON, LiVRE III. iSr 

s? des efprits, qui par un jufte jugement de Dieu font divi- 
î) fés entre eux , cela n'eft ni permis ni poffible. Y-a-t-il de 
3> jugement de Dieu plus évident que cette haine & cette fu- 
3> reur qui les emporte ? Us s'attaquent & fe détruifent 
j» eux-mêmes, & bien qu'ils aient confpiré tous enlenible 
0) de i'e réparer d'avec nous , ils ne s'accordent pas eux-mêr 
« mes fur le fujet de leur féparation. 

5» Saint Auguftin , ce faint & c 3 fage dofteur , a eu rai- 
» fon de dire , que la difcorde & l'agitation perpétuelle 
« des hérétiques étoit un desfondemensde la paix & du repos 
» de l'églife : & cependant nous les réconcilierons enfem- 
» ble ? Nous nous oppoferons à la juftice de Dieu qui les 

V aveugle & qui les agite ? Nous accorderons leurs difFé- 
3> rents , comme fi nous étions nous-mêmes d'accord avec 
«eux ? Nous les armerons contre l'églife , qu'ils attaquent, 
« & qu'ils s'efforcent de ruiner ? Si ces peuples s'étoient ré- 
»> voltés & s'étoient ligués enfemble pour attenter , les uns 
î> par les armes , les autres par d'autres voies à votre auto- 
») rite ou à votre perfonne facrée , les accorderiez-vous lorf- 
»> qu'ils viendroient à fe dlvifer ? Leur a (ligneriez vous un 
»> chef? Leur montreriez- vous les étendards fous lefquels ils 
jj devroient combattre ? Ne les laifferiez-vous pas confumer 

V plutôt par leurs propres forces , & s'affoiblir par leurs di- 
« vifions? Et s'ils étoient unis enfemble, ne tâclieriez-vous 
î> pas de les défunir par adrefle & par artifice , & de domp- 
î) ter la midtitude , après avoir écarté les chefs ? Tant nous 
}» avons d'ardeur a maintenir nos intérêts , ou à nous ven- 
« ger nous-mêmes; & de négligence à foutenir la caufe de 
îj Dieu, & à punir ceux qui l'offenfent. 

>j Je fupplie Votre Majefté de fouffrir que je lui parle 
5) fincérement , & que dans le zèle que j'ai pour fon falut 
j> & pour celui de fes peuples, je ne lui cèle rien de ce qu'on 
» dit publiquement. Les hérétiques ne diffimulent pas qu'ils 
j> ont acheté la permifîîon que vous êtes prêt de leur ac- 
3) corder. Us fe vantent , comme pour nous infulter , qu'ils 
î» vous payeront en trois ans la fomme de deux millions 
«d'or, & que ce n'eft pas par l'inclination, ni par l'amitié 
« que vous avez pour eux ; mais par l'efpérance d'avoir leur 
« argent , que vous leur accordez ce qu'ils demandent. Ils 
» ont lahardieffe de vous reprocher cette corruption, dont ils 
i) font eux-mêmes les auteurs. Mais vous ne leur avez en- 

M ^ 



i8i La Vie du Cardinal 

«corc cxp«:(\ié aucun privilège; ce ne font que de fimple* 
j> proniellcique vous leur ave/ faites. Croyez-vous que ces 
j'Cipritsioditieux , qulabulent de votre bonté , & qui vous 
>» calomnient même, vivront dans la loumillîon 6i dans la 
j'modeitie, à: qu'ils quitte- ont leur opiniâtreté & leur in- 
» lolence naturelle ? faut-il que vous donniez, aux autres 
j) Princes un fi lacheux exemple ? Quel détordre ne cauiera 
" pas , & n'a pas déjà caufé le feul bruit de ce dciVein parmi 
»> vos voifins ? Quelle joie pour ceux qui font nial-inien- 
j> tiennes? Quel défeipoi. pour les gens de bien? Les na- 
w tions qui font déjà perverties , celles qui ont déjà quel- 
j> ques imprelTions d'erreur &i de rébellion, feront encoura- 
»» gées : celles mêmes qui font encore pures , & qui n'ont 
»» pas reçu de nouvelles doiSbrines , feront foUicitées par ce 
n mauvais excinple. 

» Mais non-feulement votre deffein eft pernicieux , ileft 
H encore contraire à l'équité &à la juftice, puifque vous ufur- 
») pez un droit qui ne vous appartient pas. 11 n'eft pas permis 
5>a "Votre Majeité, ni à aucun Prince de donner des lois à 
«réglile, m d'entreprendre fur les chofes faintes. C'eft un 
5J droit que Dieu a réfervé au feuverain Pontife , autant 
V que fa condition mortelle le peut permettre C'ert aux peu- 
n pLsà obéir ; c'eft à vous & aux autres Rois à protéger & à 
» défenJre la religion. Nous avons des témoignages de cette 
j) vérité dans les écritures ; elle y eft encore confirmée par de 
» terribles exemples (i). 

(i) Que le taruiiial Commendoii , I.égat du Saint Siège aiipré» 
c'e l'Empereur, parl.nic an nom île Pie X , homme févéïe & jaloux 
de fou autorité , ait dit a Maximilieii tout ce qu'on lit dans cet 
endroit de fon liiftoire , £t que Gratiani , ciéature de ce Prélat , 
ait cru faire l'éloge de ibn Maître , en rapportant un dilcours où 
je ne doute pas qu'il n'ait beaucoup mis du lien , ce n'ell pas ce 
qui doit étonner ; l'un & l'autre écoier.t imbus des mêmes princi- 
pes , & tenoient aux mêmes piéjugés par éducation Se par état. 
Mais on a peine à corap^enilre que M. Fiéchier , traduilant l'ou- 
vrage d'un Ultramontain, qui n'a laide échapper aucune occafioii 
d'inculquer les maximes de fon pays , n'ait pas feiiti qu'il étoit né- 
celiaire de prévenir fes Leftears contre les iiuluckions qu'on en 
peut tirer , & les faufl'es applications qu'on en ;'eut fdire. Quelques 
lignes ajoutées à fa l-'rélace Aiffiloicnt pour remplir cet objet. 

Quoique M. Fiéchier fût né dans le ComtJt Venaiflin , contrée 
où le Pape exerce les droits de la Souveraineté , il avoit fait fes 
études en France , & n'en étoit prefque pas forti , depuis fa pre- 
mière jeunefle , enfortc que Us impreflions favorables aux préten- 
tions ultiamoutaines qu'il avoit pu recevoir dj^ns U patrie, dévoient 



COMMENDON. LiVRE I ÏI. îfj 

Là il lui préfenta la mort d'Oza , pour avoir porté ia 
main fur l'arche du Seigneur, liii qui n'étoit ni prêtre ni 
lévite; & la réprobation de Saiil, pour avoir entrepris fur 
la charge du prophète , en offrant lui-même le facrifice. 
Enfin , il le conjura de faire réflexion fur ce qu'il avoit en- 
trepris ; de renoncer à fon pernicieux deflein , & de prendre 
des réfolutions dignes de fa naiffance , de fon rang , de fa 
maifon &. de lui-même. 

L'empereur étoit convaincu par ce difccurs , il ne favoit 
que répondre pour colorer cette affaire. Mais il avoit une 
grande paffion pour l'argent. Les hérétiques le preffoiént 
de leur tenir la parole qu'il leur avoit donnée ; il avoit une 
inclination très-forte , quoique fecrète , pour l'héréfie de 
Xuther. Ccmmendon ne l'igiKJroit pas , aufîi le preffoit-ii 
continuellement , excitant les ambaffadeurs des princes de 
{e joindre à lui , dans une caufe qui étoit commune à tous 
les catholiques. Le pape Pie V , qui avoit beaucoup de zèle 
& de vigueur pour maintenir les droits de l'églife , & qui 

être effacées , lorfqu'il traduifoit Gratiani en 1676. Il avoit 44 
ans , & il venoit de recevoir par fa nomination à l'Abbaye de S. 
Severin, une marque diAi"guée de l'ellime & de la protedion de 
Louis >1V. Obfervons de plus , que la manière donc ce grand 
Prince fontenoit alors fes droits dans l'aHaire de la Régale , ajou- 
toit aux motifs qui dévoient rendre précieux à l'Abbé Flécl-.ier, 
devenu François, les principes que nos Parlemens ont fi gércreu- 
fement détendus , fi foLennelkment confacrés , au nom du Monar- 
que & de la nation. 

Mais foit que le difcours de Commendon , qui e(l l'objet de cette 
note , ait été prononcé en effet tel qu'on le lit ici , Ibit que fon 
Hirtorien l'ait étendu & développé , d'après les idées de ce Prélat, 
perfonne ne doute en France qu'il ne porte que fur des préten- 
tions chimériques, dont on ne trouve aucune trace dans les beaux 
fiècles de l'Eglife Et ce qu'on doit remarquer fur-tout à cette oc- 
cafion , c'elt que les exemples cités par le Lég.it à l'appui du fyftè- 
ine qu'il tâche d'établir , ne pouvant être confidérés que comme 
des abus de l'autorité Pontificale , il en réfulte que les Souverains 
lie peuvent être trop attentifs a contenir dans les jufies bornes une 
JJuiHance toute f^'irituelle de fa nature , qui n'en fort jamais qu'au 
préjudice de leur indépendance. L'expérience n'a que trop appris, 
& on le voit clairement ici par la conduite du cardinal Commen- 
don , qu'avec le temps , des faits qui ne font dans la plus exacte 
vérité , que des preuves d'ufurpation , fe tournent en preuves de 
poliefiion fous la plume des écrivains intérelîcs à perpétuer une 
opinion qui n'a caufé que du mal dans l'Eglife & dans l'Etat , 
toutes les fois que les Pontifes ont oublié que par le titre de leur 
înftitution, des Miniftres de paix & de cliarité ne font établis que 
pour inftruire les hommes, pour les fandifier , &l non pour dojni» 
ux fur eux. 

M 4 



184 La Vie du Cardinal 

n'ctoit retenu par auciinc confidcration luimainc, lorfqu'îl 
s'at;irtoit de la religion, avoit écrit des lettres au légat, par 
lelquclLs il lui ordvinnoit , fi renipeicur s'obftiiu)it à exé- 
cuter l'on dc(rein,ou s'il clierchoit des détours, de dire la 
lainte Mell'e , de réciter ce texte de l'Evangile : Si l'on ne vous 
reçoit point , 6'fi l'on ne veut point entendre vos difcours , forte^ 
de la mai/on ou de h ville , fecouei^ la poudre de vos pieds : & 
de iortir après cela de Vienne , d'emmener le nonce 
avec lui , 6: de n'avoir plus aucune communication avec 
l'empereur. 

Commendon n'avoit pas encore perdu toute efpérance, 
&: il ne jugeoit pas à propos d'en venir à ces extrémités , 
qui auroient lans doute caufé de grands troubles. Mais il dif- 
iinujloit les ordres qu'il avoit reçus du pape , & il fe con- 
tentoit d'en faire donner des avis Iccrets à l'empereur. Ainfi 
il pafloit pour un homme modéré , qui ne pouvoit fe ré- 
soudre à porter les choies à la rigueur ; & il embarrafibit 
Tel prit de ce prince , qui favoit bien qu'il avoit affaire à un 
Souverain Pontife vigoureux & inflexible , qui feconfioit en 
la juftice de fa caufe , & en la providence de Dieu , & qui 
n'avoit nul égard aux ra'ifons humaines. L'empereur perfif- 
toit pourtant , & il alloit tomber dans l'abîme ; mais Com- 
mendon fît tous fes efforts pour le retenir , & le hafard fit 
réuffir fes foins. 

En\iron en ce temps-là , l'on apprit la nouvelle de la 
mort de la reine d'Lfpagne, femme de Philippe II, qui ne 
laifTûit aucun enfant mâle. 11 fe répandit d'abord un bruit 
dans la cour de Vienne , que le roi d'Efpagne devoit époufer 
la princefTe Anne, fille ainée de l'empereur. Elle étoit fille 
d'une fœur de Philippe , 6: les lois défendoient ces mariages 
de l'oncle avec la nièce , fans la difpenfe du pape. Maxi- 
milien qui avoit une fort grande famille , regardoit le 
royaume d'Efpagne comme l'héritage afTuré d'un de fes 
enfans , fi le roi venoit à mourir. Sur cette efpérance & ces 
prétentions , il avoit envoyé fes fils à la cour du roi d'Efpa- 
gne, pour les y faire élever. Il tâchoit de gagner l'amitié des 
Efpagnols par fes fervices , & celle du roi par mille témoi- 
gnages d'attachement & de déférence ; &: il fe laiffoit 
flatter de ce bruit vague & incertain du mariage de fa 
fille. 

Les Efpagnols avoient alors une cruelle guerre dans les 



COMMENDON. LiVRE IIÎ. iSf 

,)Pays-Bas , contre des hérétiques rebelles , conduits & ani- 
jnés par le prince d'Orange. Commendon fe fervit fort à 
propos de cette occafion. Il faifoit comprendre aux Efpa- 
gnols que la liberté qu'on alloit accorder aux Luthériens , 
fortifioit le parti des rebelles des Pays - Bas , & leur étoit 
d'une grande conféquence. 11 avertiffoit l'empereur d'un 
autre côté , qu'il falloit ménager l'efprit du roi d'Efpagne 
pour lui & pour fa famille. Que c'étoit défobliger ce prin- 
ce , que de favorifer fes ennemis & ceux de Fégliie , par une 
condefcendance injufte , & par une profeffion prefqueou- 
verte de leur religion. Il animoit l'ambafTadeur du roi d'Ef- 
pagne, qui éteit natif des Pays-Bas , & ennemi déclaré du 
prince d'Orange & de fon parti ; & lui ayant fait connoître 
que le cours qu'on donnoit aux nouvelles opinions , étoit 
d'un grand fecours pour les rebelles , il l'obligea d'aller trou- 
ver Maximilien , & de lui dire de la part du roi fon maître , 
que la bonne volonté qu'il avoit pour les Luthériens étoit 
très-défavantageufe à l'Efpagne ; que ce n'étoit point-là 
agir en bon frère ; & que fi ceux qui devroient être plus at- 
tachés à fon maître , trahiffoient fes intérêts , il feroit con- 
traint de prendre d'autres mefures. 11 ajouta , par la folli- 
citation du légat , que s'il n'avoit pas en cette occafion toute 
la confidération qu'il devoit avoir pour le pape , il n'obtien- 
droit jamais la dii'penfe néceflaire pour le mariage de fa 
fille avec le roi fon maître ; ce qui devoit lui être plus con- 
fidérable que quelques promefTes de fes fujets , & qu'une pe- 
tite fomme d'argent qu'on lui offroit. 

Ces raifons d'intérêts perfuadèrent l'empereur beau- 
coup mieux que celles de la juftice & de la religion : & ce 
prince que ni les lois, ni l'équité , ni le devoir n'avoient pu 
toucher , abandonna fon defTein ; & ayant fait appeler 
Commendon, lui protefta qu'il vouloit vivre dans l'obéif- 
fance du Saint Siège. Ce qui furprit les hérétiques , qui fe 
réjouiiToient déjà publiquement ; & encouragea les Catho- 
liques qui avoient prefque perdu toute efpérance. Le pape 
fut fi content de cette nouvelle , qu'en la faifant favoir au 
Sacré Collège , il fit un éloge du légat ; & pria Dieu de 
vouloir lui donner pour fucceifeur , après fa mort , ou 
Commendon, ou quelqu'un qui lui reffemblât. Il lui écrivit 
des lettres très-obligeantes , où il l'appeloit fouvent fon fils ; 
avec beaucoup de tendieffe , 6i le remcrcioit avec les ter- 



i^C La Vie nu Cardinal 

mes les plus doux , & les plus honorables qu'il pût trouver; 
pour élever Ion mérite extraordinaire. 

£^ ■ '^ 

CHAPITRE V. 

Xcf Pjpe donne à Commutdon la comm'ijjïon de réformer le 
clergé d'Allemagne. 



A. 



.Près que cette affaire eut été terminée , le pape , qui 
s'appliquoit avec beaucoup de foin à régler les mœurs 
des tidelles , &: à rétablir parmi eux l'ancieiyie diCcipline , 
non-feulement dans Rome, mais encore dans toutes les 
provinces , ordonna à Commendon de travailler à la réfor- 
mation des églifes d Allemagne , où il avoit appris que les 
plus faintes coutumes étoient, ou abolies, ou altérées, & 
corrompues par la licence des hérétiques. C'étoit une en- 
trepriie très-difficile , tant à caufe de la foiblefle des hom- 
mes , qui fc laiiTent emporter à leurs paffions , & qui louent 
la févérité des anciens , fans avoir delTein de l'imiter ; 
qu'à caufe de finjuftice des princes qui ne ceffent de fe 
plaindre des libertins, fans penfer jamais à les corriger, 
& qui blâmant continuellement tous les méchans en géné- 
ral , les protègent fouvent en particulier , ou parce qu'ils 
croient fe rendre fouvent plus redoutables par la malice 
de leurs fujets , ou parce que l'efprit humain eft également 
porté à reprendre les vices , & à s'y abandonner. 

Il y avoit dans Vienne un grand nombre de déferteurs 
&: de fugitifs d'Italie , qui s'ètoient infuiués jufques dans 
dans la cour & dans la maifon même de l'empereur. Ceux 
qui s'ennuyoient Aà mener une vie régulière dans les cloî- 
tres , ceux qui après avoir commis des crimes , craignoient 
les rigueurs de la juftice , fe rèfugioient ordinairement en 
Allemagne ; & après avoir abandonné la fainteté de leur 
difcipiine , ils tâchoient de corrompre les mœurs des autres, 
d'autant plus librement qu'ils avoient trouvé un afile & un 
lieu d'impunité. Les gens de bien mêmes avoient de la peine 
à fauver leur vertu d'une contagion fi dangereufe. Le clergé 
étoit hai & méprifé de tout le monde ; & les entretiens les 
plus ordinaires, & les plus agréables , étoient des invedives 
torurc les cccléfiaftiques. 



COMMENDON. LiVRE lîî. 1^7 

Pour corriger ces défordres , & pour remettre la difci- 
cipline Chrétienne en fa pureté , il falloir purger la ville de 
ces libertins ramalTés. Mais ils trouvèrent une infinité di 
proteûeurs. Les hérétiques , qui nous reprochoient autrefois 
avec tant de bruit la vie fcandaleufe de ces impies , étoienc 
devenus leurs défenfeurs. L'empereur, à leur foUicitation , 
exculbit les uns , répondoit des autres , & les mettoit tous 
à couvert fous fon autorité. Vienne , & plufieurs autres 
villes étoient fans évéques ; & celles qui en avoient n'é- 
toient pas mieux adminiftrées. Ces pafteurs négligens tâ- 
choient de fatisfaire leur ambition ou leur avarice à la cour 
de l'empereur , &ne s'appliquoient à rien moins qu'à la con- 
duite de leurs égUfes. Ce défordre eit affez ordinaire dans 
les états , où les rois ont le droit de nomination aux évèchés , 
parla condefcendance , ou plutôt par la lâcheté des Souve- 
rains Pontifes. 

C'étoient les papes ou les chapitres qui élifoient ancien- 
nement les évéques. On choififlbit ceux qui s étoient ren- 
dus illuftres par leur efprit & par la pureté de leur vie. 
Ainfi , chacun s'élevoit par fa propre vertu , & s'acquittoit 
avec honneur d'une charge que le mérite lui avoit acquife. 
On fait des choix bien différents en ces derniers fiècles. On 
donne des évèchés pour récompenie des aflions militaires; 
la faveur , la puiffance , & quelquefois même les baffes flatte- 
ries , & la complaifance fervile qu'on a pour les dames , 
élèvent à ce rang des courtifans qui n'ont ni favoir , ni 
piété, ni intelligence , ni aucun ufage de radminiftratiou 
des chofes , pour lefquelles Jésus - Christ a iriftitué 
cette dignité dans fon églife. C'eft-là la fource de plufieurs 
abus qui fe font gliffés dans les royaume^ Catholiques : c'eû 
ce qui a introduit les héréfies, allumé les guerres civiles, 
défolé & ruiné de grandes provinces. Car Icrfque les évé- 
ques ignorent ou négligent leur miniftère , les mœurs fe 
dérèglent , la di: cipline fe relâche , & la religion , qui en- 
tretient la paix dans les états , s'altère & fe détruit infailli- 
blement. C'eft par-là que les nouveautés fe font intro- 
duites dans les églifes , dont les entrées n'étoient point gar- 
dées. Les difcordes , les haines , les féditions les ont fuivies 
bientôt après. 

Le légat repréfenta fouvent ces vérités à l'empereur , & 
U obtint de lui qu'il pourvut aax archevêchés de Gran 6i de 



î SS La Vie du C a r n i v a l 

Vienne , & à quelques évèchés de Hongrie. Il eut beaucoup 
plus de peine à tliire chairer de la cour les fugitifs qui s'y 
ëtoient retirés ; &i il réprima , pour quelque temps, leur xir- 
f^ueil & leur infolence par la crainte des chàrimens. Us vi- 
JÎta les églilés, il s'informa du culte , des cérémonies & 
de la vie des eccléfiadiques ; il fe fit préfenter les livres, 
les vales laciés , les habits d« prêtres , les orncmens des 
autels ; il examina Tordre qu'on gardoit dans l'adminillra- 
tion des iacrcmens. 11 remarqua plufieurs défauts , qu'il 
lui fut plus aile de reprendre que de réformer. Il fit affem- 
bler les prêtres dans les églifes , pour les exhorter à la piété , 
&: pour leur donner les avis qu'il jugea néceffaires. Il retran- 
cha beaucoup de choies ; il en régla d'autres iiu les formes 
anciennes. Mais tous ces règlemens furent négligés , parce 
cfu'il n'y eut perfonne après lui qui eût le foin de les faire 
obierver. L'empereur difoit hautement , que le feul re- 
mède qui reftoit à la Chrétienté , étoit la réformation des 
mœurs , & le rétabliffement de la difcipline ; & il ne pouvoir 
ibuffrir qu'on y touchât dans fes états. De forte que ceux 
qui croyoient favoir fes deffeins & fes plus fecrètes pen- 
ses, éroient perfuadés qu'il vouloit laiffer ruiner la difci- 
pline de l'Eglife. 

Après que Commendon fut forti de Vienne, il vifita avec 
autant de foin , mais avec plus de confolation , les diocèfes 
de Paffaw & de Salsbourg , où il trouva dss évèques d'une 
grande piété , fort zélés pour la religion ; qui bien loin de 
s'oppofer aux foins du légat , contribuèrent de tout leur 
pouvoir à les rendre utiles. L'archevêque de Salsbourg af- 
^embla le concile provincial, ce qui ne fe pratiquoit plus 
depuis long-temps, & il y fit des ordonnances tr^s-falutai- 
res. tnfin , Commendon écrivit , par ordre de Sa Sainteté , 
à tous les évèques d'Allemagne ; & les exhorta de renou- 
velier , dans leurs diocèfes , l'ufage de l'ancienne difcipline. 






Comme N DON. Livri HT. jÉ^ 

CHAPITRE VI. 

Commendon travaille à faire conclure la ligue des princes 
Chrétiens contre les Turcs, 



L 



O R s qu'il fut de retour à Rome , fur la fin de Tan- 
née fuivante 1569. Selim , empereur des Turcs, déclara 
îa guerre aux Vénitiens , & les attaqua par mer & par 
terre , dans le defl'ein de conquérir l'ile de Chypre. Pie V 
s'employa à l'ecourir cette république , avec autant de foin 
& de réfolution , que s'il eîit été attaqué lui-même. Ce 
n'étoit pas par affeftion pour les Vénitiens , avec qui il 
n'étoit pas alors en fort bonne intelligence , mais par un pur 
zèle de religion. 11 voyoit que la Chrétienté étoit de jour 
en jour plus affoiblie par les armes & par les irruptions de 
ces barbares , & il en étoit extrêmement touché. 

En ce temps , la France s'étant affoiblie elle-même par 
fes divifions , & par fes guerres civiles , Philippe , roi d'Ef- 
pagne , étoit le plus puilTant prince de l'Europe. 11 étoit non- 
feulement maître de toute l'Efpagne , il l'étoit encore des 
Pays-Bas , & il jouiïïbit en Italie du royaume de Naples y 
& de la Duché de Milan. Il pofTédoit des iles fertiles & 
bien fituées pour faire fubfifter des armées navales. La Si- 
cile , la Sardaigne , les îles de Majorque &: de Minorque , 
celle de Corfe , toute la côte de la Ligurie , & la ville mê- 
me de Ghne lui obéifl'oient. 11 s'étoit avancé du côté de 
r Afrique , où il avoit cette fcrtcrefle imprenable auprès des 
ruines de l'ancienne Carthage, qu'on appelle la Goulette. Il 
etoit maître de Tunis , qui eft une ville très-peuplée ; & il 
defendoit tous fes voifms des in fuites & des incurfions des 
corfaires. Outre ces états fi riches & fi puiiTans , il pofle- 
doit un empire trcs-vafte au-delà de l'Océan dans les Indes 
Occidentales , que Chriftophe Colomb , natif de la Ligurie , 
avoit découvert prefque de nos temps , avec une coniiance 
& une hardiefle plus qu'humaines. Ces terres inconnues aux 
anciens, font d'une fi grande étendue, que nos écrivains leur 
ont donné le nom de Nouveau Monde , d'où Philippe fai- 
foit apporter tous les ans par fes flottes , une grande 
quantité d'or. 



ir)0 La Vtf nu Cardival 

Le pape entreprit d'abod de faire entrer un roi fi puiC» 
r.mt ilui!. la lii,iic contre le Turc ; & ce prince frès-relii';ieiix , 
qui failoit i^Ioiie de révcrer l'autovité du laint Cic^c ( i ) , 
accepta la propoliii.m & réiolut c\^ joindre ("es armes à 
celles de Sa Saitueté & de la république de Venife. Il ju- 
geoit bien qu'il manqueroit à Ih réputation, & qu'il s'attire* 
roit la Iiaine des peuples s'il n'.urilloir les CJirétiens dans une 
occalion fi prellarue. Il elpéroir, outre cela , que Sa Sain- 
teté lui permettroit de lever une Tomme confidérable lur 
les bénéfices de (on royaume ; & qu'ainfi la guerre lui leroit 
j;lorieu(e & ne lui feroit point à charge. Les Coins infatiga- 
bles du pape & la puilfance de ce roi , donnoient de grandes 

(i) Pliilippe II qui fut la terreur ilc l'Europe & le pins piiilîaiit 
Piuice de Ion liècle , elt ]mc anjoiiril'liiii , &C il s'en fjut tout qu'un 
ait lie lui ropiiiion , que l'Hillorien de Commeiidoii en avoit con- 
çue d'après les préjugés de l'on pays : on le compte , je ne dis pas 
leulemcnt parmi les médians Rois qui ont abufé du droit qu'ils 
avoienC de commander aux hommi;s , mais encore parmi Les lleniix 
les plus redoutables & les plus funeftes qui aient délolé l'iium.ini- 
té, parce qu'il lémble n'avoir envilagi le))ouvoir louverainque comme 
un moyen de taire le mal avec impunité. La lincéritc de Kes léfui- 
ircns e(l encore un problème. Fut-il convaincu que la perlccutiori 
eft conforme à l'efprit de l'Eiangile , qu'il faut alladiner l'héréti- 
que plutôt que de rinftruire £t de l'éclairer , que l'erreur elt un 
ciime St que la mort feule peut l'expier ; que ce crime elt é^al 
pa:-tout où il fe trouve , cliei l'homme fiinple & ignorant comme 
chez le féJuCteur habile , & le fjvant qui abufe de fes lumières, 
que c'eit honorer Dieu que de faire périr dans le? flammes Jk fur 
Jcs cchajfauts ceux qui fe trompent tlans le dogme ou dans les prati- 
ques du culte extéiicur , & qu'enfin un Prince ne peut faire un 
meilleur ufage du pouvoir fuprême , qu'en répandant des fleirves de 
fang pour exterminer l'Iiérélie & ceux qui l'ont embraliée ? Ne fut- 
il au contraire qu'un hypocrite fombie &. farouche , qui lit iVrvirla 
Religion à lecouiler les projets de fâ politique ambitieufe & lan- 
guinaire , un caradière atroce dont la faufl'ctc profonde & la cruau- 
té rétléchie , empruntoient les dehors de la piété pour tromper 
les hommes, & changer en vertu le plailir artrcux qu'il goûtolt à 
Tûit couler le fang humain ,■ en un mot de ces monftres couroniu's 
qui n'ont fu apprécier leur grandeur & leur autorité que par l'é- 
tendue & la continuité des mjux qu'ils ont fait à leur fujets , qui 
ne fe font montrés à leurs peuplesqu'environncs de fatellites i«: de 
bourreaux , & qui ne fe font eltimés puillans que par la terreur 
dont tout le monde étoit frappé à leur vue , & par le nombie de» 
arrêts de mort qu'ils ont prononcé ? Dans le premier cas , on peut 
afllirer que fi l'hilippe II n'eût pas exillé , on içnoreroit encore 
ce que c'e.'t que le fanatifme dont on ne peut fe faire une idée jufte 
H complette qu'en lifant fon hiltoiie ; & da-is le fécond cas , on 
doit convenir que les Tiberes , les Nerons , les Caligula &. tous 
les autres tyrans , dont on ne prononce les noms qu'avec horreur f 
étoieut des princes doux & humains eu comparaifou de lui. 



COMMENDON. LlVRE II î. 19^ 

' «fpèf ances à tous les Chrétiens , mais les efprits artificieux 
des tfpagnols , qui ne demandoient qu'à dominer ik à éten- 
dre leur monarchie , ne lecoadèreut pas les bonnes inten- 
tions du roi. Ce n'étoit pas le deffein de ces politiques , de 
vaincre les Turcs & d'écarter le malheur qui menaçoit la ré- 
publique de Venile. Ils vouloient entretenir les différents 
de ces deux nations ennemies , afin que les Vénitiens , épui- 
ies de forces & d'argent , o: fatigués de la longueur &: du 
poids de cette guerre , ne puffent traverfer le delTein qu'ils 
avoient de Ce rendre maîtres de toute l'Italie. 

Le fénat de Venife connoiflbit affez les artifices des Ef- 
pagnols ; il avoit éprouvé tous leurs détours & toutes leurs 
adrelfes dans un temps très- difficile , pendant le règne de 
Ciiarles V. Aulîi avoit - il de la répugnance à entrer dans 
aucune ligue avec Philippe , & il aimoit mieux acheter la 
paix à quelque condition que ce fut , que d'avoir aucune 
communication avec l'iifpagne. C'étoit-là la réfolution des 
anciens. Mais la jeuneffe animée contre l'injuftice & la per- 
fidie des Turcs vouloit combattre & venger la république 
par les armes , & concluoit à la ligue qui fe traitoit à Rome 
cnez le pape , par des ambalTadeurs. Commendon fit paroître 
fa prudence en cette occafion. Il démêla plufieurs gran- 
des difficultés qui fe préfentèrent : car l'ambafladeur de 
Venife avoit ordre de lui communiquer toutes les circonf- 
tances de l'affaire ; & le pape n'avoit point de miniftre plus 
confident. 

Enfin , les Efpagnols & les Vénitiens étoient convenue 
de tous les articles de la ligue ; le traité étoit dreffè ; il ne 
relfoit plus qu'à le préfenter à Sa Sainteté pour le confir- 
mer : mais les ambalTadeurs du roi d'Efpagne déclarè- 
rent , que leur maître n'avoit pas prétendu s'engager pour 
1 année préfente ; que le temps étoit trop court pour faire 
■des préparatifs de guerre & pour exécuter les conventions. 
Les Vénitiens furent fi piqués de cette déclaration, qu'ils 
ne penltrent plus qu'à faire leur traité de paix avec le 
Grand-Seigneur, En effet , ils envoyèrent un agent à Conf- 
tantinople , qui fous prétexte de traiter de rechange des pri- 
fonniers , devoit travailler à l'accommodement de la répu- 
blique avec la Porte, dont le pape eut unfenfible déplaifir. 
Commendon lui confeilla d'envoyer à Venife Marc-An- 
tpine Colonne^ qui avoit été choifi pour commander l'ai*- 



'û9± La Vie du Cardinal 

mce nnvale , is: qui ctoit aullî cloquent tv auflî adroit d. 
mciiagor les clprits , qu'habile îi: expérimente en l'art 
militaire. 

Lorlque Colonne eut reçu ordre de partir , Commcndoa 
l'avertit de taire tous les ertbits pour laire rapj)ortei- l'af- 
faire en plein fcnat , & pour l'évoquer du cpnleil des dix & 
de rallemblée de quelques anciens lénatcurs, qui ne vou- 
loicnt point entendre parler de guerre ; Taflui ant qu'il trou- 
veroit plus d'ardeur &: plus de relolution dans les elprits des 
fénareurs ,pour opiner à la guerre iS: pour conclure la Jigiie, 
lorlqu ils feroient rallemblés en corps. 11 lui marqua les 
noms des fénateuis qui pouvoicnt (trvir : & lorfque Co- 
lonne fut arrivé à Venife, il lui\it ii bien les inltiuftions 
que Commendon lui avoit données , que l'affaire ayant été 
rapportée en pleinfénat, il engagea les Vénitiens à conclure 
la ligue à la grande l'atisfadion du pape Se de toute l'Italie. 
Ce qui fut caufe de ce célèbre combat & de cette fameufe 
victoire de Lépantc , qui nous auroit mis à couvert de toute 
la crainte que nous avons de ces barbares , fi nous euf- 
fions fu en tirer autant de profit que nous en tirâmes de 
gloire. 

11 y eut quelque difficulté pour le choix de celui qifi 
commanderoit cette armée. Les Vénitiens , qui avoient 
éprouvé qu'un général fujet du roi d'Efpagne ne leur étoit 
nullement propre , demandoient avec inftance que le pape 
nommât un cardinal pour cet emploi. Ils cfpéroient que Sa 
Sainteté le donneroit à Commendon , pour qui elle avoit 
une eftime particulière, & qu elle jugcoit capable de foutenir 
toute forte de grands emplois par i"a prudence & par fon 
efprit. Ils fe réjouiffoient déjà , dans Fefpérance de voir une 
Ti grande & fi fainte entreprife , conduite par un homme 
également attaché à l'autorité du iaint fiége & aux intérêts 
de leur république. Les Efpagnols refufoient auffi de re- 
cevoir un général Vénitien : & Commendon ne vouloit ac- 
cepter aucun commandement militaire , remontrant au 
pape combien ces emplois étoient peu féans aux perfonnes 
ectléfialiiques , &. combien la profelîion des armes &: le de- 
voir d'un capitaine étoient éloignés du mlniftèrc des autels 
& du caractère d'un évéque , & d'un cardinal. Ainfi la pro- 
pofition fut rejetée & la conduite de l'armée fut donnée, 
iu confcntcment de touj , à D, Jean d'Autriche , frère de 

PJiilippv; , 



GOMMENDON. LiVRE ïll. T93 

JpJiillppe , s'il venoit commander en perfonne , comme les 
Efpagnols le promettoient. 

CHAPITRE VII. 

Commendow efl envoyé légat en AlUmagne & en Pologne. 



c 



O M M E N D o N fut bientôt chargé de nouvelles né- 
gociations , qui devinrent de nouveaux lujets de gloire pour 
lui. Après que la ligue entre le roi d'Efpagne & les Véni- 
tiens eut été conclue , le pape voulut y engager tous les 
princes Chrétiens ^ & il follicita particulièrement l'empereur 
Maximilien ik Augufte , roi de Pologne , qui pouvoient 
attaquer l'ennemi par terre , & faire une diverfion confi- 
déraUle, à caufe du voifmage de leurs états avec ceux du 
Grand-Seigneur. 11 efpéroit que l'empereur, piqué d'un gé- 
néreux relfentiment , ne perdroit aucune occafion de fe 
venger de ces ufurpateurs , qui l'avoient dépouillé d'ime 
partie du royaume de Hongrie. 

Commendon , fuivant fa coutume , s'étoit retiré de 
Rome au commencement de l'été , pour éviter les grandes 
chaleurs de la ville &: ne fongeoit à rien moins qu'à entre- 
prendre de nouveaux voyages. Le pape venoit de faire une 
promotion de feize cardinaux , qui étoient des fujets d'un 
très-grand mérite, & lelon l'ufage de la cour de Pvome , il 
fembloit qu'il devoit employer aux grandes affaires , ceux 
qu'il avoit tout de nouveau élevés à cette dignité. Mais Sa 
Sainteté , qui confidéroit beaucoup plus l'intérêt public que 
la ooutume, nomma le cardinal Commendon pour fon lé- 
gat , & l'envoya vers ces deux princes. Car outre qu'il le 
confidéroit comme s'il l'eût fait cardinal lui-même , & qu'il 
ne connoilToit perfonne qui eût plus de génie & plus de pru- 
dence pour les négociatioas j il iavoit bien qu'il avoit plus 
de connoilTance des affaires étrangères , & plus d'iiabitude 
dans ces royaumes que tous les autres. 

Dès qu'il eut reçu les ordres du pape , il fit marcher 
fon train , il partit de Vérone & il arriva en peu de temps 
à la cour de l'empereur. Ce prince étoit ravi que la guerre 
fût allumée entre les Turcs & les Vénitiens. 11 voyoit avec 
plaiûr tomber fur cette république l'oiage qui mena*jOit 
Tome L Seconde Partie. N 



(04 i-A \'iE nu Cardinal 

fcs états ; &: comme il avoit employé tous Tes foins poiT 
taire conclure la ligue du roi d'Elpagne avec les Vénitiens^ 
iJ avoit réfolu de ie tenir en repos, de ne s'engager point 
dans cette guerre , &: de l'entretenir plutôt par des efpcran- 
ces de lecouis que par aucun l'ecouvs efte6lif. 

11 ctoit d'une complexiontbrt délicate, & fon cfprit , qui 
n'avoit pas allez de vigueur pour fontenir les grandes affai- 
res, étoit plus propre à combattre par adrelVe & parcon- 
leil , que par la valeur & par les armes. U n'avoit pas allez 
de torce pour attaquer un ennemi fi puiflant, & il ne s'aflii- 
roit pas l'ur des fecours mendiés & ramaffés de toute l'Al- 
lemagne (jui n'arrivent jamais à propos : foit que cette na- 
tion ne fouhaite point l'agrandilVement des empereurs; foit 
qu'elle foit difficile à émouvoir, & plus propre à foutenir 
une guerre qu'à l'entreprendre. 

Les Vénitiens l'avoient déjà follicité d'entrer dans leur 
ligue. Mais tantôt il leur repréfentoit qu'il étoit obligé de 
garder la foi de la trêve qu'il avoit jurée avec le Turc, &c 
qui alloit bientôt expirer : tantôt , pour les amufer par quel- 
que efpérance trompeufe, il faifoit femblant' de vouloir fe 
mettre en campagne , &. il leur demandoit un état de tous 
les fecours qu'il pourroit efpérer des princes ligués , quand 
il fe feroit déclaré. 

Le légat l'ayant trouvé dans ces difpofitions , l'exhorta 
de fe fervir de l'occafion que Dieu lui offroit de réparer 
les pertes cfu'il a\'oit faites , & de fe venger de tous les ou- 
trages que la mailbn d'Autriche avoit reçus de ces infidel- 
les. Il n'oublia rien de ce qui pouvoit le toucher , & l'en- 
gager à faire la guerre. 

L'empereur l'écouta avec beaucoup de douceur , & il 
approuva toutes fes raifons ; mais il perfifla toujours dans 
fon irréfolution. U faifoit naître des difficultés fur toutes 
les proportions qu'on lui pouvoit faire. Il s'excufoit quel- 
quefois fur la foi des traités & fur le ferment qu'il avoit 
fait d'obferver les lois de la trêve , qu'il n'étoit pas permis 
à un prince chrétien de violer. Mais il vouloit toujours at- 
tendre que le roi de Pologne & les autres princes de la chré- 
tienté fe fuffent déclarés. 

a Commendon lui repréfentoit que c'étoit confondre 
)» l'ordre établi. Que l'empereur devolt être le chef de ces 
V fortes d'entreprifes j & que c'étoit à lui à exciter les au-. 



Comme N DON. Livre III. 19^ 

>> très princes par fon exemple , tant parce qu'il étoit plus 
7» intérefle à réprimer l'orgueil & rinjuftice de ces barba- 
5> res , que parce que l'a dignité le mettoit au deffus de tous 
» les monarques chrétiens. Que fi le pape venoit à man- 
?> quer , ce feroit à lui à exhorter par fes lettres & par fes 
« ambafladeurs , tous les peuples de la chrétienté. Que les 
» Polonois , invités à cette ligue , ne manqueroient pas de 
» s'informer des deffeins de l'empereur , & de demander 
î) s'il levoit des troupes , s'il faiibit des préparatifs de guer- 
» re ; & que ce ne feroit pas les encourager, que de leur 
)} dire qu'il attend qu'ils fe foient déclarés. 

» Mais pourquoi , lui difoit - il , irons-nous fonder les 
T) efprits des Polonois , fi vous avez réfolu de vous tenir en 

V repos ? Lorfque les Vénitiens , que vous avez animés à la 
» guerre , & à qui vous avez donné de fi belles efpéran- 
» ces de fecours , fauront que vous les abandonnez , & 
» que les Turcs ramaffent toutes les forces de leur empire 
» dans leur armée navale , parce qu'ils ne craignent plus de 
n diverfion par terre , ils fe laifferont abattre ; & dans la 
» crainte d'avoir toute la puiffance des Ottomans à com- 
j) battre , ils compoferont avec eux à quelque condition 
» que ce foit : & vous ferez refponfable, & de la défunion 
j> de la ligue , & des dommages qui en pourront arriver 

V à la clirétienté. 

» Pour le prétexte que vous prenez de la trêve que vous 
n avez fignée , il eft aifé de le réfuter. Vous devez vous 
» fouvenir que vous vous êtes plaint très-fouvent à moi , 
» & que vous avez protefté dans toutes les diètes , que vous 
» aviez une trêve apparente avec les Turcs , & qu'en effet 
» vous étiez toujours en guerre avec eux: que ces barba- 
» res faifoient tous les ans des incurfions fur vos terres; 
» qu'ils s'emparoient même de vos villes , Si qu'ils atta- 
» quoient vos garnifons avec des troupes réglées , & qu'il 
» étoit très-difticUe de les repouffer , quelque traité de paix 
» qu'ils euifent fait avec vous. 

» Puis donc que vous avez affaire à des peuples barba- 
» res qui n'ont point de foi , qui fe moquent des droits les 
» plus facrés , & qui n'ont pour règle de leurs actions que 
» leurs pallions & leurs intérêts ; poui"quoi vous excufez- 
" vous fur la fainteté d'un ferment qu'ils ont tant de fois 
!7 violé ? Croyez-vous pouvoir , par un prétexte de r,=U- 



i<)6 La Vil du Cardinal 

» gion , vous dcfciulre de contribuer à une guerre qu'on 

» entreprend pour la dcfenle de la religion même ? 

L'empereur le lentoit preilé de ces raifons ; il voyoit 
tous (es artifices découverts : & comme le légat lui piotei- 
toit qu'il alloit écrire à Rome & à Venile toutes les irré- 
jfolutions , il craignit que l'ardeur des Vénitiens ne fe ra- 
lentit , s'ils peidoient l'efpérance d'être fecourus , & de- 
manda encore quelque temps pour prendre fa rélolution. 
U répondit enfin qu'il liiivroit toujours le confeil & lau- 
torité du Touvcrain pontife , & qu'il entreroit très-volon- 
tiers dans la ligue ; mais qu'étant le plus expofé aux inlul- 
res & à la violence des ennemis, il vouloit (avoir, avant 
que la guerre tïit commencée , quel fecours il pourroit at- 
tendre des princes ligués , afin de prendre (es mefures fur 
les forces qu'on lui fourniroit. 11 efpéroit qu'avant qu'on 
eût des nouvelles de ces provinces éloignées , l'été pafTc- 
roit , & que l'année fuivante il trouveroit encore quelque 
artifice pour éluder. 

Commendon luua la réfolution qu'il venoit de prendre , 
&: lui fit connoître l'obligation qu'il avoir de fe férvir d'une 
occafion û favorable , 6: de s'unir avec les autres princes, 
pour défendre avec eux la caufe commune de la religion. 
U l'affura qu'on étoit prêt de lui accorder tout ce qu'il fou- 
haiteroit ; qu'il n'avoit qu'à faire fes propofitions , fans at- 
tendre les réfolutions des autres. Mais l'empereur , qui ne 
vouloit point s'expliquer , faifoit toujours les mêmes diffi- 
cultés , jufqu'à ce qu'il eût reçu l'état des fecours &i. des 
troupes que fes affociés pouvoient lui fournir. 

<c Par ces détours & par cette incertitude , nous fom- 
» mes confirmés , lui dit alors le légat , dans les mêmes 
î> foupçons que nous avons eus. Il n'elt pas difficile de con- 
3> noitre que Votre Majefté ne veut que gagner du temps , 
» afin que la faifon de fe mettre en campagne foit paffée , 
ï> avant que nous puiffions apprendre les propofitions des 
I) confédérés que vous augmenterez , ou que vous change- 
5> rez encore , pour traîner l'affaire en longueur. Faites- 
» nous la grâce de nous expliquer nettement ce que vous 
» prétendez. Si vous voulez donner quelque cfpérance fo- 
» lide de fecours , & animer les Vénitiens à la guerre ; per- 
» fonnc ne peut mieux favoir vos prétentions & vos be- 
»> foins que vous-même, & vous en pouvez juger plus vé- 



Commendon. Livre IÎL 197 

t> ritablement que les autres n'en fauroient délibérer. »» 

L'empereur difputa long-temps , & il fut difficile de l'é- 
branler ; mais enfin il céda aux raifons du légat , &: il de- 
manda qu'on lui fournit vingt mille hommes d'infanterie , 
& quatre mille de cavalerie , dont la moitié feroit d'Alle- 
mands. Avec ce fecours il promettoit d'être de la ligue &i d'at- 
taquer les Turcs du côté de la Hongrie : & il étoit prêt à 
faire d'autres propofitions , fi celles-là n'étoient pas accep- 
tées. 11 avoit eu tant de peine à rendre cette réponfe po- 
fitive , que les ambafladeurs , &: principalement ceux de 
Venife , qui avoient fouvent traité avec lui de cette matière , 
fiirent étormés qu'on eût pu le faire expliquer. 

Le légat dépêcha d'abord un courrier au pape , avec des 
lertres qui lui donnoient avis de tout ce qui fe paffoit. Et 
peu de temps après la nouvelle de la célèbre vidoire des 
chrétiens fe répandit par tout le monde , & donna un fort 
grand poids aux raifons de Commendon. On apprit que 
l'armée navale des chrétiens étant partie des côtes de Sicile , 
& ayant fait voile du côté de la Grèce , avoit rencontré 
celle des Turcs devant le détroit de Corinthe , où après 
un long combat , les chrétiens avoient remporté une glo- 
rieufe viftoire. Cent trente vaiffeaux des ennemis furent 
pris , & quatre-vingt dix bridés ou coulés à fond. 

Après un û heureux fuccès , le légat demanda qu'on fît 
des prières publiques, qu'on rendit'folennellement des ac- 
tions de grâces à Dieu , & qu'on allumât des feux de joie 
par la ville , afin d'encourager les peuples à prendre les ar- 
mes contre des ennemis déjà vaincus. Mais l'empereur ne 
voulut permettre aucune marque de réjouiffance publique , 
de peur que les Turcs ne puffent croire qu'il avoit infulté à 
leur mauvaife fortune ; &il fe contenta d'alfirter avec l'im- 
pératrice & toute fa famille à une melTe folennelle , que le 
légat célébra dans la chapelle du palais , en avions de grâ- 
ces de cette vidoire. 

Le pape reçut prefque en même temps la nouvelle de la 
défaite des Turcs , & celle de la réfolution que Maximilien 
avoit prife d'entrer dans la ligue. Ce fut une double joie 
pour Sa Sainteté. Elle loua Commendon dans le confiftoire; 
&. du confentement des princes ligués , elle fit donner pa- 
role à l'empereur , qu'on lui fourniroit tous les fecours qu'il 
demandoit. Mais peu de temps après le légat étant parti , 

N3 



198 La Vie du Cardinal 

ce prince ne le mit plus en peine d'exécuter fes promefTes > 
& le pape Pie V étant mort , tous ces grands defTcins fu- 
rent fans effet. 

^ . 1 . ii r =; =^^j 

CHAPITRE VIII. 

Commendon foutient Lt cdufc du ^/and duc de Tofcane , contre 
les prétentions de l'empereur. 

JLLNviron ce temps- là, il y eut quelque différent 
entre le pape & l'empereur , fur la qualité de grand duc de 
Tofcane , que Sa Sainteté avoit accordé à Cofme de Mé- 
dicis , que le mérite & la fortune avoient élevé prefqu'à 
l'envi. Il étoit fils d'un fimple citoyen de Florence , & 
n'avoit pour tout bien qu'un petit héritage , qui lui étoit 
difputé par un de fes proches , homme fort agiffant & de 
grand crédit. Son père , Jean de Médicis, avoit mérité , par 
ion courage & par fes grands exploits , d'être mis au rang 
des plus fameux capitaines defon temps. Sa mère-, Marie 
Salviati , fccur du cardinal Salviati , étoit une dame très- 
vertueufe , qui , après la mort de fon mari , eut un très- 
grand foin de l'éducation & des affaires de fon fils. 

Alexandre de Médicis commandoit alors dans Florence, 
&:le pape Clément VII Ta voit établi duc de cette ville nou- 
vellement conquife. Il étoit difficile d'accoutumer à la fer- 
vitude ces peuples naturellement inquiets & mutins , qui 
étoient fiers & féditieux , lors même qu'ils jouiffoienr de 
leur liberté. L'efprit le plus modéré & le plus prévoyant eût 
eu de la peine à fe ménager , & Alexandre n'étoit qu'un 
Jeune homme adonné à fes plaifirs , qui ne fe défioit de 
rien : auffi fut-il bientôt expofé aux embûches & à la trahi- 
fon d'un de fes parens & de fes plus intimes amis , tant il 
y a peu de fureté pour ces oppreffeurs de la liberté des 
peuples. 

Laurentin de Médicis , qui avoit été le confident & le 
miniftre des plaifirs & des débauches du prince , & qui 
s'étoit acquis beaucoup de crédit l'ur fon efprit , le retint 
une nuit dans fa maifon , fous prétexte de lui faire voir 
une dame de la ville dont il étoit amoureux ; & le trou- 
vant endormi , il lui coupa la gorge. Quoiqu'il n'y eût 



COMMENDON. LlVRE III. 19^ 

qu'un valet qui fût complice de cette aftion , ce meur- 
trier fe fentit tellement faifi de crainte , qu'épouvanté 
àe fon crime , il fortit de la ville. Les amis de Médi- 
cis furent cet affaflinat avant que les habitans , qui leur 
étoient fufpefts , en fuffent avertis ; & ils eurent le temps 
de renforcer la garde de la ville , & de prévenir ^ tous les 
défordres qui pouvaient arriver. Alexandre étant mort fans 
enfans , ils jugèrent à propos de choifir un prince de la 
même maifon. Ils jetèrent les yeux fur Cofme , qui étoit à 
peine âgé de dix-huit ans ; &. l'ayant rencontré , comme 
il revenoit d'une petite maifon de campagne , fan^ fonger 
à ce que la fortune lui préparoit , ils l'enlevèrent , & l'ayant 
porté dans le palais , ils le reconnurent pour leur prince. 

Ce jeune homme ne négligea pas la fortune qui s'offroit 
à lui de fi bonne grâce. 11 fut le vengeur du crime de ce 
Laurentin , qui par la faveur d'Alexandre avoit voulu lui 
enlever fa petite fuccelTion & l'avoit tourmenté long-temps 
par des chicanes infupportables. 11 n'eut point de plus grand 
foin que celui de punir ce traître ; & ayant fu qu'il s'étoit 
retiré à Venife , il y envoya des alTaffins qui le tuèrent fe- 
crètement. Cofme n'eût pas moins d'adreffe à affermir fon 
autorité qu'il avoit eu de bonheur à l'acquérir. Ceux qui 
l'avoient élu tâchèrent de gagner l'efprit des peuples en 
leur laiffant quelque apparence de liberté pour un temps , 
& retranchèrent le nom de Duc , comme im titre orgueil- 
leux qui refîentoit la tyrannie , fe contentant de lui donner 
celui de prince , qui paroiiToit plus modefte & moins oppofé 
à la liberté d'une République. 

Cofme tâchoit de fon côté d'adoucir cette nouvelle do- 
mination par fa prudence. Il ne faifoit rien fans le confeil 
des anciens. 11 renvoyoit toutes les affaires au magiftrat ; 
&i par cette modeftie , il s'infinua fi bien dans l'ei'prit de 
tous les citoyens , qu'étant attaqué par des perfonnes de 
grand crédit , qui avoit été exilées , tout le peuple témoigna 
beaucoup d'affeûion pour fes intérêts , & lui aida à foute- 
nir cette guerre. Après avoir vaincu fes ennemis il s'ap- 
pliqua à régler la ville ; depuis s' élevant peu à peu & aug- 
mentant fon autorité , il s'attira la connoiffance de toutes 
les aftàires ; il prit hautement le nom de Duc ; il abolit tous 
les droits & toutes les apparences de république , &: ne 
laiffant aux magiftrats qu'un titre inutile , il fe rendit mai- 

N4 



■2 00 T, A y i T. D iT Cardinal 

trc ablolu de cet état. 11 vainquit Pierre' Strozzi , un des 
grands capitaines de Ton temps , qui s'étoit mis à la tête des 
exilés, & qui a\oit voulu les rétablir dans leur ville, par 
le lecours de quelques troupes tVan(,oires. 11 le déht & le 
challa de la Toi'cane. Il conquit encore la ville de Sienne. 
Ainfi ayant agrandi fes états , il devint le plus riche Si le 
plus i;rand prince de toute l'Italie. 

Mais comme l'efprit des hommes naturellement inquiet 
afpire toujours à s'élever , Cofme commençoit à s'ennuyer 
du nom & de la qualité de Duc :, & enflé des grandes prof- 
péiités qui luiétoient arrivées, pour fatisfaire fa vafle am- 
bition , il voulut i'e taire traiter de Roi ; foit pour avoir h 
titre d'une dignité dont il avoit déjà la puiflance ; foit pour 
mieux établir par ce nouveau droit un état qu'il ne poffé- 
doit que par le droit des armes. Pour venir à bout de Ton 
dellein , il obferva les inclinations du pape , & il s'appliqua 
entièrement à gagner fon eftime & fon amitié par l'a fou- 
miifion , par fon zèle pour la religion , par fa févérité & 
par fes recherches exades contre les hérétiques. Par cette 
voie il devint en peu de temps fon ami intime , & il ob- 
tint de Sa Sainteté la permiflion de fe faire appeler Grand 
Duc de Tofcane : ce qui ne lui paroiflbit pas fort éloigné 
de la royauté, 

11 arriva à Rome avec un équipage très-magnifique , ac- 
compagné de beaucoup de nobleffe. Deux cardinaux furent 
envoyés au-devant de lui. Sa Sainteté le reçut fort fplen- 
didement, le logea dans le palais, & lui donna folennelle- 
ment les marques de la nouvelle dignité. L'empereur Maxi- 
milien prétendit que le pape avoit entrepris fur fes droits ; 
qu'il n'avoit pu donner ce privilège à un prince qui rele- 
voit de l'empire , & que c'étoit aax empereurs à dillribuer 
ces titres & ces honneurs. Et fur cette prétention , il avoit 
calTé ce privilège , & il avoit envoyé des ambaffadeurs à 
Rome pour le plaindre au pape du pape même : mais ils 
ne purent jamais obtenir d'être ouis publiquement dans le 
confiftoire , & ils fe contentèrent d'expofer leurs railbns 
à quelques cardinaux , qui leur repréfentèrent linjuftice de 
leurs plaintes & de leurs prétentions. 

Cofmc protertoit qu'il étoit libre dans fes états ; qu'il 
ne relevoit point de l'empire , & qu'il ne quitteroit pas fa 
qualité de Grand Duc. Le pape foutenoit avec beaucoup 



COMMENDON. LiVRE III. 201 

de fermeté ce qu'il avoir fait , & s'ofFenfoit fort de ce que 
Maximilien avoit ofe dic qu'il n'appartenoit pas au Sou- 
verain Pontife d'accorder ces titres d'honneur. Commen- 
don reçut ordre de terminer ce différent , qui pouvoit aller 
plus loin &: caufer quelque divifion dans la chrétienté. U 
s'y appliqua entièrement ; & après avoir obligé l'empereur 
à fe liguer avec les autres princes , comme ils s'entrete- 
noient un jour enfemble des forces des confédérés, & par- 
ticulièrement des fouverains d'Italie , Maximilien nomma 
le prince de Florence , & prit occafion de fe plamdre de 
ce qu'il s'étoit adreffé à d'autres qu'à lui , pour obtenir uns 
qualité & une prérogative que l'empereur feul avoit droit 
de lui accorder. 

Il protefta qu'il avoit eu une forte inclination de favo- 
rifer Cofme en cette rencontre , fi fon ambition impatiente 
ne l'eut précipité & ne lui eût fait oublier le defir qu'il 
avoit de le fervir : mais qu'il fauroit bien faire valoir fes 
droits , & qu'il ne fouffriroit pas que la grandeur & la puif- 
fance de l'empire fiilTent diminuées en fa perfonne : qu'il 
auroit bien du déplaifir d'être brouUlé avec le pape , mais 
qu'il croyoit que le pape même approuveroit la réfolu- 
tion qu'il avoit prife , de ne laiffer pas perdre les privilèges 
du Saint Empire. 11 ajoutoit que le roi d'Efpagne & les 
princes d'Allemagne étoient intéreffés en cette affa'ire. 

Commendon , après avoir un peu remis l'efprit de l'em- 
pereur , & lui avoir remontré qu'il ne devoit pas pouffer 
plus loin ce différent , & qu'il devoit confidèrer l'état des 
affaires de l'empire , de celles de fa maifon & des fiennes 
propres , fe plaignit à lui de l'ambaffade qu'il avoit en- 
voyée à Rome ; & des plaintes qu'il faifoit de Sa Sainteté , 
rejetant pourtant toute la faute fur fes confeillers. 

S'il s'agit de faire des plaintes , difoit-il , qui de vous ou 
du pape en peut faire avec plus de juftice ? Le pape a ac- 
cordé le titre de Grand-Duc à Cofme de Médicis , qui eft 
« un prince d'un très-grand mérite , qui a de grandes liai- 
» fons avec vous , & que vous avez honoré de votre al- 
« liance , en donnant à fon fils une de vos fœurs en ma- 
j> riage , & vous voidez lui ôter ce titre r "Vous avez en- 

V voyé des ambaffadeurs à Rome , pour foutenir que le 
î> pape n'a pas eu le pouvoir de le lui accorder. Cofme 

V prétend qu'il eft libre , qu'il ne relève que de lui-mènr.ei 



i02 La Vie nu Cardinal 

» que fa ville de Florence s'eft rachetée par une grofTc 

>» Ibinme d'argent de toutes les dépendances de l'empire . 

w qu'il a des lettres de Rodolphe , qui a élevé la rnail'on 

» d'Autriche à cette iupréme l'^randcur où elle fe trouve , 

»> par lelciuelles il déclare qu'il n'a plus aucun droit iur 

j» cette ville. 

i> \'os ambafladeurs publioient dernièrement , que toute 

i> la Toicane relevoit de l'empire , lans taire réflexion 

« qu'une grande partie de cette province étoit dans les 

» droits &: dans la dépendance du l'aint fiége. Quel fujet 

» de di\ ifion S: de haine ("eroit-ce , fi Sa Sainteté ne pré- 

» féroit le bien public à ces conreftations particiJièrcs , & 

n û elle n'étoit réiblue d'agir avec vous avec un efprit 

»> plein d'amitié & de tendrclTe paternelle ; D'où eft - ce 

j» que Votre Majefté , ou l'on Conleil ont conclu que le 

i> pape n'avoir pas ce pouvoir ? Doutez-vous de la puil- 

5> lance des Ibuverains pontifes, non- feulement fur les ti- 

« très des princes , mais fur les princes mêmes , félon les 

» néceffités de la chrétienté & félon la fidélité & l'atta- 

M chement qu'ils ont à la religion ? Clément IV. ne donna- 

« t-il pas cette Tofcane ,que vos courtifans vous font û 

>? fujette , à Charles d'Anjou , roi de Naples ? Les papes ne 

3) Font-ils pas gouvernée toutes les fois que la néceflîté 

n des affaires les y a obligés ? 

n Mais pour venir à des exemples moins éloignés & 

n plus illulb-es , il n'y a pas fi long-temps que le iouve- 

îj rain pontife accommoda le différent furvenu entre 

V Venceflas , roi de Bohème , & les Diracliins , pour le 
« royaume de Hongrie. 11 fe réferva le jugement de l'af- 
M faire ; il prononça définitivement ; & fa fentence fut re- 
« eue fans contradidlion. Vous m'oppofiez tantôt le roi 
1» d'Efpagne , & vous l'intéreffiez en votre caufe. Mais par 
j> quel droit poffède-t-il le royaume de Navarre dans les 
» Pyrénées , fi ce n'eff parce que le pape Jules II. en a 
« dépouillé Jean d'Albret , pour s'être ligué avec les en- 
» nemis di l'églife romaine ? Que fi vous niez que le 
j> pape ait eu ce pouvoir , il taut de deux chofes l'une , ou 
j> que le roi d'Efpagne rende ce royaume à la mailbn de 
j> Vendôme , qui a hérité de celle d'Albret & qui le rede- 
« mande , ou qu'il foit convaincu d'injulVice , s'il retient 

V contre le droit ik contre le devoir d'un prince çlirétien &. 



COMMENDON. LiVRE III. 20| 

) d'un homme de bien un état qui ne hii appartient pas. 

> Il leroit trop long de vous repréfenter en quelles occa- 
y fions , & combien de fois les fouverains pontifes ont 
) exercé leur pouvoir ùipréme , & combien de différents 

ils ont terminés , non-feulement par leur crédit & par 
i leur entremife , mais encore par leur juridh^ion & par 
leur autorité. Et pour parler en particulier du droit de 
donner aux princes des titres & des prérogatives d'hon- 
neur que vos confeillers veulent contefter , Alfonfe VI, 
roi d'Efpagne , accorda fa fille en mariage à Henri , 
comte de Lorraine , à caui'e des grands exploits qu'il 
avoit fait contre les Maures , & lui donna cette partie 
de fes états qui s'appelle le Portugal. Quelque temps 
après le pape Alexandre III , pour récompenfer fa va- 
leur & pour reconnoitre les grands fervices qu'il avoit 
y rendus à la chrétienté , lui accorda le titre de roi , fans 
' que jamais Alfonfe ofât s'oppofer au deflein de Sa Sain- 

> teté , quelque jaloufie qu'il eût de voir fon gendre aulli 
indépendant & auifi puifTant que lui. 
Les fouverains pontifes n'ont- ils pas ôté à la Pologne 
le titre de royaume , S: ne le lui ont-ils pas rendu lorf- 
qu'ils l'ont jugé à propos ? Dans le temps que les Po- 
lonois reconnoilfoient particulièrement l'autorité des 
empereurs , le pape dépofa le roi Boleflas pour avoir tué 
de fa main facrilége Staniflas , évêque de Cracovie , qui 
étoit un prélat d'une fainteté fort renommée. Non- feu- 
lement il priva le roi du royaume ; il fupprima même 
le titre &. la dignifé de roi. Cette fentence fut fi bien 
exécutée , que pendant deux cents quarante ans , ceux 
qui gouvernèrent la Pologne , ne fe nommèrent jamais 
que Ducs. Ce n'étoit ni par la négligence , ni par la lâ- 
cheté , ni par la condefcendance des princes qui régnoient 
alors. Henri IV étoit empereur ; il étoit l'ennemi le 
plus ardent & le plus irréconciliable du faint fiége : & 
jamais ni lui ni fes fucceffeurs , qui ont été animés du 
même efprit , n'ont ofé contefter ce droit. 
Après tout ce temps , les Polonois ayant une grande paf» 
fion d'être remis dans leur ancien honneur , & l'ayant 
mérité par les grands fervices qu'ils avoient rendus à 1^ 
chrétienté , envoyèrent une foiennelle ambaffade en 

H France , où les papes tenoient alors le fiége , & ils obtin- 



204 La Vit du Cardinal 

rent fie Jean XXII que leur duc rcprcndrcVit le titre de 
roi. Qui pcnIc/.-voiis qui ctoit empereur en ce temps- 
l'.i r C'éroit Louis de Havière , l'ennemi & le perlécu- 
teur perpétuel de l'églile romaine. Toutefois il n'en\ ia 
point ce nouveau titre d'honneur aux Polonois ; il ne f'e 
p!aiii;nit pas de ce qu'ils ne s'étoient pas adrelFcs à lui. 
Je ne crois pas(|uc Pie V ait moins de pouvoir que Jean 
XXll 6l les autres. Les hommes n'ont pu lui retran- 
cher l'es droits , & votre autorité n'eft pas plus grande 
que celle des Henris & des Louis vos prédecefieurs. Il 
n'y a que cette différence , que V. M. a de la piété & 
du reCpe^l pour l'églife , au lieu qu'ils n'avoient que de 
la haine & de la rébellion contre elle. 
Dans votre Allemagne , dans votre Autriche , les Pon- 
tifes romains n'ont-il pas exercé le même pouvoir r Les 
empereurs Rodolphe , Albert , Fridéric ont envoyé des 
amballadeurs à Rome , pour rendre des aftions de grâce , 
yj plutôt que pour faire des plaintes. Mais s'il faut aller 
« jufqu'à la fource de votre pouvoir & de votre autorité , 
î> J'où avez- vous tiré ce nom d'Empereur , qui met l'AI- 
n lemagne audeffus de tous les autres royaumes chrétiens , 
« lorfque l'empire romain, dont la puiffance& la majellé 
j> avoient été transférées en l'Orient , fe ruinoit par fa 
« propre grandeur , & que fes provinces ctoient défolées 
M par les Barbares ? Qui eft-ce qui l'a partagé ? Qui eft- 
» ce qui en a donné une partie aux Allemands ? Y a-t il 
n quelqu'un qui foit fi ennemi de la vérité , & û animé 
» contre le faim fiége , qui n'avoue que ce font les papes ? 
j? Il leur a donc été permis d'ôter aux Grecs une partie 
j> de l'empire , & de vous la donner avec le titre d'Empe- 
n reur : &: il ne leur fera pas permis aujourd'hui de don- 
» ner le titre de Duc & de Roi ? Pourquoi n'auront - ils 
î> pas un droit qu'ils ont pu vous donner ? Certainement , 
w lorfque je fais réflexion fur cette affaire , j'ai quelque 
5» fujet de foupçonner que ceux qui ont donné un conleil 
« û nouveau & fi dangereux dans la conjonfturc du temps , 
il n'aient quelques deffeins cachés d'augmenter les trou- 
17 bles & les défordres & de vous brouiller avec le pape ( i ). 

^i) Ou n'a pas de peine à recoiinoîtie dans ce: eiidroitles iJccs 
& le langage d'un Ultramoiitain .- Mais il ei\ ûtonnant que ie tra- 
duâeur n'y ait pas apporté quelque correâif, Tout le monde coii- 



COMMENDON. LlVRE Ilf. 20f 

Maximilien ne favoit que répondre à ces railbns. 11 al- 
léguoit leulement qu'il étoit obligé en confcience de Ibu- 
tenir les droits de l'empire, u Puis donc , répliqua le légat, 
j> que vous vous croyez fi obligé de détendre les droits de 
î) l'empire , ne trouvez pas mauvais que le pa^ prenne le 
« foin de défendre ceux du faint fiége. Je vous ai afîez feit 
jj connoître quels ils font. » Enfin , comme l'intention de 
Maximilien étoit de faire acheter fort chèrement au duc de 
Tofcane ce titre d'honneur qu'il conteitoit , & d'en tirer une 
fomme confidérable , il fouhaita que Commendon trouvât 
lui-même le moyen d'accommoder l'affaire , enforte que 
le nom de Grand-Duc fût confervé à Cofme. Cependant 
Commendon reçut des nouvelles de Pologne & des ordres 
du pape , qui l'obligèrent de preffer fon voyage pour s'y 
rendre à grandes journées. Mais quelque temps après Cof- 
me mourut , & Maximilien ayant reçu de l'argent de fon 
fils , lui confirma & augmenta même l'honneur que fon 
père avoit obtenu de Pie V. 

g^ = = ^^ = — ^ ^ ' - yQ 

CHAPITRE IX. 

Commendon part de lu Cour de l'Empereur , pour aller en 
Pologne en qualité de Légat, 



c 



E qui obligea Commendon de partir avec tant de 
précipitation , ce fut la nouvelle qu'il apprit par le bruit 

vient qu'un des premiers & des plus importans devoirs des Roli 
Chrétiens eft de protéger la Religion , & de maintenir parleur au- 
torité les Lois de l'Eglife; mais il peut y avoir des circonftances 
où le bien de l'Etat force en quelque forte le fouverain à tolérer des 
dogmes St iii\ culte contraires à la Religion dominante , foit pour 
«viter de plus grands maux , foit pour attendre que le temps , ait 
amené des conjondures plus heureufes. Alors s'il croit nécellaire 
d'accorder la liberté de confcience & l'exercice d'un culte nouveau 
à fes fujets nojj conformiftes , il trouve dans l'a puirtance & dans fa 
fagelfe , tout ce qu'il faut pour dreder ik laire exécuter les lois 
qu'il juge à propos de faire fur cet objet , fans avoir befoin de fe 
concerter avec la puiHance fpirituelle , St encore moins d'obtenir 
fon autorifation : L'Hiitoire des troubles excités en France par le 
Calvinifme , ne nous fournit que trop d'exemples da ce droit iu- 
contellable des fouverains , & pour n'en citer qu'un feul , le fameux 
Edit de Nantes, publié en 1798 par un de nos plus Grands Rois, en 
faveur des P. R. elt uns preuve mémorable de l'ufage qu'ils en onr 
fait. 



Î36 La Vih du Cardinal 

commun 8: par Ic^ lettres de plulicurs particuliers , que lo 
roi de Pologne étoit retombé clans ies premières ai^ita- 
tions , qu'il avoir rérolii de nouveau de répudier la reine fi 
femme -, (|u'il prenoit de nouvelles mefures avec les héré- 
tiques ; qu'il avoir fait donner un appartement dans fon 
palais à une demoilelle d'une naiflance illuftrc & d'une 
grande beauté , qui étoit tille d'honneur de la princeffc fa 
fœur , & qu'il lé difpofoit plus librement à un nouveau 
Tiiariac;e pendant l'abfence de la reine. Car la reine n'ayant 
pu obtenir par fes prières , ni par celles de fes parens ou 
de fes amis , que le roi la fit revenir auprès de lui , & ne 
pouvant plus fouffrir l'injuftice qu'on lui faifoit , étoit for- 
tie fecrétement du royaume & s'étoit réfugiée chez Maxi- 
milien & chez fes frères , comme nous a\ons eléjà dit, 

tlle demeuioit à Lintz , ville d'Autriche , fitucc fur les 
bords du Danube , où elle menoit une vie fort retirée & 
fort peu proportionnée à fa condition , accablJe des cha- 
grins préfens & des craintes de l'avenir , & trop informée 
pour fon repos des paflions violentes du roi , & de$ réfo- 
lutions qu'il prenoit tous les jours contre elle. Lorfque 
Commendon defccndoit à Vienne par le Danube , il s'étoit 
arrêté pour la voir. Elle l'avoit fupplié , avec des hrmes & 
des prières très-inftantes , de prendre quelque foin de fon 
honneur & de l'on falut. Elle l'avoit inftruit de toutes les 
intrigues &: de tous les deffeins qui fe formoient contre 
elle en Pologne. Quelques courtifans , pour flatter le prince 
& pour s'infinuer dans fon efprit , avoient rallumé fes ef- 
pérances prefque éteintes , &: l'avoient porté à écrire au 
pape pour fonder fes intentions ; ce que Commendon avoit 
toujours empêché. Il y avoit des ambaffadeurs prêts à par- 
tir , pour repréfenter à Sa Sainteté la ftérilité de la reine , 
l'importance d'avoir des fucceffeurs de la maifon royale , 
les néceiTités de l'état , les prières & les défirs des peuples, 
&. pour demander enfin la diiTolution de fon mariage. 

Le légat étant donc parti dans la plus rigoureufe faifon 
de l'année , traverfa avec beaucoup de peine ces régions 
glacées , & il arriva en Pologne. Quoique plufieurs fei- 
gneurs , avec qui il avoit depuis long-temps de grandes 
liaifons d'amitié , & qui étoient venus au-devant de lui 
pour lui faire honneur , l'eufTent informé fort amplement 
de l'état des affaires du royaume , il fit quelque féjour à 



COMMENDON. LiVRE III. ZOJ 

Petercaw , tant pour fe délafler des fatigues du voyage , 
que pour reconnoitre plus certainement l'état des chofes 
avant qu'il arrivât à la Cour. Cependant il m'envoya à 
Varfovie pour faire compliment au roi de fa part ; pour 
l'avertir de fon arrivée dans fes états , & pour donner 
ordre à plufieurs chofes qu'il falloit régler avant qu'il 
le vît. 

Enfin , lorfque j'eus difpofé tout ce qu'il m'avoit or- 
donné , il vint à la Cour , & il y fut reçu du roi & des 
principaux feigneurs du royaume , avec tous les honneurs 
qui étoient dus à fa dignité & à fa perfonne. Quoique le 
roi relevât de maladie , & qu'il eût peine à fe foutenir à 
caufe des douleurs de la goûte , il fe traina du mieux qu'il 
put , appuyé fur un bâton jufqu'à l'efcalier ; & l'ayant 
abordé fort civilement , il lui donna la droite par honneur : 
& toutes les fois qu'ils furent enfemble , ou dans l'églife , 
ou dans le palais, il le fit toujours mettre au-deffus de lui. 

Dès les premiers bruits de fon arrivée , le roi avoit 
réfolu de fufpendre pour quelque temps tous fes deffeins 
touchant fon divorce : & croyant que le légat ne feroit pas 
grand féjour dans fon royaume , il jugeoit à propos d'at- 
tendre qu'il fût parti , parce qu'il favoit déjà par expé- 
rience qu'il auroit affaire à un zélé défenfeur de la vali- 
dité de fon mariage. Il avoit alors un engagement honteux 
avec une courtifanne , qui lui faifoit fupporter plus patiem- 
ment le retardement d'un nouveau mariage ; outre que les 
pallions commençoient à s'affoiblir dans un corps infirme 
ik prefque corrompu. 

Commendon voyant que l'affaire étoit déjà fort avan- 
cée ; que les ambaffadeurs qui dévoient aller à Rome 
étoient nommés ; qu'on avoit fait efpérer à l'empereur 
d'adopter un de fes fils, afin qu'il ne s'oppofât pas à ce 
deffein ; que les hérétiques étoient prêts à agir , & que tou- 
tes les mefures étoient prifes , il crut qu'il ne devoit pas 
diflimuler. Il prit fon temps , & il repréfenta au roi ce 
qu'il avoit appris par des bruits publics & par les avis de 
plufieurs de fes amis. 11 lui redit les mêmes chofes qu'il lui 
avoit dites quelques années auparavant fur les droits & fur 
la fainteté du mariage. Il lui fit entendre « que c'étoit en 
î> vain qu'il s'adreffoit au pape ; qu'il cherchoit inutilement 
v des moyens dans une affaire où il n'y en avoit point 



îô8 La Vie du Cardinal 

»> humainement. Que perfonnc ne le lerviroit avec plus 
3> de zèle ti: plus il'atTe^lion que lui, fi la chore pouvoir 
>» avoir quelque bonne iflue. Qu'encore qu'il tut roi , il 
» devoit le louvenir qu'il étoit homme i & que les rois 
» peuvent bien peut-être le dilpenfer des lois humaines, 
3) mais qu'ils font indifpeniablement fujets aux ordres de 
» Dieu comme les moindres des hommes. Qu'il mit (on 
5) eCprit en repos & qu'il ne perfiftàt point dans un dcffeia 
»» inutile , qui lui donneroit beaucoup d'inquiétude i'ans 
»> aucune lolide elpérance de fuccès. 
» Le roi l'allura que ce qu'on lui avoit dit de l'ambaffade 
« de Rome , & de l'adoption du fils de l'empereur n'était 
31 pas véritable. Que ce n'étoit que des bruits qu'il avoit 
j) été obligé lui-même de faire courir. Que l'es fujers le 
5> lollicitoient continuellement de penl'er a leur laifier des 
» princes qui puflent les gouverner après lui. Que pour 
» les Satisfaire , il leur donnoit de ces efpérances va- 
»> gués & incertaines. Que pour lui , il avoit réfolu de 
>» fouffrir fon malheur avec patience , puifqu'il étoit fe 
3» feul homme au monde qui fût malheureux fans remède 
î> & fans efpérance. » 11 paroiflbit que ni le roi , ni le lé- 
gat n'étoient pas fort contens de ce qu'ils venoient de fe 
dire ; ik l'affaire auroit fans doute éclaté : mais la provi- 
dence de Dieu diffipa l'orage qui menaçoit ce grand royau- 
me & peut-être toute la chrétienté. Car on reçut en ce 
même- temps les nouvelles de la mort de la reine , que les 
inquiétudes & les chagrins accabloient depuis long- temps, 
& qu'une maladie foudaine emporta. 

Le roi parut en grand deuil. Il rendit témoignage de la 
vertu & de l'innocence de cette princefle. 11 pleura fa 
mort très-amêrement , & fit paroitre un très-fenfiblc dé- 
plaifir d'avoir troublé fon repos & de lui avoir caufé tant 
de peines. Il n'y eut perfonne qui ne crût que fes larmes 
étoient feintes. Qui cft-ce en effet qui eijt pu s'imaginer 
qu'il fut véritablement touché de la perte d'une princeffe 
qu'il avoit chaffêe de fon lit , de fon palais &i de fon 
royaume , & qu'il alloit encore perfécuter fans confidérer 
ni l'on falut ni fes états i* 

Cependant, à la nouvelle de fa mort & à la folennité 
de fes funérailles, non-feulement il prit un air trifte & lu- 
gubre , non-feiJement il pleura , mais encore il parut 

accablé 



COMMENDON. LlVRE HT, 2Q^ 

accablé de douleur ; & ce qui eft plus lurprenant, c'eft que 
depuis ce temps-là , ni le Roi , ni fes fujets ne parlèrent ja- 
mais de mariage. On ne dit pas un feul mot de la néceffité 
d'avoir des princes du iang royal , £c de lailTer le royaume 
dans la famille oii il étoit,ni de toutes ces autres railbnsqui 
faifoient tant de bruit auparavant dans toutes les çonveri'a- 
tions ,• foit qu'il tut charmé par la beauté & par les careiîes 
d'une maitrelTe, à qui il avoit donné un appartement dans 
le palais , & que cet engagement lui fit oublier le mariage ; 
foit par une bizarrerie affez ordinaire de l'elprit humain , 
qui fe porte avec impétuofité aux chofes défendues , & qui 
méprife celles qui font libres & aifées. 

6^=^=== =^— =yg^ 

CHAPITRE X. 

Il tâche cfengager le Roi & les Polonais , à entrer dans U lis'Uc 
contre les Turcs. 

V>Ommendon fit de grandes inftances auprès du Roi, 
pour l'obliger à fe joindre aux Princes qui s'étoient ligués 
contre le Turc. 11 y employa toute fon adreffe & toute Ton 
éloquence; mais il y trouva de grandes difiîcidtés. Le Roi , 
qui ne fongeoit qu'à fes paflions & à fes plaifirs , & qui étoit 
aufîi foible d'efprit que de corps , ne demandoit que du re- 
pos & de l'oifiveté. 11 n'avoit aucim foin de fes affaires , & 
il n'étoit plus en état de prendre la réfolution de faire la 
guerre. 11 vouloir pourtant qu'on crût qu'il n'abandonne- 
roit pas la caufe de la religion , & il renvoyoit l'affaire à la 
diète , qui fe tenoit pour lors à Varfovie ; car les délibéra- 
tions de la paix ou de la guerre, par les lois du royaume 
appartiennent à cette alTemblée. Les Polonois étoient en 
paix avec le Turc depuis long-temps , ils en étoient très- 
fatisfaits ; & il n'y avoit nulle apparence de leur faire rom- 
pre leur ancien traité , & de les engagera une guerre contre 
un ennemi fi puifTant. Ils fe fouvenoient de la journée de 
Varne ; & Icriqu'on les preffoit de s'unir avec tout le refle 
de la chrétienté pour la caufe commune , ils répondoient 
prefque toujours que leurs ancêtres avoient été autrefois 
trop malheureux dans une pareille ligue. 

Uladifias IV , fils de Jagellon , avoit été élu roi de Hon- 
J'ome 1, Seconde Partie, O 



510 La Vie du Cardinal 

gric & de Pologne. Roi de Pologne en 1 4 3 4 , & roi ^e 
Hongrie en i4^o,&il commandoità ces deux nations cli 
ménic-temi)s. Les Hongr(.)is , qui éroicnt alors très-puifians, 
a voient poulie Liirs conquêtes jui qu'aux frontières de la 
Tliracc. Les Turcs avoient auHî conquis une grande partie 
de TAlie ; & s'érant rendus redoutables par leurs victoires 
paiiees, ils avoient rélblu de tourner leurs armes du coté 
de l'Europe, & d'alîîcger la ville de Conltantinoplc, qui 
étoit le liège de l'empire. Amurath leur roi avoit tait un 
traité de paix avec Uladiflas , afin de n'avoir qu'une guerre 
à la fois, &: dunir toutes fes forces contre l'empereur d'O- 
rient, qui étoit Ion véritable ennemi. Mais le pape Eugène 
IV craignant que cette nation guerrière accoutumée à vain- 
cre , 6: fur-tout ennemie des chrétiens , après avoi.' pris 
ConOantinople, ne fe jetât dans la Grèce & dans les pro- 
vinces voiûneî , & ne pafl'àt comme un torrent jufqucs 
dans ritalie , il envoya le cardinal Céfarin à UiadiOas, pour 
lui repréfenter qu'il étoit très-important pour la Hongrie 
& pour la Pologne , d'empêcher que ces infidellesn'entiaf- 
ient dans l'Europe, & d'éloigner ces peuples barbares' de fes 
frontières. Que l'empeieur alloit avec une puiffante armée 
ié jeter dans la Thrace. Que les^ Vénitiens & les Génois 
tiendroient la mer avec un grand nombre de vaiffeaux. 
Qu'on pouvoit opprimer cet ennemi commun , qui deve- 
noit tous les jours plus fier & plus redoutable , û les Pclo- 
nois l'attaquoient de leur côté , fans s'arrêter aux noms fpé- 
cieux de paix ou de trêve. 

Le cardinal perfuada fi bien ce jeune Roi, qu'ill'engagea 
à rompre le traité qu'il avoit fait avec Amurath , & à lui 
déclarer la guerre. Le fiiccès en fut très-funefte. Caries deux 
armées s'étant rencontrées proche de Vaine , il fe donna 
une faiiglante bataille. Uladiflas fut d'abord heureux ; fon 
aile droite, ou il combattoit en perfonne , rompit les Turcs 
& les mit en fuite. Mais les ennemis ayant pouffé vigoureu- 
fement l'aile gauche , vinrent charger le Roi par derrière , 
fi bien que la frayeur & le défordve s'étant mis parmi 
les chrétiens, ils commencèrent à fuir. Le Roi fut tué dans 
le combat , & toute fon armée fut taillée en pièces (i). 

(0 Le lécit lie l'Hifterien n'eft point exaft en cet etulroit. Le 
hrave Hunniiide H célèbre par fes exploits & fi redoutable aux 
'Jures , commauJoit i'armce Ciirâiemie. 11 luvoit police au pied 



COMMENDON. LiVRE III. ait 

Le fouvenir de cette défaite faifoit craindre aux Polonoi^ 
^e rompre le traité de paix qu'ils avoient fait avec le Turc» 
Ils s'exhortoient les uns les autres à n'écouter point les pro- 
pofitions de la ligue. Ils raifonnoient fur cette guerre , & ils 
concluoient que cette fociétédes Vénitiens & des Espagnols 
ne fubfifteroit pas long-temps ; que lorfqu'elle viendroit à 
fe rompre, tout le poids de la guerre tomberoit fur la 
Pologne ; qu'ils feroient coupables d'avoir violé la foi de 
leurs traités , & qu'ils auroient à foutenir les efforts d'un 
Roi très-puiffant , qui fondroit fur eux avec toutes les for- 
ces del'Afie & de l'Europe , & les accableroit infalliblement, 
Commendon ne voyoit aucune apparence de perfuader 
des efprits û prévenus. Néanmoins , par fes foins & par fon 
adieffe , il s'étoit encore conlervé quelque efpérance. 11 tâ- 
choit d'engager les principaux feigneurs de la cour, qui le 
vifitoient très-fouvent ; les uns par l'efpérance qu'il leur 
donnoit d'avoir quelque commandement dans l'armée ; les 
autres par le défir d'acquérir de la gloire par quelque grande 
aâion; &les autres parla confidération de leurs intérêts, 
& par l'efpoir du butin. De forte que ii cette délibération 
eût été remife au jugement du fénat , il y auroit eu un parti 
fort confidérable pour la guerre. Le hafard même fortifia ce 
que la prudence avoit déjà fait. 

Bocdan , fils d'Alexandre , gouvernoit alors la Valachie , 
qui eft une province voifine de la Pologne , tributaire du 
Grand-Seigneur. 11 venoit d'épouier une dame Polonoife 

d'une montagne dont il s'étoit rendu mnître. Un de fes flancs étoit 
défendu par la Varna , rivièie confiJérable qui baigne les murs de 
la Ville de même nom , & fe jette dans la mer noire , l'autre par 
un retranchement de chariots , de manière qu'il ne pouvoir être 
enveloppé» Il avoit mis la perfonne du Roi en fureté dans r.n en- 
droit qui étoit à l'abri de toute furprife , &. lui avoit donné pour fa 
garde un corps de Cavalerie , dont il connoillbit l'intrépidité, ea 
le priant de ne point quitter ce pofte, qu'il ne l'eût fait avertir. 
L'aîle droite , conduite par le Général, étoit viftorieufe, & Amu- 
rath regardant la bataille comme perdue fans reiîburce , foiigeoit à 
la retraite , lorfque Uladillas , excité piir les Evêques &. quelques 
Seigneurs de fa Cour, jaloux de la gloire d'Hunniade , fe jeta fur 
les ennemis , avec plus d'impétuofité , que d'ordre & de prudence. 
Tout ce qu'il y avoit de plus brave & de plus expérimenté parmi 
les Turcs , s'acharna contre lui & contre fa troupe. 11 fît des pro- 
diges de valeur , mais accablé par le nombre , & ne pouvant être 
fecouru , il fut tué , &. fa mort fit palier la victoire du côté des 
Mufulmans. Le ii Novembre de l'an 1444 eft l'époque de cette 
Xanglance bataille. 

O 2 



'itî La Vu dv Cardikai 

iWmc grande beaiitô , &: d'une des plus riches & des plus nc^ 
blcs maiCons du royaume. 11 voulut aller en Ruilîe , où elle 
croit , pour la voir , Ci: pour la conduire lui-même dans les 
ctats avec beaucoup de magnificence. 11 avoit offenlé très- 
fenfiblement Chriltorte Sborowi , jeune feigneur de Polo- 
gne, qui outre fa fierté naturelle, avoit encore tout l'or- 
gueil que donnent ordinairement la naiffance illurtre & 
l'appui d'une grande parenté. Bocdan l'avoit convié d'aller 
dans la Valachie, & lui fitii'oit efpérer d'époufer fa l'œur : 
mais l'ur quelques légers différents qui arrivèrent entre eux, il 
le maltraita , &: l'obligea de fe retirer honteulément. Sbo- 
rowi , qui ne demandoit que l'occafion de ie venger , ayant 
appris que fon ennemi étoit entré dans la RulTie , ie rendit à 
petit bruit aux environs de cette province , avec une troupe 
choifie de jeunes gens. 

Bocdan paiîa le fleuve Niefter , qui fépare la Valachie 
de la RulFie , fans prévoir aucun danger ; & laiffant tous fes 
gens derrière lui , il fe jeta dans un carofie , & s'avança avec 
quelques-uns de fes amis, dans la réfolution de furprendre 
agréablement fa nouvelle époufe , & d'arriver plutôt qu elle 
n'efpéroit. Cette galanterie de jeune homme ne lui réulTit 
pas. Sborowi , qui avoit de bons avis , fe mit en embufcade 
fur fon chemin ; & l'attaquant lorfqu'ily penfoit le moins, 
il le bleffa dangereufement , & le ftt porter dans une ville 
dont il étoit leigneur. 

Dès qu'on fut cette nouvelle dans la Valachie , ces peir- 
ples naturellement changeans & infidelles à leurs Souve- 
rains , ayant encore la mémoire toute fiaîche des cruautés 
du père de Bocdan , élurent un autre Prince , qui envoya 
d'abord des ambafTadeurs à Confiantinople , pour accufer 
Bocdan d avoir eu deflein de fe révolter & de fe joindre 
aux Polonois & aux chrétiens, &pour gagner les minifires 
de la Porte par des préfens& par de grandes diAributions, 
qui ont plus de pouvoir fur l'efprit de ces barbares que la 
rail'on ni la juftice. Par ce moyen fon éledion fut confir- 
mée. Il fut reconnu, & Ion lui envoya même quelques 
troupes de cavalerie pour la défenfe de la province. 

On avoit publié dans la Pologne que le nouveau Prince 
étoit établi ; ik comme les bruits font toujours plus grands 
que les chofes , on s'étoit perfuadé que pour gagner les bon- 
nes grâces du Grand Seigneur, il avoit renoncé à la foi. 



CoMMiNDoN. Livre IIL 2,15' 

iqu'll s'étoit rangé fous la loi de Mahomet , & qu'il s'étoit 
tnênie fait circoncire félon les cérémonies des Turcs, Cepen- 
dant Bocdan avoit été mis en liberté , après avoir payé 
une groiTe rançon ; & voyant que l'aélion de fon ennemi 
étoit blâmée de tout le monde, il conjuroit les Polonois, par 
la compalîion qu'on avoit pour lui , par la confidération & 
par les foUicitations de i'a nouvelle époufe , & par l'intérêt 
(p'ils avoient d'avoir dans leur voifinage un Prince qui leur 
fût obligé, de prendre quelque foin de fon rétabliffement. 

Us levèrent donc quelques troupes ; ils paffèrent le fleuve 
Niefter , & fe jetèrent dans la Valachie. Ils auroient même 
diafle le nouveau Prince ; mais le Roi &Ie fénat de Pologne, 
ayant appris qu'il y avoit des troupes du Grand Seigneur qui 
gardoient la Valachie , ils craignirent de s'attirer la guerre 
avec le Turc. Us rappelèrent promptement leurs troupes , 
& ils ordonnèrent aux chefs de ne faire aucune violence , 
& de tâcher de gagner les efprits des peuples , & de rétablir 
Bocdan par intrigue & par adrefle , plutôt que par la voie 
des armes. Les Turcs de leur côté foupçonnoient que cette 
irrruption fut une déclaration de guerre. Ils favoient que le 
légat du Pape foUicitoit le Roi de fe liguer avec les au- 
tres Princes chrétiens , & ils fe plaignoient hautement que 
les Polonois étoient les premiers à violer la foi des traités. 

^ = ■ ■ — ^ 

CHAPITRE XI. 

Difcours du cardinal Commendon au fénat de Pologne, 

V_> Epe\dant le nombre de ceux qui étoient venus à 
la diète de Varfovie étoit fort grand , & il n'y avoit que la 
maladie du Roi qui empêchât que le légat n'eût une audience 
publique : car il ne croyoit pas qu'il fût de fa dignité d'aller 
au fénat en l'abfence du Roi. Mais comme la maladie de ce 
Prince augmentoit tous les jours, il fut réfolu qu'une partie 
du fénat s'afTembleroit dans la maifon de Commendon pour 
entendre fes proportions. 

L'archevêque deGnefne, quieft le chef du clergé , les 
évêques de Cracovie , de Plofcko ô: de Prefmilie , fix Pa- 
latins , huit Châtelains , le grand chancelier du royaume & 
l£ grand maréchal , qui font les officiers & les magiftrats 



1T4 La \'ie nu Cardinal 

qui comporcnt le fciiat de Pologne , s'y trouvèrent. Com' 
inendon les retjUt très-civilement ; & après que chacun eut 
pris la place, le chancelier prit la parole, & dit au légat: 
«« Quti le Roi n'ayant pu venir à l'afTemblée , à caulc de 
5> fes incommodités , avoit choifi les perfonnes les plus con- 
>» fidérables du royaume pour entendre en fon nom , & au 
» nom de tout le fénat , ce qu'il avoit à leur dire ; & qu'il 
» le prioit de traiter avec eux, comme s'il eût été prcfcrt, 
» & fi le ienat eût été entier ». 

"Commer.don commença fort gravement, par le déplai- 
>' fir qu'il avoit de la mauvail'e fanté du Roi , par des fouhaits 
» pour fa convaleicence , & par la joie qu'il auroit eue de 
» laluer &: d'entretenir le lénat en corps. 11 ajouta , que puif- 
" qu'il n'auroit pas cette iatistaftion , il reconnoiflbit en 
» eux toute la Majefté du fénat. Après quoi il protefta de- 
>' vant Dieu , que dans les propofitions qu'il avoit à leur 
" faire , &: dans Us confeils qu'il avoit à leur donner , il au- 
>' roit la même fincérlté , le même zèle, & la même paf- 
" fion pour leurs intérêts , que s'il s'agiffoit de l'honneur 
» ou delà confervation de fa propre patrie, parce que les 
'> Polonois l'avoient obligé d'avoir pour eux une affection 
» & une reconnoiflance éternelle. Après cet exorde tout la 
j» monde redoubla fon attention ; chacun jeta les yeux fur 
î) lui , & il commença de la forte. 

»> La guerre , Meilleurs , ert allumée entre les Turcs & 
n nous : & fi l'on fait attention à l'artifice de ces barba- 
31 res , qui veident nous attaquer féparément les uns après 
î> les autres, on conviendra que cette guerre eft très-dan- 
3) gereufe. Ils fe déclarent contre les Vénitiens, & ils en 
» veulent à tous nos Princes. Et attaquant cette républi- 
jj que , ils menacent toute la chrétienté ; & ils font plus 
« animés contre la religion , que contre la puiffance des 
j) chrétiens. Le pape Pie V , confidérant l'obligation qu'il a 
'» par tous les devoirs de fa charge , de pourvoir aux né- 
*y cefTités publiques, a fait une ligue avec le roi d'tfpagne 
>» & les 'Vénitiens. 11 a envoyé fes légats pour folliciter tous 
»» les Princes & tous les peuples à défendre tous enfemble 
» la cauie commune. 

» Il f uhaite particulièrement que vous ayez quelque 
» part à une ertre r'fe fi fainte & fi glorieufe; tant parce 
n qu'il a beaucoup de confiance en votre valeur, que parce 



COMMENDON. LiVRE III. 2iç 

i» qu'il efpère que vous prendrez volontiers les armes con- 
î» tre ces infidelles que vous avez û fouvent vaincus , & 
» que vous défendrez la république chrétienne contre leurs 
» efforts , avec d'autant plus d'ardeur , que vous êtes les 
ï> prenjiers expofés au danger , & qu'il s'agit plus de la fu- 
» reté de vos états , que de celle de tous les autres. Nous 
» favons que vous avez toujours eu une généreufe ardeur 
i> d'étendre la foi & la piété chrétienne, & d'éloigner de 
« vos fi-ontières ces irréconciliables ennemis qui font à vos 
» portes. Mais vous avez attendu des temps favorables pour 
» réprimer enfin leur infolence. 

» Voici l'occafion que vous avez tant défirée. Selim , 
n animé contre les chrétiens par une férocité naturelle , & 
« par une perfidie ordinaire aux Princes de fa maifon , a 

V rompu la paix qu'il avoit folennellement jurée , & qu'il 
» avoit_ renouvelée fi religieufement , fi toutefois il y a 
« quelque religion parmi ces barbares. Selim , dis-je , atta- 
» que l'ifle de Chypre. Il efpère que les chrétiens défunis 
» comme auparavant par des haines, ou par des jaloufies 
» d'état , ne feront pas difpofés à foutenir les intérêts de 
» leur religion , & qu'il opprimera facilement une petite ré- 

V publique abandonnée. 

» Mais par les foins du fouverain Pontife, le roi d'Efpa- 

» gne , qui pourroit lui feul foutenir tout le poids de cette 

» guerre , a joint fes armes à celles de Rome & de Venife. 

» L'Empereur & tous les Princes d'Allemagne font de cette 

5> ligue. Dom Sébaftien roi de Portugal veut avoir part à 

» une fi fainte expédition. Les François mêmes , quelqu'é- 

« loignés qu'ils foient des Turcs , & quelque alliance qu'ils 

« aient avec eux , nous font efpérer uns fecourstrcs-confi- 

» dérable. Les forces des ennemis font dilTipées. Notre 

« dernière victoire les a entièrement abattus. Plufieurs 

» peuples de la Grèce & de la Macédoine ont repris cou^ 

» rage, & font prêts à fecouer le joug de leur fervitude , û 

» nous fommes réfolus de les affifter. De forte que fi nous 

» lailVons perdre une occafion fi favorable, il faut con- 

» feffer que Dieu eft irrité contre nous , & qu'il nous a 

» frappés d'aveuglement. 

» Mais nous avons juré la paix » direz- vous , & nous ne 

»» pouvons manquer à nos traités , fans manquer à la foi 

» publique & à la religion de nos fermens. Lifez , Meflîeurs, 

O 4 



i\C\ La \'ir nu Cardinal 

w les liiiloircs do tant ilo nations quo ces intidelles ont de-" 
« i'olécs; vous trouvère/, qu'ils n'ont égard ni aux lois, ni à 
»> la toi des traités, & qu'ils ont l'ubjugué plus de provin- 
» ces par la traliii'on & par la perfidie , que par la f(L)rce ou 
»> par le boiiiiour de leurs armes. Les Vénitiens n'ont quo 
>» trop éprouvé leur mauvaile loi. Je vous alléguerois leur 
5> exemple , d vous n'aviez vous-mêmes des expériences de 
» leur intidélité accoutumée. Je ne vous parlerai pas do 
» Bialo;^rado, ville fort peuplée à lemboiichure du Nieller, 
j» que ces barbares vous ont enlevée. Je ne vous parlerai 
î> pas de deux villes qu'ils ont furprifes & qu'ils ont forti- 
j> fiées dans la Podolie : ce font leurs injuftices anciennes, 
» & je ne veux vous repreientcr que les plus récentes. 

j> L'année paffée , avant la défaite de leur armée navale, 
j» fous prétexte que vous n'aviez pas payé au Roi des Tar- 
« tares je ne iai quelle penfion , qu'ils appeloient un tri- 
M but , au grand déshonneur de votre royaume , ils làchè- 
»> rent contre vous ces mêmes Tartares, qui firent de grands 
>» ravages'dans les campagnes fertiles de la Ruflîe & çle la. 
» Pologne , &L qui entraînèrent un grand nombre de vos 
3> citoyens dans une honteufe captivité. Ils n'auroient pas 
jî manqué de faire une pareille irruption encore cette an- 
5> née, û leur défaite ne les eût épouvantés. On publioit 
>» do tous côtés qu'il y avoit une armée de quarante mille 
» hommes campée au-delà du Borilliiène, Ce ne fut pas la 
» rigueur de l'iiiver qui les arrêta ; ce fut un ordre de Se- 
» lim , qui ne jugeoit pas à propos d'irriter les Polonois, 
» après la perte qu'il venoit de faire. 
■ >» Après ces incurfions des Tartares , contre toute forte 
>» de juiiice & contre les traités de paix, ne fc font-ils pas 
» rendus maîtres de la Valachie ? N'en ont-ils pas chaffé le 
» feigneui* naturel , qui n'étoit coupable à leurs yeux que 
» de trop d'attachement & de fidélité pour la Pologne .-* 
» N ont-ils pas mis a fa place le plus méchant efclave de 
» leur ty.an , qui a renoncé à la foi chrétienne, pour em- 
y> braffer le culte profane de Mahomet ; qui a pris toutes les 
» iuperilitions & tous les vices de ces barbares , qui eft 
» aufTi cruel, auHi avare, & aulfi déraifonnable qu'eux; 
» qifi fera toujous prêt à exécuter leurs ordres , & qui 
V n'attend qu'un commandement pour vous attaquer .•' 

» Le roibigirmond , qui étoit très-fage &i très-prévoyant. 



C O M M î N D o N. Livre 1 1 T. iiy 

avoit toujours eu grand loin que le Vaivode de Vala- 
chie tut porté à fuivre le parti des chrétiens , lorlque 
l'occafion de fe déclarer fe préfenteroit : il avoit même 
fait des traités qui le lioient en quelque façon aux intérêts 
de cette couronne , afin que cette province fût comme 
une barrière entre les terres du Turc & les Tiennes. Ce- 
lui qui y commande préfentement , eft non-feulement 
dépendant des miniftres de la Porte, il eft encore ennemi 
déclaré de la Pologne. Il fait que vous avez travaillé à 
rétablir Bocdan , & que par vos lettres & par vos intri- 
gues vous follicitez ces peuples à le reconnoitre. Confi- 
dérez donc , Meilleurs , fi les Turcs ont bien obfervé les 
lois du traité , lorfqu'ils ont envoyé dans votre voifma- 
ge un Vaivode circoncis, avec des troupes pour l'éta- 
blir & pour le défendre contre vos armes. 11 ell certain 
que cette paix n'eft qu'apparente , puifqu ils ont fait une 
irruption dans la Ruflle , où ils ont brîdé, pillé, faccagé, 
&i où ils ont exercé toutes les hoftilités imaginables , 
même depuis que vous avez rappelé vos troupes de la 
Valachie. C'eft à vous à déterminer , fi vous aimez mieux 
donner une armée à Bocdan par délibération publique, 
ou permettre à fes amis de l'aflifter & de lui fournir des 
troupes. Si le fénat fe déclare ouvertement , la paix eft 
rompue. Si vous permettez aux particuliers de l'aflifter, 
croyez-vous que les Turcs faflent grand cas d'une paix • 
que des particuliers peuvent troubler impunément } 
3ï Mais depuis peu , direz-vous , nous avons reçu des let- 
tres fort obligeantes du Grand- Seigneur. Il nous traite 
comme fes anciens amis & fes alliés. Je vous prie, Mef- 
fieurs , de faire quelque réflexion fur cette manière d'a- 
gir. D'où vient cette civilité à des barbares , qui fe croient 
ibrt élevés au-deffus du refte des hommes ? C'eft qu'ils 
jugent que le temps vous eft favorable. Ils veulent vous 
endorflfir avec ces noms d'amitié & d'alliance : & ne pou- 
vant vous attaquer par la guerre , ils vous attaquent par 
la paix. Plus ils vous flattent centre leur naturel , plus ils 
) conçoivent de haine & de colère dans leurs cœurs. Ils at- 
j tendent leur temps , & ils vous font perd, e le vôtre. Ce- 
» pendant ils font fur vos frontières. La Valachie leur étoit 

> déjà tributaire : ils n'y viennent pas peur la conquérir , 

> mais pour être plus près de vous , & pour vous ôter tout 



hit La Vie t>v Cardinal 

»> k* crédit que vous avez clans cette province. C'efl: poiM* 
»> cela (|u'ils dépolcnt un jeune Prince , à qui ils n'ont rien 
i> à repr.^dier cjuc votre amitié. 

» Voule/.->ous attendre. Meilleurs, qu'ils Te faififTent de 
I) la ville de Cotliin , 6^ qu'ils la fortifient ; qu'ils vous 
n ôtent relpérancc d'entrer dans la Valachie , & qu'ils vous 
»> tiennent dans une crainte perpétuelle pour Caminieck r* 
>» Que s'ils ont lolliclté il y a quelques années Alexande 
n père de Bocdan de reprendre Povetie, que pcnfez-vous 
M qu'ils feront , quand ils fe leront rendus les maîtres de la 
»} Valachie ? Qui les empècliera , s'ils connoilTent que vous 
ij aimiez le repos, & que vous foyiez infenfibles, d'adu- 
>» jettirLi Tranfylvanie, &i d'environner votre royaume, 
M enlbrte qiie vous ayiez toujours vos plus cruels ennemis 
» à vos cotés ? En ces occafions, quoiqu'il ne faille pas 
» foiihaitcr la guerre , il cil de la prudence de fuivre la né- 
» cclTité , & de prévenir fes ennemis. Il vaut mieux prévoir 
n les maux qui nous menacent , qiie de nous laifTer accabler 
j> en les négligeant. Vos ancêtres ont fouhaité avec palfion , 
» l'occafion qui fe préfente aujourd'hui. Si vous la laiffez 
» échapper , je prie Dieu que je fois faux propliète ; je 
i> crains que vous ne vous repentiez un peu trop tard de 
» votre oifiveté ; & que vous ne connoilHez , lorfqu'il ne 
» fera plus temps, l'importance de mes avis. 

» J'ai appris que le feu roi Sigifmond avoit accoutumé de 
» dire, quelque temps avant fa mort , qu'il n'avoit rien 
r défiré plus ardemment , que de voir tous les Princes 
» chrétiens unis enfemble , pour attaquer leur ennemi 
•) commun ; & qu'il auroit fait voir en cette occafion , fi 
j> c'étoit par choix , ou par néceflité , qu'il avoit fait des 
« traités de paix avec ces barbares. Ce Prince , qui aimoit 
îj tendrement fes fujets , ajoutoit , qu'il laifleroit à fon fils 
}» fon royaume plus varte & plus florillant qu'il ne l'avoit 
»» reçu , mais un peu plus fujet , & plus expofé à la puif- 
» fince djs Turcs. Ce Roi fi fage & fi politique favoit 
>» bien que les Polonois ne jouiroient jamais d'une parfaite 
» liberté tant qu'ils auroient pour voifins des ennemis in- 
»> fidclles & puiffans; & qu'un jour on verroit tomber fur 
j» cet état, l'orage que les temps & les paflîons différentes 
» avoi^nt détourné jufques alors. Ces prédi£tions vous doi- 
» vent étri très-conûdérables , parce qu'elles viennent 



COMMENDON. LiVRE III. 2i^ 

n d'un efprit Tage & plein de tendreffe pour vous , qui 
»>- vouloit vous exciter à vous fervir du temps que Dieu 
»> vous offre , pour abattre l'orgueil Si la puiffance des 
» tyrans , qui \'ous menacent toujours. Ne vous laiffez pas 
» tromper par ces fauffes apparences d'amitié & d'alliance, 
» qu'ils vous propofent , pendant qu'ils font occupés à 
n d'autres guerres. 

» Je ne me laffe point de vous redire , Mefîîeurs , qu'il 
j> faut confidérer la guerre qu'ils font au Chrétiens comme 
» s'ils la faifoient à chaque prince en particulier. Ce dan- 
>7 ger commun doit animer tout le monde à prendre les 
j) armes : vous y avez plus d'intérêt que tous les autres, 
jj Qu'eft-ce qiii peut vous arrêter depuis que nous avons 
j> remporté cette célèbre victoire de Lépante ? Tout ce 
» grand armement de mer eu. ruiné. Toutes leurs troupes 
>j font difperfées fur les côtes , dans les garnifons de la 
» Grèce , de l'Afie & de la Syrie; de forte que û les Chré- 
« tiens les attaquoient par mer & par terre , & s'ils faifoient 
» quelques efforts du côté de la Hongrie , de la Pologne 
» & de la Dalmatie , il ne faut point douter qu'on ne pût 
» chaffer ces infidelles de toute l'Europe. 

» Mais fuppofez qu'il n'y a point de ligue entre les prin- 
5) ces Clirétiens contre les Turcs; que perfonne ne vous 

V invite à cette guerre , & que ces ennemis viennent fon- 
» dre fur cet état ; ce qui pourroit arriver un jour : croyez- 
" vous que la Pologne ait affez de forces pour foutenir 
« tout le poids de cette guerre ? Pouvez-vous efpérer de 
» réfifter à une fi grande puiffance par vos feules armes, 
» & fans le fecours de vos alliés ? Si vous vous fentez affez 
" forts par vous - mêmes , quelle plus grande gloire pou- 
« vez-vous acquérir que celle d'avoir repouffé par votre 
» valeur l'ennemi de toute la Clirétienté , & d'avoir étendu 
« avec honneur les bornes de votre empire } Que fi vous 
» jugez que vous ayez befoin du fecours des autres , fi votre 
w liberté vous eft chère , fi vous craigniez une cruelle & 
»> honteufe f ervitude , vous imploreriez le fecours de vos 
jj amis & de vos voifins ; vous enverriez par-tout des am- 
j» baffades ; vous engageriez vous-mêmes les princes à une 

V guerre fi jufte & fi fainte ; & vous vous tiendriez heU' 
î) reux que Dieu vous eût offert l'occafion d'une ligue pour 
» combattre les ennemis de la religion. 



^lo La Vu: dv Cardinal 

5> On vous oflfrc aujoiucriuii , non - rciilcmcni des Tc- 
» cours pour la i;ucrrc , mais encore les fruits d'une vic- 
5> toire. NLiis de quelle viikoire ? Elle eil fi grande , qu'elle 
» ôte a nos ennemis cet empire de la mer qui pouvoir les 
« rendre maitres de toute l'Europe. Si nousen lailions j)er(lre 
» le Iruit par notre nctjligence, A nous leur donnons le 
» temj)s de réparer leur flotte &. de ranimer leur ancien or- 
« gueil ; je ne lais s'il n'étoit pas plus à propos de ne les p;is 
« vaincre. Car outre qu'ils le rendront aufli puiflans qu'au- 
» paravant, ils ieront plus irrités par leurs pertes , & pouf- 
»» iés tout enlcmble par la haine & par la vengeance. Alors, 
?» comme vous êtes les plus proches, vous ferez les plus 
j» cxpofés. Cependant vous vous flattez d'une paix qui dé- 
?' pend de l'inlidélité de ces barbares. Je prie Dieu que 
« vous ne vous repentiez pas de votre crédulité : mais je 
» crains , à en juger par ce qui s'eft paffé dans la Valacliic , 
3> que vous n'appreniez plutôt que vous ne penfez , que 
" les Turcs ont paffé le fleuve Niefter, & que la haine 
n qu'ils nourriffent dans leur efprit ne vienne à éclater & 
» à fe répandre comme un feu caché qui excite un grand 
» cmbrafement. 

3» Mais plufieurs cliofes vous empêchent de vous dé- 
>' clarer .Je fais que les grandes entreprifes ont toujours de 
" grar.des difiicultés dans leurs commencemens : mais le 
" zèle, le courage & l'engagement les furmontent dans la 
^ fuite. Lorfqu'on voit brûler fa maifon , & que des tour- 
y> billons de flamme fe pouffent avec impétuofité vers le 
» ciel , perfonne ne s"amufe à fe parer. Quelque nu , quel- 
n que malade qu'on foit , on fe fauve du danger le plus 
»' promptemcr.t qu'on peut. L'ennemi eft déjà fur vos fron- 
» tières ; il entre dans vos états ; il fait déjà le dégât dans 
" vos campagnes. S'il s'avance & s'il veut forcer les paffa- 
" ges , il faut l'arrêter. S'il s'arrête &: s'il demeure en repos 
" dans la VaJachie , il ci\ d'autant plus à craindre, qu'il fe 
» prépare à faire de plus grands efforts. De forte qu'il ne 
» s'agit pas de délibérer û vous ferez en guerre avec les 
" Turcs ; mais fi vous leur ferez la guerre en leur temps , 
n ou au vôtre , &: fi vous longerez à votre liberté & à votre 
« ccnfervation , lorfque leur défaite vous donne une fo- 
»5 lide efpô-ance de vaincre ; ou fi , charmés de la douceur 
V du repos , vous vous contentere» d'être fpe£lateurs des 



COMMENDON. LiVRE ÏÎI. 22 ï' 

«combats des autres. En attendant ainfi l'événement de 
îî la guerre , vous deviendrez peut-être la récompenie du 
î) vainqueur , fans avoir obligé les vaincus à vous 
» lecourir. 

» 11 eft certain , Meflîeurs , que vous aurez un jour 
V guerre avec les Turcs. Que faites-vous quand vous dif- 
îj ferez de les attaquer ? Vous ne vous en fauvez pas. Vous 
j> attendez cp.iils foient plus puiffans. Ainfi , je m'éronnè 
j> qu'il y ait des gens parmi vous qui préfèrent une paix in- 
»> certaine & mal établie , à une guerre honorable & nécef- 
»> faire ; & qui ne fcngent pas combien ce p u de repos qu ils 
î> goûtent , leur coûtera de peines & d'inquicrudes. Au- 
3> rez-vous donc tant d'averfion pour la guerre & poui le 
M travail que vous ne connoilTiez pas que votre lalut cé- 
3> pend du caprice des barbares ? ou fi vous le connoifTez , 
« n'eftimez-vous pas cet état plus fâcheux que celui de la 
■» fervitude ? Ne voudiiez- vous pas défendre votre liberté 
j) aux dépens même de votre \\e r Ne penfez-vous qu'à 
■» jouir delà paix pré fente , fa is vous foucier de l'crage qui 
3> tombera un jour fur vos enfans & fur vos ne\'eux , & 
» que vous ne pourrez éviter vous-mêmes félon toutes léS 
7j apparences? Un père de famille, dans fon domeflique, 
■jy ne travaille pas feulement à laifTer un ample héritage à 
3» fes enfans ; il a foin qu'on ne les puilTe troubler après fà 
3) mort dans leur pofTefîion. Le fénat , qui efl comme lè 
-3» père des peuples , ne d jit-il pas pourvoir à la fureté & 
3J à la liberté de ceux qui viendront après vous ? ■ ' 

» Je veiLx qu'il n'y ait rien à craindre , Meffieurs , & que 
3> les PolonoisjouifTent en repos d'une tranquillité alTuréé, 
3» ce que je ne faurois me perfuader. Vcuiez-vous qu'une 
» nation , fi renommée par tant d'illaflres exploits , & fi 
3» accoutumée à tous les exercices militaires , renonce à fes 
3> inclinations guerrières, pour vivre dans la langueur & 
3> dans la moUelTe ? Il eft a craindre qu'une grande oifiveté 
3) ne corrompe votre jcunelTe. Comme les corps les plus 
3> robuftes perdent leur force & leur embompoint & de- 
3) viennent languilTanSjlorfqu'ils vivent dans un lâche re- 
3> pos ; ainflles républiques s'afibiblifl'ent & deviennent in- 
3> firmes lorfqu'elles ne s'exercent point dans les arts & dans 
33 les difciplines qui leur conviennent. Elles fe corrom- 
3> pent par le luxe & par l'oifiveté , & fomentent des 



2ii La Vie du Cardinal 

» icdltions &i dos rcvoltcs qui font les maladies des ctatSi 
» Voiis l'ave/, qu'il n'y a dojà que trop de piincipes ti; 
» de leinences de divi lions dans la Poloijnc. Je ne vols point 
" de remède plus (ur que rexereice des armes , qui cil fi 
» naturel & li ordinaire à vos peuples. C'ell-là votre car- 
ï» rière ; c'elt-la votre i^loirc ; ce l"ont-là vos arts & votre 
« étude : c'ell par les combats &: par le travail que vous êtes 
» parvenus au degré de puill'ance oit nous vous voyons, 
j» & que vous a\ ez acquis tant de provinces , qui compolcnt 
i> auj«)urd'liui ce grand royaume. Vos ancêtres ont pallé 
» leur jcunelîe à clieval , dans les exercices de la guerre & 
» dans les tellins ou dans les débauches. Us ne mettoient 
î» pas leur gloire à exceller en intempérance , ils la mettoient 
« à vaincre à la courfe , à lancer un javelot , à poufler un 
» cheval de bonne grâce, & à lavoir le métier des armes. 
» Ils étoient plus iouvent dans leur camp que dans leur 
n mailbn. Ils n'avoient pas accoutumé d'acquérir des hon- 
» neurs 6: des richefles par lesplaiflrs & par l'oifiveté , mais 
« par la valeur & par le mépris des dangers. Us ne recon- 
» noilibient point d'autre gloire , ni d'autre récompenCe 
« que celle d'avoir b'ien fervi dans les armées, & d'avoir 
r parte par tous les degrés du fervice. 

» Par ces glorieux travaux , ils arrivèrent à cette répu- 
»» tation &L à cette gloire , qui les rendit redoutables à leurs 
») voifins & iliurtres dans les cl'imats les plus éloignés. S'il 
» vous refte encore quelque dcllr de rétablir cette difci- 
» pline , & de conlbrver votre royaume par les mêmes 
n arts qui l'ont augmenté , pourquoi ne vous joignez-vous 
î> pas aux autres princes pour la caufe commune de la 
î) Chrétienté .'' Faites réflexion de quelle importaiice il cft 
>> poui- vous ii les Chrétiens va'mquent ou s'ils l'ont vaincus. 
» S'ils font vaincus, croirez-vous être en lureté f Pour- 
» quoi donc ne les alTirtez-vous pas, & pour leurs intérêts 
» \' pour les vôtres, de crainte que leur chute ne vous ac- 
» cable, &:que vous ne foyez entraînés par lemalheurdes 
)> autres. Si vous jugez que nous vaincrons, que ne pre- 
j» nez- vous les armes pour avoir part à notre viétoire , 
« comme vous les prendriez pour empêcher notre ruine ? 

» Souvenez-vous donc encore une fois de la valeur & 
» de la gloire de vos ancêtres. Souvcnc/.-vous des grandes 
p grâces que vous avez reçues du ciel. Souvenez- vous de 



COMMENDON. LiVRE III. tl2f 

» votre propre fureté. Employez pour Dieu cette vigueur 
») de vos corps , cette vivacité de vos efprits , ce grand nom- 
>) bre de guerriers , cette abondance de provilions qu'il 
» vous fournit. Ecoutez fa voix qui vous appelle à cette 
r guerre fainte contre les ennemis de fa foi. Profitez de 
j) cette occafion de faire paroître votre ardeur & votre 
» courage , & de défendre votre royaume. Si CQ'à un crime 

V que d'abandonner notre patrie ou nos parens , quel 
ï> crime fera-ce d'abandonner la caufe de Jesus-Christ ? 
j) Pouvez-vous vous difpenfer de réfifcer à ces cuels en- 
j) nemis , qui s'en prennent à la religion , au culte iàcré des 
» autels , & à Dieu même. 

J) Je prie Dieu , Meiiieurs , qu'il vous infpire les con- 

î» feils que vous devez fuivre , & qu'il répande fes grâces 

ï) & les lumières fur le roi & fur vous avec tant d'abon- 

ï» dance , que vous ne preniez point de réfolution qui ne 

î> réponde à la grandeur de votre nation & a la cauie de 

» la Chrétienté que vous défendrez ; afin que vous jouif- 

« fiez un jour d'une paix fure & indépendante du caprice 

3) des hommes , & que vous laifliez après vous à vos def- 

V cendans une liberté folide & qui fe loutienne par fes pro- 
») près forces >?. 

Ce difcours du légat avoit jeté la honte &i l'inquiétude 
dans l'efprit de ceux qui avoient le plus de répugnance 
pour la guerre , & qui vouloient fur-tout être en paix avec 
le Grand- Seigneur ; & fi l'affaire eût été rapportée en plein 
fénat , il auroit été très- difficile de rejeter le confeil de faire 
la guerre , tant il y avoit de perfonnes de qualité qui opi- 
noient à la ligue , perfuadées par les difcours de Commen- 
don. Mais la maladie du roi , qui devenoit tous les jouis plus 
dangereufe , engagea tout les monde & le légat même, à 
d'autres penféesplus importantes ; parce que le roi n'avoit 
point d'enfans, & qu'il ne refleroit aucun prince du fang 
royal quand il viendroit à mourir. 

La mort du pape Pie V , qui arriva malheureufement en 
ce même temps , arrêta toutes les affaires de la Chrétienté : 
& quoique les cardinaux , par une diligence falutaire , euf- 
fent élu Grégoire XIll le jour d'après qu'ils fe furent en- 
fermés dans le conclave ; néanmoins l'attente d'un nou- 
veau pontife avoit fufpendu toutes chofes. Tout étoit calme ; 
l'efpérance & l'ardeur des Vénitiens étoient ralenties. Mais 



^41 La Vie du Cardinal, &c: 

Grégoire tlôpècha d'abord des courriers avec des lettres ^. 
par lelquelles il ordomioit à Coinmetidon de continuer 
ics l'oins pour l'affaire de la ligue , & d'alîliter à réle6lion 
d'un nouveau roi , Il Aui^ulle , de qui on avoit appris depuis 
peu la maladie , venoit a mourir ; & de retourner prompte- 
nientcn Pologne, s'il en étoit déjà Ibrti. 




LA 



LA VIE 

DU CARDINAL 
JE A N^FRA N C O IS 



LIVRE QUATRIEME, 



-K^ 



CHAPITRE PREMIER. 

La mon du roi Sigifmond Aupifle , qui fut le dernier roi ds 
la race de Jagellon. 



E roi Sigifmond Augufte étoif épris de la beauté & 
des attraits d'une jeune Dame , qu'il avoit fait venir depuis 
peu dans (on palais , qui s'étoit rendue maîtrefîe de l'eiprit 
du prince & de la fortune des courtifaas. Elle & fa mtre 
difpofoient de tous les emplois , & faifoient diftribuer toutes 
les grâces aux perfonnes qui leur étoient dévouées & qui 
les flattoient de l'efpérance de parvenir à la royauté. Pour 
le roi , il étoit û éperdument amoureux , que tout in£rme, 
& tout mourant qu'il étoit , il fe laiffoit emporter à l'ar- 
deur de ia pafîion , fans écouter ni les prières de fes fidelles 
ferviteurs , ni les avis des médecins , qui lui redifoient 
tous les jours que fa plus dangereufe maladie étoit fou 
incontinence. 

Lorfqu'il fe fentit accablé & réduit à une extrême foi- 
bleffe , il ne voulut voir aucun de fes domeifiques. A peine 
foufFrit-il que la princeife fafœur lui rendit quelques vifi- 
tes , & refufant tous les fecours qu il devoit attendre de 
fes proches & de fes amis , il s'abaadonna aux foins & à 

Tome l. Seconde Partie. P 



11 C La Vih \')V Cardinal 

la concUiitc cIj ces deux dames cjui le goiivornoicnt. EÎIes 
Ciitrcprirent de le gutlrir ; mais abufant de la confiance 
qu'on avoit en elles , elles néglgèrent tous les remèdes or- 
dinaires , 6c n'employèrent que les charmes impuillans 
d'une magicienne , qui le coniioit en fonart,& qui leur 
faifuit efpéree une guériroii merveilleufe. Leur efpcrance 
fut trompée ; tous ces grands fecrets de mag'e lurent inu- 
tiles , & ce prince abandonné deî médecins , alioibli & ccii- 
lumé par le feu de Tes pallions , mourut fans enfans le 
feptiènie jour de Juillet; & la maifon des JagelLn, qui 
avoit régné prés de deux cents ans dans la Pclcgne , fut 
éteinte en lui. 

Jagellon , qui avoit été le premier roi de cette race , 
étûit prince de Lithuanie , dans le temps que cette pro- 
vince , qui adrroit des animaux & des ferpens , reçurent, 
par la renommée , quelques notions de la foi &: de la re- 
ligion des Chrétiens. Ces peuples adonnés à l'idolâtrie , 
s'inftruifirent de nos myftères , pour les favoii' plutôt que 
pour Îe5 croire ; & voulant connoître les Jois , les maximes 
&i les cérémonies de l'églife , plutôt par un efprit de cuiio- 
fité , que par aucun motif de foumiiîion ; ils apprirent avec 
quelque plaifir , ce qu'ils n'étoient pas réfolus de uiivre. 
On rapporte qu'ils étoient fi barbares , que dès que leurs 
filles étoient dans un âge raifonnable , ils facrihoient leur 
pudeur à la paflion brutale des jeunes hommes. Ils con- 
noilToient û peu l'honneur , qu'ils croyoient qu'il étoit fort 
honorable pour elles de l'avoir perdu. Ils s'ctoient ima- 
giné qu'il y avoit de la honte à époufer une femme chafte; 
& fans s'arrêter à la foi , ni à la fainteté du mariage , ils 
étoient perfuadés que plus leurs dames avoient de galans , 
plus elles étoient honnêtes femmes. 

Les Pobnois , après la mort de leur roi Louis , confer- 
vèrent le royaume à la princefl'e Hedwige fa fille unique, 
fc réfervant le droit de lui choifir un époux ; & ils vou- 
lurent bien la faire reine, à condition qu'elle feroit roi celui 
que les états afiemblés lui nommeroient. Guillaume, archi- 
duc d'Autriche , fe préfenia , & tâcha de gagner par fes 
foins & par fes intrigues , Teiprit de la reine &. le royaume 
de Pologne. Comme il étoit jeune & bien fait , il ne lui 
fut pas dirticile de toucher le cœur de cette princefTe. Elle 
l'invita à faire le voyage de Cracovie , & l'on foupçonna 



COMMENDON. LiVRE IV* llf 

Quelle l'avoit reçu chez elle fecrètement , & qu'elle lui 
avoir donné des marques très- fortes de l'on amitié. Mais les 
Foloncis obligèrent ce jeune prince à fe retirer lur l'es ter- 
res , & choifirent Jagellon pour leur roi & pour époux 
d'Hedwige , à condition qu'il uniroit la Lithuanie avec la 
Pologne ; qu'il régneroit également liir ces deux érats ; & 
que lui & Tes peuples renonceroient à leurs fuperftitions &: 
au cuhe de leurs taux dieux , pour embraffer la toi de Jesus- 
Christ. Ce qui fut exécuté ; &: Jagellon fut conduit ma- 
gnifiquement dans Cracovie , où il fut couronné roi de 
Pologne. 

Il eut deux fils ; Uladiflas , qui fut défait & tué par les 
Turcs à la journée de Varne , comme nous avons déjà re- 
marqué ; & Cafimir , qui fuccéda au royaume , après là 
mort de fon frère. Celui-ci ayant eu quinze enfans , maria 
neuf filles à autant de princes Allemands fes voifins , & fa 
rendit très-confidérable par ce grand nombre d'aUianceSè 
Cafimir fon plus jeune fils mena une vie très-pure &: très- 
innocente ; d: mourut dans fa jeunelTe en odeur de fainteté, 
que les Polonois affurent avoir été confirmée par des mi- 
racles. Féderic , qui fut un autre de fes fils, fut archevêque 
de Gnefne & évéque de Cracovie; &: le pape Alexandre VI, 
le fit cardinal quelque temps après. Les peuples de Bohèm.e ^ 
S: depuis ceux de Hongrie , élurent Uladifias pour leur roi* 
Celui-ci eut deux enfans, Louis & Anne. Louis, après la 
mort du foi fon père , eut en partage le royaume de Hon- 
grie ; & s'étant engagé mal à propos dans une bataille 
contre les Tuiles , il fut défait ; & par une fatalité , cpji fem- 
blcit être attachée à fa famille , il mourut en fuyant. 
Anne épcufaM'empereur Ferdinand d'Autriche ,& ne fut 
pas moins féconde que fon ayeule; car elle eut quinze en- 
fans. Après la mort de Cafimir , Jean Albert fon fils aine 
lui fuccéda. Alexandre fon frère , gouverna le royaume 
après lui ; mais ils moururent tous deux fans enfans. Sigif- 
mond , qui régna après eux , eut un grand nombre de filles, 
& ne laifla qu'un fils, qui fut ce Sigifmond Augufi:e, dont 
nous venons de rapporter la mort , & qui fut le dernier d« 
la race de Jagellon* 



P % 



iiS La Vik du Cardin At 

g^ • --yga 

CHAPITRE II. 
Cominer.don dfpofe les ifprits à élire un roi Catholique. 

J. j Ks Pclonois ne fbufTrcnt point d'autres rois que eaux. 
qu'ils ont clioifiseux-nicmcs; «Si fans avoir cijavd à la naif- 
iancc ou à l'ordre de la l'ucceirion , ils veulent que ceux qui 
les gouvernent leur (oient obligés , & que la fortune de 
Jeuis fouvcrains foit leur ouvrage. Néanmoins , fuivant 
l'ufage des autres nations , ils n'ont prefque jamais préféré 
desétiangers aux princes du lang. Les rois, afm dViUii'er 
la couronne à leurs fils aines , les faiioient déclarer leurs 
AicceHeurs fans beaucoup de peine, même dans leur enfan- 
ce, pourvu qu'ils fufTent nés d'un légitime mariage; carik 
ne reconnoiffent point les hls naturels. Ils n'avolent qu'à 
gagner, par des préfens& par dos bienfaits, les principaux de 
la noblelfe , oc à les engager dans leurs intérêts. Ainfi la con- 
fidération du roi préfent leur faifoit relâcher une partie de 
leur liberté ; & leurs aflcmblées donnoient un peu plus 
à la fave.ir & à la reconnoilTance, qu'aux lois &: aux cou- 
tumes du royaume. 

Augufte étant mort , chacun reprit avec joie cet efprit 
de liberté qui étoit prefque éteint. Ils n'étclent plus arrêtés, 
ni par la crainte, ni par la complaifance ; & la multitude, 
qui ne fait jamais fe régler , auroit bientôt changé cette no- 
ble liberté , en une ti ès-dangereufe licence , fi les plus lages, 
par leurs confeils & par leur autorité , n'euffent modéré 
ces cmportemcns populaires. Dès que les magiîlrats virent 
que la république étoit fans cl:ef , &: que les lois avoient 
perdu toute leu.' force , depuis qu'il n'y avoit plus de (bu- 
verain pour les faire obferver , ils s'alTemblérent féparé- 
ment, chacun en leurs provinces, & firent des règlemens 
néceflaires pour empécl.er les délbrcres , & pour entretenir 
la paix dans toutes les parties de cet état. 

Toute la noblefTe , par une louable confpiration , fit pu- 
blier qu'on tiendrolt pour ennemis de la patrie , & qu'on 
pourroit tuer impunément tous ceux , qui durant l'inter- 
règne , entreprendroient dj faire quelque violence. Us 
avouoient tous qu? Coramendon avoit beaucoup contribua 



COMMENDON. LiVRE IV. 229 

à maintenir l'ordre & l;i tranquillité publique , & que fa 
prudence & (on autorité avoient été d'un g and feccurs 
dans ces temps difficiles; parce queplufieurs des principaux 
feigneurs lui communiquoient plus librement leurs dcf- 
ieins, & qu'il les portoit fcrt adroitement à la paix&: à la 
douceur. 

Il s'en préfenta une occafioB fort preflante dis le com- 
commencement de l'interrègne. La maifon des Sbcrowls 
étoit alors une des plus illuftres de Pclcgne par fa ncbicfle , 
par les biens & par les terres qu'elle poffcdoit. Ils étoient 
plufieurs frtreSj quis'étoient acc^uis beaucoup decicdit par 
leur naiilance , par l'union étroite qui étoit entre eux 3 & 
par un certain a!r populaire qu'ils afFedloient. Ccs jeunes 
feigneurs, nu premier bruit de la mort du roi, prirent les 
armes, & fe jetèrent dans Cracovie, àdeffein de fe faifir 
de la ville & de la citadelle , & d'en chalTer le palatin Firîeï , 
avec qui ils avoient eu de grands démêlés. Ils avoient tous 
quitté la religion de leur père, & s'étoient attachés aux opi- 
nions de Calvin , excepté André feul , qui par fon efprit & 
par fa prudence avoit gagné fur eux tous les droits d'aînefTe , 
quoiqu'il fût moins âgé que plufieurs autres ; enforte que 
toute la famille le regardoit comme le plus fage & le plus 
éclairé , & déféroit beaucoup à fes fentimens. 

Commendon étoit de fes amis ; il lui avoit même rendu 
de boiis offices en plufieurs rencontres , & il en avoit reçu 
toutes les marques d'amitié & de icconnciffance qu'il pcu- 
voit en attendie. Celui-ci ayant fu que le légat étoit parti 
de Cracovie , & qu'il devoit s'arrêter à quelque lieues de-là, 
il le vint trouver fecrèteriient pendant h nuit, & lui fit con- 
fidence du defTein qu'il avoit pris avec fes frères, de fur- 
prendrela citadelle de Cracovie , efpérant qu'il ne le défap- 
prouveroit pas , parce que le palatin Firlei étoit le chef des 
hérétiques- Mais le légat craignit que ce ne fut un com- 
mencement de trouble & de dsibrdre , & que ces premières 
émotions ne donnafient occafion d'entreprendre fur les prê- 
tres & (vs les églifes ; que l'infolence & la témclrlté ne pré- 
valût fur la prudence & la raifon ; & que le royaume ne 
tombât entre les mains de quelque feigneur hérétique , ou 
ne fût partagé par des faâions différentes. Se croyant donc 
obligédes'oppoferà cette enireprife, il remontra à André 
que JsurdelTein étoit très-dangereux j qu'ils allcient s'attirer 

P3 



f\o La \'it DU Cardinal 
U luine dw* tout le royaume ; qu'ils perdr oient beaucoup de 
celte réputation & de ce crédit, qu'il talloit ménager durs 
l'état prélent des affaires ; qu'ils offcnferoicnt le peuple tju'il 
falloit g.ii"!;ner pliLS que jamais ; & qu'ils donner»,, ienr de 
grandes priies lur eux à leurs ennemis. Par ces railbrs il le 
détourna fi bien de cette réf'olution hardie , qu'il rGblii;ea 
même de pai tir promptcment , pour aller retenir les frè- 
res dans le devoir. 

Dès que Commendon eut connu que la fanté du roi 
étoit djferpérée , il crut qu'il falloit abandonner la lit^ue 
contre le Turc , pour travailler à l'élection d'un nom eau 
rci. 11 favoit que les hérétiques , qui ne marquoicnt pas de 
crévlit dans le fénat Si parmi le peuple , s'affembloient fe- 
crètement , & fe difpofoient à faire de grands efforts , ou 
pour troubler l'état , ou pour faire élire un roi qui fût de 
leur fcCte. Quelques-uns même de ceux qui étoient d^ leur 
confeil , lui avoient donné avis de tous les articles qui s'é- 
toient propofés. Les premiers étoient qu'ils ne confenti- 
roient jamais à l'éleèlion d'aucun roi qui ne fût héréti- 
que , ou qui ne jurât de donner à chacun une entière li- 
berté de croire ou de difcourir do la religion félon fon 
fens & félon fes opinions. Qu'on leur accorderoit des tem- 
ples dans tout le royaume , où leurs minières prêcherolent 
ouvertement leur do»flrine. Que les catlioliques ne pour- 
roient redemander les biens que les hérétiques avoient 
iifurpés fur eux. Ils ajoutoient encore quelques autres 
points , qui reffentoient la même fureur &l la même im- 
piété ; & ils étoient réfolus de faire valoir tout leur crédit 
& de faire approuver leurs propofitions dans la diète. 

Cette conjuration des hérétiques n'étonnoit pas tant 
Commendon , que la négligence des catholiques qui étoient 
plus puliTans & en plus grand nombre que leurs adverfai- 
res ; mais qui vivoient dans une langueur & dans un af- 
foupiffemcnt iniûpponable. Plufieurs d'entre eux ne regar- 
daient les hérétiques que comme les ennemis déclarés du 
luxe & de l'ambition des eccléfiadiques , ou comme des 
réformateurs auftères ti des cenfeurs , peut-être un peu 
trop indifcrcts , des vices des derniers fiècles , plutôt que 
comme des perturbateurs du repos de l'état &. de l'églife. 
PUifieurs même avoient des liaifons avec eux , & s'unif- 
ibient à eux pour des intérêts communs. Ainfi ce mélange 



COMMENDON, LiVRE IV. 131 

& cette confufion de partis afFoiblifToit celui de la religion. 
Commendon a voit donc à travailler à deux chofes ; à faire 
énibrte qu'on choisît un roi catholique , & qu'il fût élu 
par les catholiques. Le feul moyen de réuffir étoit de les 
réconcilier , d'animer ceux qui étoient languiffans, de réu- 
nir toutes leurs forces difperiées , & d'entretemr les divi- 
fions qui étoient déjà formées entre les hérétiques. 

Ces derniers avoient pour chefs Jean Firlei & Pierre 
Sborov/i , qui étoient illuftres par leur naiifance & qui 
pofTédoient les deux premières charges de l'état. Sborowi 
étcit palatin de Sandomire ; Firlei étoit g.and maréchal du 
royaume , & il avoit obtenu depuis peu le palatinat de Cra- 
covic. C'étoit-là le fujet de leurs différents. Sborowi, fur 
les derniers temps de la maladie du roi, avoit demandé ce 
palatmat avec beaucoup d'empreffement ; mais après fes 
longues & puiffantes follicitations , Firlei , qu'il crcyoit 
être fon foiliciteur , devint fon concurrent , & par la faveur 
de la maitreffe du roi , il obtint cette dignité qui avoit été 
û briguée. Cette préférence touciia très-fenfiblement le 
palatin de Sandomire ; & comme il étoit naturellement em- 
porté , il avoit un défir violent de fe venger de l'outrage 
^u'il croyoit avoir reçu. Ces démêlés arrivèrent fort à 
propos pour divifer les forces des hérétiques , & donnè- 
rent de grands avanta:ges à notre parti pour l'eleAStlon du 
Roi. 

Commendon qui favoit que ces divifions étoient très- 
impcrtantes , les entretint avec beaucoup d'adreue. Il fit 
avertir Sborowi par André fon frère , qu'il prit garde aux 
defîeins de Firlei , qui faifoit des affemblées fecrètes chez 
lui , & qui prétendoit fe rendre maître du parti , &. difpofer 
entièrement des fuffrages de la diète , par l'intrigue de 
quelques-uns de fes amis , gens artificieux & entreprenans ; 
ce qui n'étoit que trop véritable. Sborowi , pour rompre 
toutes les mefures de fon ennemi , & pour lui ôter toute 
efpérance de réuffir dans fon defiein , fe déclara ouverte» 
ment pour l'éleérion dun roi cat'aolicjue. 

Piufieurs perfonnes éminentes en honneurs , en biens & 
en dignités entre les catholiques, & piufieurs évèques mê- 
me avoient abandonné le fénat &. le foin des affaires publi- 
ques ; Si s'étoient retirés de la cour , pour fonger en repcs 
à leurs intérêts particuliers , épouvantés par les murmurvis 

P4 



"2 3^ La Vie du Cardinal 

&i par les nionaces des hcrctiqucs. 11 y en avoir môme qui 
croient entrés dans leur parti , par des confidcrarions in- 
ci;i';ncs de leur caraftôrc. Fran<j-ols Crafuii , cvc<|ue de Cia- 
covie, en la phice de Padnewi , qui éroit mort depuis peu , 
s'etoit jeté tlans l'inrrigue de Firlei ; Pierre Mifcow , évèque 
de Ploskeo , qui étoit d'ailleurs un prélat forr Cage & tort 
cloquent , ennuyé , à ce qu'il diloit , de tant de troubles , 
s'étoit éloigné des affaires, & ne vouloit plus d'autre loin 
que celui de compter & de garder les trélbrs qu'il avoir 
amalVés. Nous avons déjà tait le portrait de rcfprit & des 
moeurs de l'artlievéque de Gnel'ne. Les autres évéques ("ui- 
voient ceux-ci ; & prenant pour railon ou pour prétexte 
de leur retraite , qu'ils n'avoient pas aflez de bien pour 
/butenir leur rang & leur dignité dans les alTemblécs , ils 
vi voient chez eux dans une lâche oiriveté. 

II n'y avoir que Stanillas Carnoviski , évéque de Cuja- 
vie, qui témoignât de la fermeté. C'étoit un prélat géné- 
reux, autorifé parmi le peuple, attaché inviolablement au 
bon parti ; qui n'epargnoit ni les foins ni fes revenus , 
lorfqu'il s'agifToit de fervir l'état , & qui dans des occafions 
prciTantes taifoir gloire de fe facriher pour les intérêts du 
public. Il avoit du génie , & de l'expérience pour les aiTai- 
res,&i'ur-tout une manière d éloquence ailée &infinuanre, 
propre à perfuadcr & à modérer l'ardeur d'une multitude 
irritie. 11 auroit été très-avanrageux pour le bien de l'état , 
que ce prélat eîjt été populaire s'il n'eût trop afFc6lé de 
le paroître : car il fe laiiToit fi fort emporter à la faveur 
ik aux vains applaudllTemens du peuple , qu'il étoit capa- 
ble dans ces tranfports de joie & de complai lance , de per- 
diC un peu de fon jugement & de fa probité ; au moins 
n'a voit- il pas le pouvoir de fe modéror. Quelquefois il 
étoit entreprenant & plein de confiance ; fouvent il pa- 
roifToit lent & abattu , félon que la faveur du peuple s'aug- 
nientoit ou diminuoit à fon égard. Mais il étoit toujours 
avide de réputation , quelle qu'elle pût être , & il n'aimoit 
rien tant que de faire parler de lui. Il étoit pourtant plus 
porté à fervir qu'à nuire, (i) U avoit un grand rclpeél 6c 
une forte inclination pour Commendon , & il s'étudioit à 
piériter fon approbation. Commendon de fon côté ména- 

(0 Oii croiroit que notre Auteur crayouuc ici le portrait dç iiotr* 
AïoeMX cardiijal de Kcii, 



COMMENDON. LiVRE IV. 233' 

gea (i adroitement cet efprit , qu'il conferva toujours l'on 
amitié & modéra Ibuvcnt les grands eniportemens de 
gloire. 

11 y avoit encore parmi les catholiques un homme puif- 
fant & fort confidéré dans la Pologne. C'étoit Albart Laski , 
qui avoit levé quelques années auparavant une armée à 
fes dépens pour furprendre la Valacliie. 11 s'étoit acquis 
par les aftions la réputation d'un capitaine pmdent & ex- 
périmenté ; & il avoit gagné l'amitié des gens de guerre , 
par les grandes largeffes qu'il leur avoit foites. Il ne man- 
quoit pas d'éloquence dans les confeils j & il étoit dans une 
fi haute confidération , qu'il pouvoit s'affurer des vœux & 
des l'ufFrages d'une grande partie de la nobleffe & parti- 
culièrement des jeunes gens , û les Polonois eulTent voulu 
choifir un des Seigneurs de leur pays. Commendon avoit 
€u de grandes liaifons avec lui dès fa première ambaffade ; 
& le temps , les fervices , la converfation avoient aug- 
menté leur amitié. Laski étoit allé au-devant de lui , juf- 
xju'au-delà des frontières du royaume. Il lui avoit rendu 
tous les offices qu'il avoit pu s'imaginer , foit dans le 
voj'age , foit à la cour : 61 il n'entreprenoit rien fans fon 
confeiJ. 

Le légat , pour fortifier le parti des catholiques , jugea 
qu'il étoit à propos d'unir ce Seigneur avec l'évêque de 
Cujavie. 11 leur fit faire ime efpèce de traité d'amitié , par 
lequel ils s'obligèrent par ferment de n'approuver aucune 
éledion , qui ne fut au gré de l'un & de l'autre ; de ne 
iaire aucune démarche qui ne fût concertée entr'eux ; & 
de s'en tenir aux fentimens du légat , dans les différents 
qui leur pouvoient arriver. Depuis ce temps-là , Commen- 
don travailla à alTocier plufieurs catholiques à ce traité , 
dont il étoit le dépofitaire , & particulièrement André Sbo- 
rowi , qui pouvoit fervir très-utilement. Ainfi il donnoit 
des chefs à fon parri , au cas qu'il faillit réprimer finfolence 
des hérétiques, il s'aiTuroit qu'on n'éliroit qu'un roi catlio- 
lique , & il avoit non- feulement la participation , mais 
encore la conduite & l'intendance de toute cette grande 
affaire. 



■û-,4 ï'^ Vif du Cardinal 

E^ =r=^ y^ 

CHAPITRE I I î. 

'tx Lc'gjt tng-i^e deux Seigneurs de Lilhuanie à dire un fils 
de r Empereur. 



c 



Ommendon diipDfoit ainfi toutes cliofcs dan<; la 
Pologne : cependant on prcnoit djs mcfures plus jullos ëc 
plus certaines dans la Lûbuanie. C'eft une partie du royau- 
me qui y crt unie , & qui y tient plutôt par des lois & par 
des traités , que par aucune inclination ou par aucune con- 
formité d'humeurs. Il y avoir deux familles dans cette pro- 
vince , qui étoient plus confidcrahles que les autres , par 
leurs dic;nités & par leurs ricbeffes ; celle des Rad/iviis & 
celle d.'s Cotchevics. Elles avoient eu de grandes jaloufies 
l'une contre Tautrc , comme il arrive oroinairement entre 
des puifTances égales dans les provinces. Nicolas Radzivii 
& Jean Cotchevic étoient alors les chefs de ces deux 
maiCons. 

Le père de Radzivii fut un ennemi de l'églife fi ardent 
& fi irréconciliable , qu'il employa tous fes biens & tout 
fon crédit pour ruiner la foi catholique. Non- feulement il 
fut le premier qui introduifit les erreurs nouvelles dans la 
Litîiuanie, mais il fut prelque le feul qui les répandit dans 
toutes les provinces de la Pologne. Dès que Nicolas , qui 
étoit l'aîné de fes quatre fils , fut en âge de recevoir les 
premières imprelfions des belles lettres & de la religion , 
il l'envoya en Allemagne , pour le faire inftruire dans 
la dodrine de Calvin , qu'il préféroit à toutes les autres. 
Mais lorfque ce jeune homme fut en état de faire des 
réflexions , & de juger d^s chofes par lui-même , il fut re- 
buté par cette grand-' d";vernté,& par ce changement per- 
pétuel de croyance & de fentimens qu'il remarqua parmi 
les héréticpjes. Il renonça d'abord aux erreurs de f'on père ; 
mais dans cette grande confufion de fetites , il fe trouvoit 
comme en fufpens & irréfolu. 11 favoit bien ce qu'il dc- 
voit rejeter , mais il ne favoit pas ce qu'il devoit fuivre ; 
car il n'avoit pas encore été inftruit des maximes de la 
tlifcipline catholique. 

li étoit dans c€s difpofitions quand fon père mourut i 



CoMMENDOv. Livre IV. 23 c 

& ayant pris enfuite la réfolution de voir les pays étran- 
gers , il paffa en Italie & s'arrêta quelque temps à Ro- 
me. Il obferva foigneufement les coutumes & les mœurs 
de cette cour , que les doéleurs lui avoient tant décriée ; 
& revenant de toutes ces fauffes impreffions qu'on lui en 
a voit données , & édifié des diicours & de la conversation 
de quelques perfonnes d'une grande probité , & particuliè- 
rement de Commendon , il embraffa la foi de l'églife ro- 
maine avec tant de ferveur , que dès qu'il fut arrivé en 
Lithuanie , il s'appliqua à rétablir la religion que fon père 
y avoir ruinée. 11 rendit aux eccléfiaftiqucs les biens & les 
honneurs qu'on leur avoit ôîés. Il chaffa tous les nouveaux 
dodeurs qu'on y avoit établis. Il veilla fur l'éducation de 
fes frères , & les fit û bien inftruire , que l'un d'eux qui 
prit ks ordres facrés , mérita d'être évéque de Vilne , & 
fut fait cardinal peu de temps après , par le pape Grégoire, 
à la recommandation du roi Etienne. Celui-ci fijt le pre- 
mier de fa famille & de fon pays , qui fut honoré de cette 
dignité , comme fon père avoit été le premier qui avoit 
introduit les opinions des hérétiques. Il fe rendit très-digne 
de cet honneur par l'intégrité de fes mœuts & par fa pro- 
bité ; & il donna de fi grands exemples d'une vie pure & 
eccléfiailique , qu'il édifia toute fa province. 

Cotchevic avoit été féduit par tes hérétiques , dès fon 
enfance ; mais lorfqu'il fut dans un âge plus raifonnable , U 
prit aufîl de meilleurs fentimens. 11 abjura les erreurs qu'on 
lui avoit infpirées , & il fut réconcilié à l'égUfe par Com- 
mendon. Ainfi ces deux feigneurs qui avoient beaucoup 
de crédit dans la Lithuanie , étoient attachés au légat par 
des liens fpirltuels de religion & de piété, & l'honoroient 
l'un & l'autre comme leur père. Ils n'avoient entre eux 
aucun différent particulier : s'ils avoient peu de commerce 
enfemble , c'étoit plutôt par des jalcufies de famille que 
par aucune haine des perfonnes ; & quoiqu'ils cruffent avoir 
raifon de fe défier de leur puiffance , il n'avoient aucun 
fujet de fe plaindre ni l'un ni l'autre de leur conduite.Xe 
légat prit grand foin de les unir d'une étroite amitié. 11 
réconcilia Cotchevic avec le palatin de Vilne fon oncle , 
qu'il tenoit pour fon ennemi mortel. 

Commendon s'étant aflliré de leur amitié & de leur fi- 
v-èli.iv , & connoiflant qu'il pciivoit leur confier tçus fgg 



s.-\6 La y \i DU Cardinal 

«Icllcins , avoit foiiveiit contoré avct eux , inémc du vi- 
vant crAiiguno , d^'s moyens d'élire un roi catholitiuc & 
de réprimer l'orgueil des hérétiques , û le roi qui étoit fort 
infirme , veiioit à mourir : & parce qu'il falloit jeter les 
yeux liir quelque prince étranger , n'y ayant aucun fci- 
gneur dans la Pologne qui le tut allez diAingué des autres 
pour pouvoii- efpérer d.' leur être préféré , il fonda fort 
adroitement leurs intentions , & il leur propofa un des fils 
de Tempe eur Maximilien. 11 leur repréienta que c'étoient 
de jeunes princes de la plus noble miifjn de l'Europe , 
qui comptoient pour leurs ayeux une longue fuite de rois 
èi d'empereurs ; qui avoient les inclinations nobles & gé- 
néreuies, & qui étoient d'un âge à fe p:.uvoir former aux 
mœurs & aux coutumes de la Pologne. 

Maximilien avoit fix enfans mâles , fort bien élevés par 
les foins de l'impératrice , qui les avoit fait inPiruire à la 
piété &. à la dilcipline de l'églife catholique. L'empereur , 
c[ui lui avoit lailTé toute la co; du'te de fa famille , lui 
avoit pe.mis d'infpirer à fes enfans l'amour de la véritable 
religion , foit par la confidération qu il avoit pour" cette 
vertueufe princelTe , foit par la crainte d'offenfer Philippe 
II fon beau-frère, à quiîl favoit que fa foi & fa religion 
étoient fufpedes. Radzivil , qui étoit dune famille fort af- 
feélionnée à la maifon d'Autriche , fut le premier à fe 
déclarer pour l'empereur. Il avertit même le légat , qu'il 
pouvoit engager Cotchevic à prendre ce parti , en lui pro- 
pofant les raifons , & en lui faifant appréhender qu'on 
n'élût le duc de Mo fco vie, qu'il haïlToit mortellement , & 
qui avoit depuis long - temps de grandes prétentions au 
royaume. La chofe réulfit comme on l'avoit efpéré. 

Il fallut donc chercher les moyens d'aflurer cette af- 
faire. On réfolut de s'alTembler ; le jour fut pris : & parce 
qu'il étoit très-important que le deflein qu'ils avoient fin 
fecret , & qu'une longue conférence chez le légat auroit 
pu donner quelque foupçon , ils con\ inrent de fe trouver 
dans le fond d'une fo.êt, où Commendjn alloit ordinai- 
rement avec peu de fuite , dans le temps des grandes cha- 
leurs. Ces deux feigneurs s'y trouvèrent avec un valet 
chacun ; & le légat m'ayant fait l'honneur de me com- 
muniquer le fujet de cette entrevue , me prit dans fon 
çarroffe , & fc rendit fans aucun train au lieu qui avoit 



COMMENDON. LiVRE IV. ^37 

été marqué. Ils laiffèrent le cocher & les valets avec leurs 
chevaux à l'entrée de la foret , & Us s'écartèrent dans l'en- 
droit le plus fombre & le plus retiré. Là ils s'engagèrent 
au fecret , & m'y obligèrent par ferment. Us examinèrent 
toutes les raiions d'état ; ils démêlèrent tous les intérêts 
publics & particuliers ; & après une longue difcufTion de 
cette affaire , ils conclurent qu'ils dsmanderoient à l'em- 
pereur un de fes f-ls , qu'ils élirolent d'abord Grand Duc 
de Lithuanie , c'eft ainfi qu'i's nomment leur prince ; & 
qu'après l'avoir élu , ils leveroient s'il étoit befoin , une 
armée de vingt-quatre mille hommes. Ils étoient perfuadés 
que la Pologne fuivroit le choix de la Lithuanie , comme 
il étoit arrivé autrefois en l'éleclion du roi Sigiimond I & 
de quelques autres. 

Les peuples de cette province avoient voulu non- feu- 
lement donner leurs fuffrages à part , mais encore fe choi- 
sir un roi pour eux en particulier. Ils faifoient un long 
dénombrement de toutes les pertes qu'ils avoient fouffer- 
tes , & de tous les malheurs qui leur étoient arrivés depuis 
qu'ils étoient unis à la Pologne. 11 y eut de grandes con- 
teftations fur ce fujet. Commendon prévoyant que û ces 
deax états fe féparoient , ils fe.oient trop foibles l'un & 
l'autre pour réfifler à leurs ennemis ; & craignant qu'ils 
ne vinflént à s'affoibLr encore davantage par leurs divi- 
fions & par leurs guerres , il obtint qu'on s'en rapportât 
au jugement de l'empereur. 

Radzivil & Cotchevic , qui n'avoient fait aucune reflric- 
tion pour leurs intérêts particuliers , propolèrent ces arti- 
cles pour les intérêts de la province. Qu'on ne toucheroit 
point aux lois , ni aux privilèges de la Lithuanie. Qu'on 
ne donneroit les magiflratures , les gouvernemens , ni les 
autres charges publiques qu'à des perfonnes du pays. Que 
les terres que le roi Augufte leur avoit ôtées , pour les 
mettre dans le domaine du royaume de Pologne , leur 
feroient reftituées. Que le roi n'auroit plus le droit de 
nommer aux évêchés , & qu'on laifferoit aux chapitres le 
droit d'éledlion , félon l'ufage ancien & félon les formes 
canoniques. 

Cotnmendon avoit perfuadé qu'on ôtât aux Princes ces 
droits de nomination , facliant par expérience qu'ils ne choi- 
fiiTent pas ordinairemeot les plus gens de bien , les plus 



4 3^^ La Vil du Cardin' AL 

éclaires dans les connoiiranccs ccclériartiqiics, ni lospliis zé' 
lés pour la religion ; mais ceux que la faveur , les emplois , 
la complaifance fervile de la cour , leur ont rendus plus 
utiles ou plus ai^réables. D'où vient cjue ces évèques courti- 
fans, bien loin d'être comme autrefois, les dépofitaires des 
Iois& des vérités de l'églile, &le.i pères & les confeillers fpi- 
rituels des Rois deviennent leurs cl'claves, ou par Tefpérancc, 
ouparlarcconnoidancede leurs bienfaits. Ainfi, fuivant leurs 
volontés , &: bien fouvent leurs paillons, par une coinplai- 
fance aveugle, ils ne diiccrncnt point ce qiù eft juilc, d'avec 
ce qui ne l'eft pas, & ils renoncent à cette l.berté apofloli- 
que , qui doit être attachée à leurs caractères : ce qui caufe 
de très- grandi déregjemens dans la foi & dans ladifciplinc* 

CHAPITRE IV. 

Covimcndon fait /avoir à l'Empereur fctat des affaires de 
Pologne. 

Vj E s chofes étant ainfi réfolucs , on pria Commendoa 
à? les repréfenter à l'empereur , lorfqu'il palTeroit à Vienne , 
en retournant en Italie. On convint que fi le roi mouroit 
tiwznx. le départ du légat , Commendon demeureroit dans le 
royaume jufqu'à l'élection d'un nouveau roi , &. que je par- 
tirois promptement pour aller informer l'empereur de l'é- 
tat des affaires de Pologne. Qu'on leur feroit favoir fa ré- 
ponfe , ou par moi , ou par des perfonnes ailidées , ou par 
des lettres écrites en chiffres, dont ils étoient convenus. Et 
afin que ce traité fecret fût plus authentique , ils le figiiè- 
rent tous, & y mirent leur cachet. La conférence finit ainfi , 
& chacun fe retira. 

En ce temps-là , le roi s'étoit fait porter de Varfovie où 
il étolt , à Cnilîîn , petite ville fituéc fur la frontière de Li- 
thuanie : ce fut-Ià que fa maladie augmenta. Commendon 
partit auflî , & fe rendit à Cracovie à petites journées. André 
Sborowi &: quelques autres de fes amis l'y vinrent trouver , 
&:le conjurèrent de n'abandonner pas la Pcl jgnc dans l'état 
où elle fe trouvoit. Ils lui repréfentcient l'extrémité de la 
maladie.duroi, les troubles & les dangers qui menaçoient 
le royaume ; & le befoin qu'avoient tous les gens de bien de 



COMMENDOK. LiVRÊ IV. 13^ 

ton fecours & de Tes confeils. Ces raifons l'obligèrent de 
demeurer quelques jouiS à Cracovie; mais craignant qu'on 
ne s'imaginât qu'il y a voit du deflein dans l'on retardement, 
& qu'il attendoit les nouvelles de la mort du Prince , il 
partit comme pour continuer (on voyage. Mais deux heures 
après , un courrier lui vint apporter la nouvelle de la more 
du roi. Il s'arrêta dans un monaitère éloigné d'environ qua- 
tre lieues de Cracovie ; & fuivant le traité qu'il avoir fait 
avec les feigneurs de Lithuanie , il m'ordonna de partir 
cette nuit-là même , peur aller à la cour de l'empereur. 

J'arrivai en fept jours à Vienne ; & quelque diligence 
que j'euffe pu faire , comme rien ne fe répand avec plus de 
vitelTe que ces nouvelles funedes, on y avoit déjà fu la 
mort du ;oi Sigifmond Augufte. Je fus d'abord préfenté à 
l'empereur , qui me reçut avec beaucoup de ci\ ilité. Je lui 
expofai les articles du traité paffé avec les deux principaux 
feigneu.s de Lithuanie, les foins & l'adreffe du légat à ré- 
concilier des efp.its , qu'une ancienne émulation avoit dé- 
funis , & les refforts dont il s'étoit fervi pour faire entrer dans 
fes vues les chets de la nobleffe de Pologne. Je lui repré- 
fentai quel étoit l'état préfent des affaires ; qui étoient les 
chefs du parti ; quels étoient leurs projets & leurs inten- 
tions différentes; qui étoient ceux qui prétendoient ouver- 
tement au royaume ; quelle étoit la brigue ; quelles étoient 
les forces de chacun de ces prétendans. Je lui fis connoître 
cei^jc qui pouvoient le lervir utilement , &l les moyens qu'il 
y avoit de les engager dans fes intérêts. 

Je lui confeillai de la part du légat, d'envoyer prompte- 
ment des ambaffadeurs qui fuffent confidérables par leur 
naiffance, par leur fageffe, & même par la magnificence 
■de leur train,' & fur- tout par leur zèle pour la rehgion ca- 
tholique ; de dépêcher un courrier à Albert Laski, avec des 
lettres fort obligeantes , pour le confirmer dans fes bonnes 
réiblutions ; de kfi faire tenir fecrétement quelque argent , 
pour lever des gens de guerre , & de s'avancer lui-même 
avec quelques troupes de cavalerie vers les frontières , ou 
d'y envoyer le Prince Erneft fon fils, pour qui on deman- 
doit le royaume. Je l'exlioitai fur toutes chofes à faire fa- 
voirpromptement fes rélolutions à Cotchevic &àRadzivil : 
& je lui fis comprendre , que fi ce jeune prince étoit élu 
duc de Lithuanie , fi Laski de l'autre côté fe déclaroit pour 



340 La Vit nu Cardinal 

lui avec un grand paiti , Ck fi l'on voyo'.t paroître une af-»" 
mec Inr la tVontulrc , Lrncll Icroit infailliblement roi de" 
Pologne, avant que les compétiteurs cullent le temps de 
former leur brigue , 6i do traverfer Ton élection ; qu'il au- 
rcit Tavantagc de recevoir cett." couronne des mains des 
catholiques, fans aucune condition qui lui fût à charge, fans 
aucune loi nouvelle , & fans aucune diminution de lautorité 
royale , quelques efforts que pulVent faire les hérétiques. 
Qu'il falloit preffer l'affaire ; que ces peuples ne connoif- 
foient pas encore toute l'étendue de leur liberté; que dans 
ces premières émotions , les brigues n'étoient pas encore 
bien concertées ; que le temps donneroit de lahardieffe & 
des forces aux partis contraires; que Commendon étcit per- 
suadé que le bon fuccès de ce projet dépendoit abfolument 
de la promptiti'.de de l'exécut'ion ; & que fi l'on donnoit le 
temps au peuple de fe rendre maître de la république , le 
peu d'inclination qu'il avoit pour les princes d'Allemagne , 
& pour la maifon d'Autriche en particulier , rendroit les 
chofes très-diiHciles. 

L'empereur m'écouta , non-feulement avec attention , 
mais encore avec plaifir. 11 me retint cinq jours à "Vienne , 
me fail'ant continuellement des queffions l'ur les affaires de 
Pologne. Enfin , après avoir rendu mille adions de grâces 
à Commendon , il promit qu'il envoyeroit au premi;ir jour 
fes ambaffadcurs ; qu'il leur donneroit une inftruftion fort 
ample, & qu'il les chargeroit de communiquer tous l'es ^lef- 
feins au légat , & de fuivre exadement fes avis û judicieux 
& fi fi délies. 

Dès que j'eus reçu cette rcponfe , je pris congé de Sa 
Majeffé, & par des chemins détournés je tâchai d'entrer en 
Pologne, fans être reconnu. Toute la frontière étoit gardée 
par des gens de guerre, qui avoient ordre d'obferver & de 
vifiter tout ce qui palfoit , & de défendre l'entrée du royau- 
me aux étrangers. J'avois à craindre que mon voyage ne fût 
divulgué, & que le peuple , qui avoit alors beaucoup de part 
au gouvernement , ne nous foupçonnât d'avoir des intelli- 
gences hors du royaume. Je pris des guides qui me conduifi- 
rent par des fentiers écartés dans les bois & dans les forêts , 
& j'arrivai heureulemcnt dans le Palatinat de Siradie , où 
j'avois appris que Commendon s'étoit retiré , fans que 
perfonne m'eut reconnu dans tous les endroitsoùj'avoispaffé. 

CHAPITRE 



COMMENDON LiVRE IV. 24 Jt 

CHAPITRE V. 

Les hérétiques diputent à Commendon , pour V obliger de fortïr 
du royaume. 



D 



É s que la mort du roi fut publiée , les hérétiques , 
qui font fîers & redoutables dans les temps de licence & 
d'impunité, commencèrent à fe foulever ; & n'étant plus 
arrêtés par l'autorité des lois & des magiftrats , ils fe mirent 
en campagne , &i voulurent fe rendre maîtres de la républi- 
que. Ils triomphoient déjà dans leurs affemblées ; & voyant 
la langueur Ôc l'affoupiffement des catholiques , ils domi- 
noient partout avec une fierté & un orgueil infupporta- 
Lles. Ils n'avoient jamais été ni plus puiffans , ni en plus grand 
nombre qu'ils étoient aux environs de Cracovie ; car cette 
partie de la Pologne avoit été plus corrompue que tou- 
tes les autres , à caufe du voifinage des- Allemands & du 
grand commerce qu'elle a avec ces peuples qui avoient été 
pervertis. 

Après la mort du Roi , ils s'étoient affemblés dans Cra- 
covie , pour délibérer de ce qu'ils avoient à faire. Les uns 
y avoient été appelés par Firlei , qui craignoit d'être furpris 
par les Sborowis ; les autres y avoient été conduits par ces 
mêmes Sborowis: plufieurs y étoient venus volontairement 
pour affifter aux délibérations. Ils avoient toujours éprouvé 
que Commendon étoit vigilant pour découvrir leurs def- 
feins , & ferme pour s'y oppofer ; & croyant qu'il étoit 
ibrti du royaume dans un temps qu'il pouvoit leur être in- 
commode , ils en témoignoient beaucoup de joie. Mais 
lorfqu'ils apprirent qu'il s'étoit arrêté, & qu'il n'étoit qu'à 
quelques lieues de Cracovie , ils en furent furpris , & en 
murmurèrent hautement. 

Ils difoient par-tout avec indignation , « Que fi l'on fouf- 
« froit que le légat affiftât à la diète , les finefîes & les ar- 
î) tifices de cet étranger aur oient plus d'efl'et , que les vœux 
« & les fuffiages des Polonois. Qu'on favoit qu'il avoit une 
j> infinité d'amis & de partifans. Qu'il y auroit des cheva- 
î) lieis & des fénateurs , qui n'auroient d'autres fentimens 
« que les fiens; & qu'ils nediroient dans l'affemblée que ce 
Tome L Seconde Partie, Q 



142 La Vit r>v Cardinal' 

» qu'il leur uuroit njjpiis. Que fa légation avoit ceiïc parla 
'> mort du roi. Qu'on a\ oit répondu à tout ce qu'il avoir 
»> propolé do la part du Pape. Qu'il n'avoit ni aucun prc- 
» texte pour demeurer dans le royaume, ni aucun droit de 
n lé mêler d'une république étrangère, lui qui n'étoit plus 
" qu'un finiple particulier. Qu'il étoit temps qu'il alJàt ren- 
j> die comjne de la légation , & qu'il s'en retournât à Rome. 
» Que là il pourroit étaler fa pourpre dans le Vatican , & 
j> le faire rendre des honneurs qui ne font dus qu'à des 
« Souverains. Que cependant il étoit à propos qu'il fortit 
» du royaume , & qu'il délivrât la Pologne de la défiance 
3> où elle étoit des artifices &. des illufions de la cour de 
3> Rome V. 

Ils firent fi grand bruit dans la première afTemblce que 
tinrent les chevaliers de cette province , qu'on fut obligé de- 
députer quelques-uns de leur corps, pour prier le légat d3 
fe retirer hors du royaume. Firleï tâcha de réprimer ces 
murmures infolens , en leur faifant l'éloge de Commendon : 
mais quelque foin qu'il prit de modérer leurs emportemens, 
ils hrent députer Dulski & OlToski , tous deux chevaliers 
qui fe trouvoient dans l'affemblée. Le légat étoit déjà parti 
du monallère où il s'étoit d'abord arrêté , pour paffer eit 
des lieux où les hérétiques fulTent moins féditieux , où il piit 
recevoir plus commodément les vifites de fes amis , & d'où 
il pût , comme du centre du royaume , envoyer fes gens dasis 
toutes les provinces, félonies néceffités qu'il découvriroit. 
Il étoit environ à fix lieues de Cracovie , lorfque ces dé- 
putés le joignirent. Quelques-uns de fes amis lui en avoient 
déjà donné avis par avance. Il les reçut très-civilement. Il 
hs pria de monter dans fon carroffe , & continuant toujours 
fon voyage , il leur demanda le fujet de leur députation. 

Us lui exposèrent en peu de mots, « Que leur république 
>i étoit en défordre depuis la mort du roi ; & que tout le 
)? monde y étoit fi fort occupé des foins de li diète qui fe 
j) devoit tenir dans peu de jours , qu'on n'avoit pas le temps 
» de fonger à honorer , ni à t:aitcr un grand cardinal &l un 
j) légat illuftre comme lui , félon la dignité & félon fon 
» mérite. Qu'il auroit même de la peine à éviter la haine 
î> &. les murmures de pluficurs , dans un temps de licence & 
j> de trouble ; & qu'il étoit à craindre , que s'il demeuroit 
w dans le royaume, il n'y arrivât quelque fédition. Qu.e 



GOMMENDON. LiVRE IV. i.^^ 

fe i3ans ces émotions populaires on perd ordinairement le 
î> refpedt & la raifon ; & qu'il fe renconrreroir peut-être 
» des momens fi fâcheux , que fa perfonne ne feroit pas en 
ff fureté. Que c'étoit pour ces raifons que les fénateurs & 
J> les chevaliers affemblés à Cracovie pour les affaires du 
" royaume, les avoient députés, pour le conjurer de 
» fortir hors de la Pologne , jufqu'après l'éleélion d'un nou- 
« veau roi. Qu'outre quâ cette retraire importoit à fa fu- 
5» reté , on pouvoit croire qu'il auroit cette complaifance 
w pour une nation qu'il a voit toujours honorée de fon ami- 
» tiê; & qu'il voudroit bien lui rendre encore ce fervice, 
î> qui leur étoit peut-être important , & qui leur feroit au 
5> moins très-agréable. 

« La députation avoit une apparence affez honnête ; & 
» l'efprit doux & civil des députés y apporta encore beau- 
» coup de modération. Commendon les écouta avec un 
« yifage tranquille , & leur répondit en fouriant , Qu'il 
»» étoit vrai qu'il avoit toujours eu une affeftion très-par- 
» ticulière pour la Pologne : que pour cette raifon , il leur 
î» favoit fort bon gré d'être OTtièrement occupés des foins 
» de leur alTemblée. Qu'il les remercioit de cette crainte 
« obligeante qu'ils avoient pour lui. Qu'il efpéroit néan- 
» moins être non-feulement en fureté , mais encore avec 
») honneur dans leur royaume. Que bien loin d"y caufer du 
») trouble & des féditions , il feroit connoître qu'il n'y de- 
» meureroit que pour y entretenir la paix , & qu'il y con- 
" tribueroit plus que tous les autres. Que pour la prière 
») qu'ils lui faifoient de fe retirer , fi le fénat en corps & 
î> tous les ordres du royaume lui avoient député pour ce 
3» fujet , il verroit ce qu'il auroit à leur répondre ; mais 
» qu'il n'avoit rien à démêler avec une aflémblée d'une 
>> feule province , qui étoit détachée de tout le relie de 
» l'état , & qui n'avoit nulle autorité, n 

Après leur avoir fait cette réponfe , il les traita fort ci- 
vilement & il les renvoya avec honneur , mais avec une 
honte qu'ils avoient eux-mêmes affez prévue. 11 continua 
fon voyage , & fe rendit en peu de jours à un monaf- 
tère proche de Siradie , ou il étoit fort commodément. 
Ce fut-Ià que je le trouvai à mon retour de la cour de 
l'Empereur. 



Qa 



244 ^ ^ Vie nu Cardinal 

Cffl;5= ==== y ga 

CHAPITRE VI. 

Comme C Empereur ruiru p.tr f.i Untcur toutes les prétentions du 
prince Erncft jon fils. 



A 



P R L s que l'Empereur m'eut permis de partir , & 
d'aller rendre la réponre qu'il m'avoit faite, il prit de nou- 
velles réfolutions, &. conduifit fort mal cette alFaiic qui 
lui étoit fi importante. Il fut abufé par quelques-uns de l'es 
courtilans, accoutumés à des complaifances ferviles , qui 
aiment mieux plaire à leurs Princes , en leurdifant des cho- 
ies agréables , que de les fervir en leur montrant la vé- 
rité. Ces flatteurs lui avoient donné tant de confiance, 
qu'il atteiidoit prelque que la Pologne lui envoyât une am- 
bafladc, & le conjurât de lui donner un Roi de fa famille. 
Il s'étoit fi bien laiile perluader du bon fuccès de cette af- 
faire , que lorfquc je l'exhortai de la prefler , & que je lui 
nommai plufieurs perionnes qui étoient contraires à fcs in- 
térêts , il me répondit que c'étoient des gens qui voaloient 
être priés , & qui cachoient leur bonne volonté , pour faire 
\ aloir les fervices qu'ils vouloient lui rendre. D'ailleurs , 
il reiblut de gagner les hérétiques par des promelfes , & de 
les engager dans fes intérêts , foit par une inclination puif- 
fante pour leurs opinions, foit par une défiance fecrètc qu'il 
avoit du pouvoir des catholiques. 

Mais rien ne ruina tant fes prétentions que fa lenteur & 
fa négligence ; car il étoit naturellement diificile à émou- 
voir. Il fe fit lui-même des difficultés; il voulut fonder toutes 
les intentions desPolonois, & s'affurer de l'affaiie avant 
que de lentreprendre. Ainfi il laifia refr:idir la première 
chaleur de fes partifans., manquant lui-même de cette ardeur 
& de cette généreufe hardiefie, qui décide prei'que toujours 
dans ces occafions. 11 ne voulut pas fe déclarer, qu'il n'eut 
reçu des nouvelles plus certaines : & comme il n'en recevoir 
aucune, parce que les frontières étoient exaclenient c;ar- 
dées , & qu'il étoit diiîicile d'entrer dans ce royaume , 
ou d'en fortir , il envoya des agens dans toutes les provin- 
ces, avec des infiru6Uons & des lettres de créance aux prin- 
cipaux feigneurs , pourreconnoitre leurs intentions , &pour 
les attii'er à fa brigue. 



CO MM END ON. LiVRE IV. 24 1 

Les inclinations des peuples avoient déjà commencé à 
paroître dans l'aflemblée de Cracovie dont nous avons 
parlé : car l'évêque de Plosko ayant ofé dire en opinant , 
que dans les doutes &: dans les difficultés qui naiffoient tous 
les jours , il falioit s'adrelfer à l'Empereur , comme à un 
Prince voifin , ami & allié de la Pologne ; tous ceux qui 
étoient prélens fe récrièrent contre ce prélat , & furent lur 
le point de le chaffer honteufement de i'affemblée. Pour les 
agens que l'empereur avoit envoyés , les uns tombèrent en- 
tre les mains des foldats qui gardoient les frontières; les 
autres furent découverts par ceux à qui ils s'adreffoient , qui 
craignoient qu'on ne les accufât d'avoir des intelligences 
avec les étrangers; ce qui étoit alors extrêmement odieuv. 
On obligea ces envoyés de dire publiquement ce que portoit 
leur commilîion. Tous ceux qui avoient eu quelque com- 
munication avec eux , devinrent fufpefts. Les amis mêmes 
& les partifans de l'empereur , fe trouvèrent dans la né- 
ceffité de produire les lettres qu'ils avoient reçues , & les 
propofitions qu'on leur avoit faites de fa part , de peur d'ê- 
tre foupçonnés , & de perdre tout le crédit qu^ils avoient 
auprès de la multitude. 

£n ce même-temps , l'abbé Cyre , religieux de l'ordre de 
Cîteaux, qui avoit été plufieurs années ambalTadeur de l'em- 
pereur près le roi Sigifmond Augufte , & qui s'étoit déguifé 
encavalier,pour folliciter plufieurs perfonnes confidérables 
du royaume , fut arrêté danslaPruffe. Seslettres furent inter- 
ceptées, fes inftruftions furent lues publiquement , & l'on y 
trouva toutes les propofitions, toutes les promefTes, toutes les 
conditions que l'Empereur faifoit à ceux defon parti. Tous 
ces envoyés ayant donc été arrêtés de tous côtés , comme 
des corrupteurs publics , le peuple conçut une telle averfion 
& contre l'Empereur &: contre toute la Maifon d'Autriche, 
que c'eût été fe rendre extrêmement fufpe6t , que de 
feire quelque propofition en leur faveur. On donna de gran- 
des louanges à ceux qui avoient arrêté ces agens , & à ceux 
qui avoientrefu lé de recevoir leurs lettres, ou d'avoir au- 
cun commerce avec eux. De forte que la nécefnté oii s'é- 
toient trouvés plufieurs feigneurs , de méprifer & d'ofFen- 
fer l'Empereur , leur impofoit une autre néceflité de le crain- 
dre , & de fe détacher de ion parti. Tout l'ordre & tout l'é- 
tat de cette affaire ayant été renverfé, ce Prince attendit 

Q3 



24^ La Vie du Cardinal 

lorg-temps ceux ((u il avoit envoyés, & ne fit partir Tes ani- 
ban'adcurs, qifap;cs que chacun eut pris fa rolblution, & 
que les brigues turent tonnces dans la Pologne, 

Ces ambairaileurs lurent Guillaume Rolemberg &: Per- 
rerftin , illuitres par leur mérite & par le rang qu'ils tenoient 
dans le loyaunie de Bohème. Ils partirent avec un train fort 
magnifique ; mais ils ne furent pas plus heureux que ceux 
qui avoicnt été envoyés auparavant. Le palatin de Sando- 
mire , qui avoit toujours été fort oppcfé aux prétentions de 
TEmperour , ayant fu précifément le temps qu ils dévoient 
arriver, ie rendit fur la frontière par ordre du fénat , & 
tâcha de les empêcher d'entrer dans le royaume, jufqu'à ce 
que la diète fut affemblée , &. qu'ils puffent avoir une audience 
publique. 

Comme ils s'obftinèrent à paffer outre , proteftant qu'ils 
alloient faire au fénat & aux états du royaume des pro- 
portions très-avantageufes aux deux couronnes , le pa- 
latin y confentit, & les conduifit fort civilement à San- 
domire. Là , fous prétexte de leur donner des gens pour les 
lervir , il leur en donna pour les garder. 11 les reçut avec 
honneur dans fon palais , & les y retint comme dans 
une honnête prifon; enforte que perfenne ne pouvoir 
entrer chez eux , ni en fortir , que par fon ordre , ou par 
fon confentement. 

Les ambalTadeurs furent fort furpris & fort ofFenfés de 
cette violence ; & jugeant qu'ils ne pourroient , ni par pro- 
meffes, ni par aucunes conditions adoucir l'efprit du pala- 
tin irrité contre l'Empereur , ils attendirent qu'il fût allé à 
l'affemblée des chevaliers de cette province , & ils fortirent 
fecrètement de Sandomire un peu avant le jour. Mais dès 
que le palatin & les chevaliers afTemblés apprirent la nou- 
velle de leur fuite , ils envoyèrent des gens pour les arrêter. 
On les rencontra à une journée de Sandomire ; on redou- 
bla leur garde , & l'on donna ordre de leur fournir tout ce 
qui leur feroit néceffaire. Ainfi on îeur rendoit beaucoup 
d'honneur , en leur otant la liberté , & on les traitoit comme 
des hôtes , en les retenant comme des prifonniers. 

Ils fe trouvèrent dans cet embarras , fans pouvoir exé- 
cuter les ordres de leur maître : & comme rien n'étoit fi 
fufpeft ni fi odieux que d'avoir commerce avec eux , pcr- 
ibnne n'ofoit leur parler ni les viûter j &l quoiqu'ils euf^; 



ÇOMMENDON. LlVRE IV. 247 

iknt envoyé fecrètement quelques-uns de leurs domeftiques 
pour foilicitcr les chefs des hérétiques , ne pouvant avoir 
aucun commerce avec le légat , ni avec les amis qu'il leur 
a\ oit préparés , toutes les etpérances de l'empereur & de 
fon fils furent ruinées. 

Cependant Radzivil & Cotchevic avançoient les affaires 
(dans la Lithuanie , fuivant les me Cures qu'ils avoient pri- 
iès. Ils favoient que le légat n'étoit pas forti du royaume , 
& que j'étois allé à Vienne à grandes journées ; mais après 
avoir attendu long- temps la réponfe de l'empereur , ils 
crurent que fon affaire étoit manquée. Ils furent que {qs 
envoyés avoient été arrêtés en plufieurs endroits ; que le 
religieux de Citeaux avoit été furpris , & que fes lettres 
<le créance avoient été lues publiquement ; que les ambaf- 
iadeurs étoient comme prifonniers ; que les elprits des peu- 
ples étoient aliénés , & que l'empereur & fes partifans 
étoient en très-méchante réputation. D'ailleurs, ils ne re- 
cevoient ni lettres ni courriers. 11 s'étoit répandu un bruit 
fâcheux , que les ambaffadeurs d'Allemagne ne s'adreffoient 
prefque qu'aux hérétiques ; & qu'ils avoient offert en vain 
trente mille écus d'or à un hérétique , nommé Zaffragneti , 
qui avoit quitté le rang de fénateur pout defcendre à celai 
de chevalier , & qui s'étoit acquis par cette action popu- 
laire un grand crédit & une grande autorité dans cet or- 
dre. Toutes ces raifons obligèrent les Lithuaniens d'aban- 
doiîner leur première réfolution ; & de prendre d'autres 
mefures. 

Le bruit qui cour oit dans la Pologne , que les impé- 
riaux avoient des intelligences avec les protertans , offenfa 
■fi fort les catholiques , que l'évêque de Cujavie &■ Laslci , 
qui dévoient conduire toute la brigue du prince Erneft , fe 
plaignirent qu'on les avoit méprilés , & fe joignirent a%'ec 
les Sborowis , pour faire élire Henri , duc d'Anjou , frère 
du roi de France : û bien que lorfque la diète fut affem- 
blée , & que les ambaffadeurs virent le mauvais état de leurs 
affaires , ils ne firent pas di.iiculté de dire que l'empereur 
avoit été abuié par des flatteurs , qui lui avoient donné 
trop de confiance , & qui lui avoient perfuadé que le fuc- 
cès de cette affaire étoit infaillible, ^ 

Ils reconnurent alors l'aveuglement de ce prince , qui 
dans une affaire de cette irnoortance , avoit plutôt écouté 

Q4 



24^ Î'A Vie du Cardinal 

les rôvorios do quelques courtifans mal intormos , que le 
avN tidcllcs (lo Coininciulon , qui lui recomniandoit le (o\n 
ik la dilis;oncc ; Ci: ils commenceront , mais trop tard , à 
caioirerles catholiques, qu'ils avoieiit négligés auparavant. 
On ne voyoit que courriers dépêchés , que lettres écrites 
do la main do l'empereur. On n'entendoit que belles pro- 
pofifions , que promelTos mainnitiquos ; mais les peuples 
ctoient déterminés à un autre choix. 

On ajoute , que pour comble de malheur , les Allemands 
trahirent eux-mêmes leurs intérêts : car les ambafladeurs 
dos élei51eurs , qui étoient venus pour favori fer l'éleflion du 
prince trnoll , lollicitoient pour lui publiquement , & lui 
rcndoient do mauvais olKces en particulier. Plufieurs gentils- 
hommes do Bohème , qui étoient à la fuite dos ambafla- 
deurs do l'empereur , s'étoient rendus affez agréables aux 
Pv>lonois ; & comme ils parlent le même langage , ils fe 
trouvoicnt ordinairement mêlés cnfemble dans lesfeftins, 
& fe difoient leurs fentimens avec beaucoup de familiarité. 

Ce droit fi fpécieux do fe choifir un roi , qu'ils voyoient 
dans la Pologne , leur remettoit dans l'efprit celui dont ils 
jouifToient autrefois , & qu'ils avoient malheureufement 
perdu. Ils louoient l'ancienne grandeur de leur pays ; & 
fe plaignant d'avoir lalfle perdre leur liberté & leurs pri- 
vilèges , Si do s'être laifles charger do tributs & d'impôts , 
ils n'oublioient rien do ce qui anime ordinairement les peu- 
ples, lis exhortoient les Polonois de conferver leurs droits , 
&i leur faifoient craindre la même oppreflîon & la même 
fervitudo. Quoique ces chofes fuffont dites dans la chaleur 
du vin , elles ne laiifèrent pas de faire beaucoup d'imprcf- 
iion , & d'irriter plufieurs efprits dohans & jaloux de leur 
liberté , qui craignirent de tomber fous la domination des 
Allemands. 

gg^ - ==jfea 

CHAPITRE VIT. 

Des Princes qui préiendoient au Royaume. 



I 



L y avoit plufieurs princes qui prétendoient à cette 
ouri 'nno , & ils étoient tous d'une naiffance & d'un rang 
à y pouvoir afpirer. Comme il n'arrive pas fouvent qu'un 



c 



COMMENDON. LiVRE IV. 1^.4^ 

fi ^rand royaume fe trouve expoie aux brigues &à l'am- 
bition des étrangevs , cLacun faifoit fon parti , & tâchoit 
de gagner le peuple , qui n'avoit jamais connu , ni vu au- 
cun de ceux qu'il devoir choifir pour maîtres, & qui n'en 
^ouvoit juger que par des bruits légers & confus , & par 
une réputation peut-être trompeufe. 

Le premier qui fut propofé , fut le Grand-Duc de Mof- 
covie. Ses états voifins de la Pologne s'étendent depuis 
le Boriilene , qui les fépare de la Lithuanie , jufqu'aux ex- 
trémités du feptenrrion , & aux rivages de la mer glaciale ; 
& de l'autre côté , depuis les frontières de la Suède & le 
détroit de Finlande , jufqu'à la mer Cafpienne , & juTqu'au 
fleuve Tanaïs. Ils contiennent plufieurs nations barbares 
& fauvages , & même quelques provinces des Tartares , 
qui ont été conquifes depuis quelques années. Les Polonois 
foubaitoient celui-ci plus par intérêt que par inclination. 
Il leur étoit honorable d'avoir un roi qui fût maître de 
tant de peuples différens ; mais ils craignoient l'efprit fa- 
rouche & cruel de ce prince , accoutumé à commander 
avec orgueil , & à ne fuivre d'autres lois que celles de 
fbn caprice. 

Quelques-uns jetoient les yeux fur fon fils , fondés fur 
ce que le roi Sigifmond difoit ordinairement , que les Po- 
lonois ne doivent choifir pour leur rois que des princes 
du feptentrion. Mais ces Mofcovites , qui font naturelle- 
ment orgueilleux & barbares , ne daignèrent pas envoyer 
des ambaifadeurs pour demander le royaume ; & Cotche- 
vic qui étoit leur ennemi déclaré , éloigna par fon crédit 
toutes les proportions qu'on fit pour l'un & pour l'autre. 

Le fécond fut le roi de Suède. Il avoit fujet d'efpérer 
qu'on auroit quelque égard à l'alliance qu'il avoit avec la Po- 
- Jogne. Il avoit épouié une fœur du roi Augufte ; il en 
avoit eu des enfans. Il pouvoir unir deux royaumes piiif- 
fans contre les Mofcovites leu s communs ennemis. Il avcit 
été élevé dans les doctrines nouvelles ; ce qui le rendjit 
agréable aux hérétiques. 

Le duc de Prufîe avoit une brigue afîezconfidéraUe. U 
étoit fort jeune ; il n'avoit ni efprit , ni îanté ; & n'étant 
pas encore en rge de gouverner fes états , il avoit mau- 
vaiie grâce d'en demander d autres. MaisFiileî , & ceux 
de fon parti ne coiifidéroie.nt ni fon enfance , ni fa foi' 



a^o La Vir du Cardinal 

bk'ilc de corp<î &: d'clprit. Ils ne dcm;jndoicnt qu'un roi 
qui fut ennemi de la reliu;ion catli-lique , & (|ui leur fût 
obligé de la royauté. Ils irouNoieiit celui-ti fort commode 
peur eux , & ils fe dilpoloient à le hiirc éliie , eipérant 
qu'ils lui laill'eroient le titre de roi , & qu'ils fe réferveroienu 
dons lui 1 autorité fouvcraine. Quelques-uns ont tiu que 
ce prince avoit acheté fort chèrement l'elpérance ciu'on lui 
donnL>it , & que Firlei avoit reçu une ùmime d'art;ent 
confulérable, dont il avoit befoin alors pour pouffer vigua- 
reufement fes deffeins. 

Il y avoit des liéréticjues qui nommoient le comte d'Anf- 
pach , de la maiion de Brandebourg. D'autres follicitoient 
pour le duc de Saxe , prince d'une Jluftre nailTance & 
■ dune grande confulération dans l'Allemagne , mais le peu- 
ple avoit de Tas erfion pour les Allemands , à cauie de la 
différence d'humeur , & de certaine émulation qui fe trouve 
ordinairement entre des nations voifines. 

Quelques-uns propoferent Etienne Battori , qui a\oit 
cté élu depuis à la principauté de Tranfylvanie , en la 
place de Jean , qui étoit mort dans fa première jeupeffe. 
Mais Battori étant à peine établi chez lui , ne trouva pas 
à propos de chercher un nou\'cl établiffement , & fe défilla 
<le fa demande. Il fut élu deux ans après. La fortune , qui 
accompagne quelquefois la vertu , lui fut fi favorable , 
qu'étant né de parens vertueux , mais pauvres , & fe voyant 
méprifé , il s'infinua , par fon efprit & par fes bonnes qua- 
lités , dans l'amitié du prince de Tranfylvanie. D'abord il 
n'eut autre deffein , ni autre ambition , que de mériter i'e& 
bonnes grâces , ôi d'acquérir par fes bienfaits un peu de 
bien , pour vivre avec quelque honneur dans fon pays. 
Mais il fut plus heureux qu'il n'avoit efpéré ; & il parvint 
à être lui-même prince de Tranfylvanie , & peu de temps 
après , roi de Pologne. 

Jean fon prèdéceffeur étoit fous la protection du Grand- 
Seigneur, & fa province étoit tributaire des Turcs : auffi 
par les grands fecours qu'il en recevoit , il fe faifoit crain- 
dre , & il avoit pris le titre de roi de Hongrie. L'empereur 
Waximiiien en avoit été fort offenfé ; mais quelques grands 
que fliffent leurs différents , ils ne fe décidoient point par 
le fort des batailles , ou par des guerres réglées , mais par 
^t'S courfes , 6^ pir des uruptions qu'ils ikii'oicnt les uns 



COMMENDON. LiVRE IV. 2^1 

& les autres fur leurs frontières. Pendant ces divifions , 
plufieurs paflbient d'un parti à l'autre , félon leurs intérêts , 
oti félon leurs caprices ; car ces peuples font naturellement 
inquiets & portés au changement. Les Tranfylvains & 
%e prince lui-même avoient été infeftcs de la contagion du 
temps , & s'étoient féparés de la communion de l'églife 
catholique. Mais on peut donner cette double louange à 
Battori , qu'il n'abandonna jamais , ni la piété qu'il devoit 
à Dieu , ni la fidélité qu'il devoit à fon prince. 

Il y eut quelques Polonois qui jetèrent les yeux fur le 
comte de Rofembert , de la noble maifon des Urfins , qui 
étoit ambafladeur de l'empereur. Il étoit très - confidéré 
dans la Bohème ; fes biens égaloient fa naiflance ; & fou 
courage & fa vertu égaloient fes grands biens. Mais la fi- 
délité qu'il devoit à l'empereur l'emporta fur l'ambition 
qu'il pouvoir avoir , & il ne voulut pas qu'on fit aucune 
mention de lui dans l'affemblée. 

Il y avoLt deux jeunes princes qui furpaffoient tous les 
autres en noblefle & en mérite , Erneft , fils de l'empe- 
reur , & Henri , duc d'Anjou , frère du roi de France. Ils 
étoient illuftres par leur naiffance royale , par leur atta- 
chement à la religion catholique , & par la réputation qu'ils 
s'étoient acquife par les grandes aftions qu'ils avoient fai- 
tes. Mais la puifTance de l'empereur , la commodité du voi- 
fmage , & les affedlions des catholiques de Pologne que 
Commendon avoit ménagées , auroient donné de grands 
avantages au prince Erneft , fi Maximilien eût pu fe ré- 
foudre à entreprendre l'affaire avec chaleur , & à fuivre 
les avis qu'on lui avoit donnés , comme nous avons déjà 
remarqué. 

g^ ^=^-^^== — — ==y?a 

CHAPITRE VIII. 

La brigue du Duc d'Anjou ejl la plus conJidérabU, Les 
hérétiques tâchent de traverfer fon éU£lion. 

X-i E duc d'Anjou , qui fut élu du confentement univer- 
sel de tous les ordres , fut d'abord propofé fans delTein. II 
eft certain que de tous ceax qui le nommèrent & qui l'é- 
lurent , i| ja'y en eut pas un feul qui l'eût counu , ni mêmQ 
«jui l'eût vu. 



'î ç 1 La \' 1 e nu C] a r n i n a l 

11 y nvi-»it cil Pologne un nain , Poloiiois de n.'ition ^ 
nomme Craloski ,(iui avoir été mené en I-'rance tlèsi'a jeu- 
nelVe. Comme il étoir cxrraordiiiaircmcnt petit , & qu'il 
avoit lie l'e'.prir , on le d.MUia à la reine , & il (ervit lonr,- 
teinps de divertilltfment à toute la niailon royale. Il etoit:# 
adroit , & il a\\)it plus de prudence & plus de conduite 
quow n'en attendait d'un A petit homme. AulH méMai;ea-t- 
U n bien fes affaires, qu'en peu de temps il amalla du Lien, 
&: il devint riche. Etant dans un âge plus avancé, il voulut 
revoir (on pays &: avoir la confolation de connoitre lés 
parens, & d'en être connu avant fa mort. Il arriva donc 
en Pologne dans le temps qu'Augufle étoit encore en vie. 

Tous les feigneurs prenoient plaifir à le voir & à lui de- 
mander des nouvelles de la cour de France ; & dins tous 
leurs feftins où il fe trouvoit ordinairement , ils lui faifoient 
mille queftions. H répondoit à tout avec efprit ; il les entre- 
tenoit des coutumes de cette cour galante & magnifique , 
de la grandeur du roi , des forces & des richefles du royau- 
me, & particulièrement du mérite & de la valeur du duc 
d'Anjou , qui commandoit les armées du roi fon frère , & 
qui t(!Ut jeune qu'il étoit , avoit déjà remporté de grandes 
> itfloires fur les hérétiques de France , qui fe révoltoicnt 
prefque tous les ans. 

Après la mort du roi de Pologne, comme on neparloit 
que du choix d'un nouveau roi, cet homme faifoit par-tout 
J'éloge du duc d'Anjou , & follicitoit ouvertement tous les 
grands à choifir ce prince fi bien fait & fi généreux. Enfin, 
quelques- uns des chefs de la noblefTe furent touchés des 
louanges quils entendoient. Ils en parlèrent aux Sborowis, 
qui app^ou^■èrent la propofition qu'on leur fùifoit ; & par 
l'avis d'Aiidré Sbcrowi , ils envoyèrent ce nain à la cour 
de France , avec des lettres au roi & au duc , par lefquellcs 
ils les exhortoicnt d'envoyer promptcment des ambaffa- 
deurs en Pologne pour demander le royaume , & s'cnga- 
geoient à rendre tous les fervices qu'ils pourroient , par 
eux-mêmes & par leurs amis. 

Lesefprits étoient fi aigris contre lamaifon d'Autriche, 
qu'ils abandonnèrent le prince trneû, (|u'ilsavoient dans 
leur voifmage , qui avoit été élevé prefque lous leurs yeux , 
Quidefcendjit de tant de rois & de tant d'empereurs; qui 
avoit toutes les qualités néccffaires peur régner , qui s'of- 



COMMEKDON. LiVRE IV. 253 

froit , & qui demandoit lui - même cette couronne , pour 
élire un prince inconnu , éloigné de leur pays , qui ne pen- 
foit prel'que pas à le mettre Tur les rangs. Craloski ne man- 
qua pas d'animer la cour de France , qui ne mépriia ni le 
courrier , ni ceux qui l'avoient envoyé. On le fit partir 
aulîî promptement qu'il étoit venu , avec ordre d'affurer lei 
Polonois que les ambaffadeurs de France arriveroient en 
peu de temps. 

En effet les François fe fervirent de l'occafion ,foitp3r 
un ei'prit d'émulation contre la mailbn d'Autriche , loit 
par une certaine gloire de nation , ellimant que c'étoit une 
belle chofe que des peuples belliqueux vinffent des extré- 
mités de l'Europe demander des rois à la France. D'ailleurs 
le roi Charles , piqué d'une fecrète jaloufie , ne jugeant 
pas qu'il fut honnête , ni fur de faire éclater fon refienti- 
ment, & d'abattre la puiffance de fon frère, & croyant 
pourtant qu'il étcit expédient pour fon repos & pour celui 
de fon royaume , de ne la fouffrir pas davantage, étoit bien- 
aife de l'éloigner fous des apparences d'honneur , & de dé- 
charger la France d'un prince qui y étoit preiqiie auffi lOi 
que lui. 

Sa réputation s'augmentoit tous les jours dans la Polo- 
gue ; mais le grand éloignement des lieux , & le peu de bri- 
gue qu'on a voit fait pour lui , fai- oient croire qu'on ne le 
propofoit pas tant pour l'élire, que peur l'oppofer au prince 
Erneft. Mais lorfqu'on fut que les ambaffadeurs de France 
étoient déjà arrivés fur la frontière , & qu'on entendit les 
promeffes qu'ils publioient , & les bruits avantageux qu'ils 
faiibient courir parmi le peuple , toute cette grande aver- 
fion qu'on avoit conçue contre l'empe.eur , fe tourna en 
faveur & en amitié pour le duc d'Anjou. 

Cotchevic , Radzivil & Laski même , q-ui avoient offert 
leur crédit à Maximiiien, fe rangèrent du parti du peuple ; 
foit parce qu'ils croyoient avoir été méprifés , foit parce 
qu'ils efpéroient d'être amplement récompenfés. Toutcon- 
tribuoit à la gloire du François ; & les louanges qu'on lui 
donnoit , & la haine qu'on avoit pour les Allemands. Enfin , 
tous les fénateurs, les cevaliers, les catholiques, les hé- 
rétiques fe trouvèrent dans une telle difpofition de le fer- 
vir , que û l'on eût d'abord affemblé la diète , il auroit été 
infailliblement élu par les fuffrages de tout le royaume , 



c^4 ^ ^ "^i^ ^" Cardinal 

laiis qu'oïl eût fait aucune mention des autres : tant li multi- 
tude le laille emporter , lorsqu'elle elt une l'ois prévenue. 
Le temps diminua un peu de cette ardeur , car le royaume 
fut vacant un an entier , 6: la nouvelle de la mort de Gal- 
pard dj Coliu,ny , fi: du maflacre des huguenots en divev'i 
endroits de la France , eflaroucha les hérétiques. Ce Co- 
ligny avoit Lnfedté une partie de ce royaume des erreurs 
contai^ieules de l'hérélie de Calvin , qui fait profelîion de 
ne craindre ni les lois, ni les magirtrats ; de foutenir Tiin- 
picté par la force & par les armes, & de préférer ("es Nai- 
nes imag'mations à tous les droits divins & humains. 11 
s'étoit mis à la tète de ces hommes fédirieux , & les animant 
à la guerre & à la révolte , il avoit fait couler par toute la 
France le lang de les citoyens : & pai les troubles funeAes 
de fon pays , par les meurtres & par la défolation d'un 
royaume li floiiflant ,ilétoit parvenu à une fi grande puif- 
fance , qu'elle étoit formidable à fon roi mcme. tnfin per- 
fonne n'avoit jamais attaqué fi puiflamment la maifon roya- 
le ; perfonne ne l'avoit réduite li près de fa ruine. 

La reine mère réfolut de fe défaire d'un ennemi fi 
dangereux : & foit qu elle ne trouvât point d'autre moyen 
d'arrêter les défordres publics , foit qu'elle eut appris qu'il 
vouloit opprimer toute la famille royale, & qu'elle voulût 
le prévenir , elle l'attira à Paris avec les principaux de 
fon pa.ti, par des apparences de paix & de réconcihation. 
Elle le fit tuer , & avec lui un grand nombre de fes fecta- 
teurs. Ce maffacre anima les hérétiques de Pologne contre 
Henri. Comme on favoit qu'il étoit ennemi déclaré de Co- 
ligny & de fa fe^te , on lui imputoit cette action violente ; & 
fi Ton n'eut adouci les efprits, ou û les Catholiques euflent 
été moins fermes , û feroiç fans doute arrivé quelque grand 
défordre dans la diète. 

Les hérétiques donc ne fongèrent plus qu'à favorifer le 
roi de Suède ; mais comme ils n'avoient ni affez de crédir 
pour attirer le^ Catholiques à leur parti , ni alTez de force 
pour leur réfifter , ils entreprirent de les défunir , & de leur 
faire perdre cette ardeur qu'ils avoient pour les intérêts 
de la France. Dans toutes les affemblées ils faifoient de 
grands dilcours au peuple , & lui repréfentoient fort au 
long, a Qu'il y avoit parmi eux des feigneurs d'une naif- 
j) lance trés-iÛuftre , qui ne cedoiem à aucun prince étran- 



C o M M E N B o V. Livre ï V. 2 5 f 

» ger ; qui avoient de l'erprit & de la majefté , & qui étoienr 
»> beaucoup mieux inftruits des lois de leur république , que 
« tous les autres. Qu'ils dévoient élire un roi qui fut élevé 
I) dans leurs coutumes , qui aimât le royaume comme fa 
î> patrie , & les fujets comme fes citoyens , plutôt qu'un 
« prince qui jouît de la Pologne comme d'un royaume de 
» hafard. Que leurs ancêtres , dans une pareille occafion , 
j> embarrallés du choix qu'ils avoient à faire , à caute des 
î) brigues différentes de pliuleurs princes , avoient mieux 
« aimé élire un Polonois nommé Piaft , d'une condition 
» baffe & obfcure , que de i'e foumettre à des étrangers. 
3> Qu'ils n'avoient pas eu fujct de fe repentir de cette éiec- 
j> tion , & que 1 état s'étoit bien trouvé de fa pollérité du- 
w tant pîufieurs fiécles. Que c'étoit une honte d'avoir re- 
« cours à des peuples qui ne font ni plus fages , ni plus vail- 
» lans qu'eux ; &i de préférer des princes éloignés , incon- 
» nus , & eftimés fur la foi de leurs partifans & de quel- 
3> ques bruits vagues & incertains , à des gens d'une vertu 
j) éprouvée , & dans la paix & dans la guerre. Que c'étoit 
« déclarer à la face de, toutes les nations , qu'il n'y avoit 
ï> pas un feul Polonois qui fût capable de règiier. Qu'ils 
» avoient tort de vouloir s'abandonner à la conduite d'un 
» roi , qui ne iàuroit ni les lois , ni les coutumes , ni le lan- 
îj gage du pays. Qu'ils ne pourroient fe réfcudre à obéir 
« à un fouverain , dont ils n'entendroient pas les comman- 
î> démens. Qu'il ne pourroit lui-même faire obferver des 
») lois qu'il ne fauroit pas. Qu il falloit donc oublier cette 
» difcipline , ces ordonnances , ces lois qui avoient rendu 
« cet empire fi floriffant , pour apprendre des droits & des 
« ufages nouveaux , & des manières étrangères 35. 

Par ces difccurs , les hérétiques tâchoient de défunir les 
Catholiques , de trouver quelque ouverture pour l'exécu- 
tion de leurs deffeins , & de faire élire un roi qui pût leur 
être favorable. Ils euffent fans doute ému les efprits des 
peuples , fi les chefs du parti contraire n'euffent repréfenté 
avec beaucoup de fermeté , qu'on ne pouvoit élire un fei- 
gneur de leur nation , fans expofer l'état à de grands dé- 
fcrdres. Qu il n'y avoit perfonne parmi eux , de qui la vertu 
& la fortune fuffent fi éminentes , que les autres vouluffent 
le reconnoître. Que ce feroit une occafion de guerre civile, 
Que ce qu'on leur vouloit perfuader , étoit véritable ; mais 



156 La Vie du CARDiVAr. 

que l'éxecution en étoit très-dillicile & tr«Js-dani];ereufe ; 
èi que ceux qui failbient ces propofitions , a\oient plus 
(!'ég;iid à leurs iiucièis paiTiculiers , qu'.j la trajiquiliité 
publique. 

L\i:clievéquc do Gnefne fe déclara hautement contre 
leur ambition èv contre leurs vaines elpcrances. « Qui trou- 
ï» verez-vous parmi nous , difoit-il , tjui veuille céder aux 
n autres? Quand nous céderions même préientemenr , 
»» quelle autorité pcni'ez - vous qu'aura ce nouveau ro' , 
" lur des peuples qui l'ont vu fortir de fa condition privée ? 
w Ce fut une tolie de nos pères d'avoir autrefois choifi pour 
M roi un homme d'une très-obicure nailfance , pour termi- 
» ner leurs différents. Mais ces folies ne réuiriifent qu'une 
» fois. L'état préfcnt des affaires n'a pas befoin d'un tel 
n chef. 11 nous faut un prince d'une famille royale, qui ait 
ï> un tiain de roi , qui loit inÛruit dans l'art de régner , & 
" à qui peifonne ne puiffe refufer d'obéir ». Ainfi l'on 
commença à parler de la diète j & les premières contefta- 
tions ne fu'-ent pas fur le fujet du roi qu'il falloit élire, 
maisparquiildevoit être élu, ciiacun voulant s'attribuer ce 
droit , & s'acquérir la faveur du nouveau roi par fes fervices. 

S^- - ■ — == =^f^ 

CHAPITRE IX. 

Entrcprlfc dis Hérétiques, qui fc nommoierii les Confédérés. 



c 



Ependant chacun fe difpofa pour réle<5lion d'un 
roi. On convint (|uc les états du royaume s'aflembleroient 
au commencement du mois de Juin , pour déterminer le 
temps Se le lieu de la diète. Car toute la noblefle du royaume 
a droit de l'uffrage , fans aucune dilTérencecie biens , d'hon- 
neur ou d'autorité. Il fe trouva grand nombre de fénatcurs 
& de chevaliers, lorfqu'cn dllibérala-defTus. Lesav'is fu- 
rent différens. Ceux de Litluianie vouloient que cette 
auemblée fe tint au mois de Mai dans Varfovie , qui eft une 
ville de leur province ,fituée fur la frontière de la Rullic. 
Pour le temps , on s'accommoda aN'ec eax ; mais pour le 
lieu on ne voulut point le changer , & l'on marqua une 
grande plaine que la Viilule fépare de "Varfovie. Ou- 
tre que cet endroit eft comme le centre du royaume , 



COMMENDON. LlVRE IV, iç^ 

& le milieu entre la Pologne & la Lihtuanie , Commen- 
don avoit confeillé à fes amis de le choilir , parce qu'il étoit 
-dans une province entièrement Catholique ; car il n'y avoit 
point de noblefle d'une religion plus pure & moins lulpede 
que celle de Mazovie. 

Cette prévoyance fut très - utile dans la fuite : car les 
Mazoviens invités par la commodité du lieu , fe trouvèrent 
en très-grand nombre dans les affemblées , au lieu que plu- 
iieurs hérétiques difperiés ne pjuvoient y venir des parties 
les plus éloignées du royaume, à caufe de la dépenfe & de 
l'incommodité du voyage. Ainfi les Catholiques étoienc 
encouragés , voyant que leur nombre étoit notablement 
augmenté. 

Après qu'on eut déterminé le temps & le lieu de la diète , 
& toutes les autres chofes les plus nécefîaires , plufieurs des 
principaux s'étoicnt retirés chez eux , avant que l'afTcmblée 
fût terminée. Mais les hérétiques , qui n'a voient prefque plus - 
d'efpérance de pouvoir élire un roi de leur fede , & qui 
voyoient que le parti des Catholiques étoit plus nombreux 
& plus puiifant , avoient délibéré entre eux fort fecr^tement 
de pourvoir à leur fureté , & de fonger à leurs intérêts com- 
muns & particuliers , en forte que le roi qui feroit élu , ne 
pîit les affujettir aux ordonnantes très-févères qui étoient 
établies dans la Pologne contre les dSferteurs de l'égllfe Ca- 
tJiolique, ni procéder contre eux par la voie dci peines & des 
fupplices. Ils jugeoient bien qu'il y auroit de l'indiicrétion , 
Si. même de l'infolence à demander que ces lois fuffent abro- 
gées. Ils trouvèrent le moyen d'arriver à leur iin , fans dé- 
couvrir leurs deffeins , & d'éluder la force & la rigueur de 
ces ordonnances, fans en faire aucune mention. 

Ils avoient obtenu , au commencement de l'affemblée , 
que tous les ambaffadeurs des princes étrangers Ibrtiroient 
en ce temps-là de Varfovie , de peur que par leurs intel- 
ligences & par leurs brigues , ils ne retardafletit , ou ne 
troublaffent les affaires du royaume; & qu'ils ne revien- 
droient que peu de temps avant l'ouverture de la diète , 
pour faire leurs proportions. Perfonne ne fjupçonna qu'il 
y eût du delTein caciié , & leur avis fur généralement ap- 
prouvé. Mais leur intention étoit- d'obliger Commendon 
de fortir de Varfovie , parce qu'ils favoient bien qu'il dé- 
cou vriroit tous leurs artifices , & qu'il renverferoit tous 
Tome 1. Siconde Punie. R 



^^8 La \ie du Cardinal 

leurs dcircms. Apr^s qu'on eut fait des ordonnances pour 
la paix & pour la lurctc pul.lique , & que tout le monde le 
tilt obli|»é par Icrment 6: par écrit , qu'on ticnd oit pour 
ennemis de la jatric tous ceux qui leroient quelque vio- 
lence, les litrctiques pr rent le iolii d'en drelVerla K rmule. 
Ce décret étoit très-néceriaire,& il avoir toutes les ap- 
parences de paix , d'amitié & de zèle pour le bien puLlic. 
Alais ils y avoient inlêré fort adroitement un article , par 
lequel ils rétablilU ient qu'à lavenir nul ne pounoit crie 
reciierciié pour avoir quitté fa religion , & poi r en avoir 
cmbrallé de nouvelles; & qu'il fcroit libre à cl acun d'avoir 
dwS lentiniens tels (|u il voutlroit , & de fervir Dieu à fa 
uKiiiière, pourvu c[u elle fut lionnète. Us avoient enveloppé 
cette impiété fous des termes fi propres & fi (pécieux , que 
quelques-uns , trompés de cette apparence, & de ces noms 
de paix & de fureté publique , fignèrent cette ordonnance, 
a\ aiit que d'en avoir connu l'artifice. 

Lorlqu'on s'aperi;ut de leur defl'ein , les évêques qui 
étaient piéi'ens, demandèrent du temps pour examiner les 
articles du décret : mais à peine purent - ils l'obtenir. Les 
hérétiques firent de grandes inltanccs , & proteOèrent hau- 
tement qu'ils ne fouiîriroient jamais qu'on tint la diète 
pour PéletStion d'un roi , fi l'on ne leur donnoit des aflu- 
rances de pouvoir vivre furement dans leur commune 
patrie. Qu'ils n'étoient pas réfclus d'attendre qu'on en- 
treprit contre eux ce qu'on avoit entrepris depuis peu 
contre Gafpard de Coligny , & contre une infinité d'iion- 
nétes gens qu'on venoit de mafl'acrer en Fiance, lis paru- 
rent fi irrités, & menacèrent fi fièrement de prendre les 
armes , & de- fe venger de ceux qui leur refuîéroient cet ar- 
ticle dtt fureté , qu'ils en vinrent prefque à la violence & à 
la.fédition. 

■ Les évéques rie Cdnfentirent pas à unechofede mauvais 
exeiuple; mais ils ne s'y oppcfèrent pa'i aulTi vigoureuremcnt 
cju'iis dévoient: & dans lU"crairtre qu'ils eurent des dcfor- 
dies qui pouvoient ariivei'- , les uiis fe difpenfèrent de fe 
tro^\ er au fénar , les autres lé retirCrent de Vaifovie. Ucan- 
g€ , archevêque de Gnefne, chef du clergé & du fénat, 
donr nous avofts déjà repréfenté l'^prit & les mœurs , de- 
maiida deux jours pour y penfer, avouar.t qu'il ne pouvoit 
le déterminer fi promptcuient dans uneafiairede cette im- 



COMMENDON. LiVRE IV. 2J9 

portance. Les hérétiques lui accordèrent fort volontiers le 
temps qu'il demandoit , parce qu'ils erpéroient que ce pré- 
-lat , qui leur avoit donné tant de maïques de l'inclination 
qu'il avoit pour leur parti , feroit bien-aife de fe déclarer 
pour eux dans une occafion fi favorable. Les Catholiques 
craignoient , avec raifon , qu'il n'approuvât une chofe qu'il 
avoit lui-même autrefois propofée ; & comme le doute & 
l'incertitude , en matière de religion , étoit déjà une ei'pèce 
de défertion , ils prévoyoient tous les troubles & tous les 
dangers qui menaçoient l'état. 

J'étois alors à Varfovie , où Commendon m'avoit en- 
voyé , pour faire favoir fes intentions à quelques-uns des 
principaux de l'affemblée , & pour obferver tout ce qui s'y 
faifoit , & toutes les mefures qu'on y prenoit pour l'élec- 
tion du roi. Dans une conjonfture fi douteuie & fi im.por- 
tante, j'allai trouver tous les évêques, & particulièrement 
Ucange, tant pour les exciter à foutenir l'honneur de leur 
caraftère , que pour leur faire connoitre que j'ecrirois au 
légat tout ce qu'ils auroient fait ou dit , afin de les retenir 
au moins par quelque pudeur & par quelque honte. Ucange 
me parla fort à loifir & fort raifonnablement. Le troifième 
jour il fe rendit au fénat , & n'y entra qu'après tous les 
autres. Chacun attendoit avec impatience qu'il dît fon 
avis. Les hérétiques fe préparoient à triompher , & l'on 
voyoit fur tous les vifages les impreffions d'ei'pérance ou 
de crainte des deux partis. 

Alors l'archevêque commença à parler. Ce n'étoit plus 
cet Ucange qui cherchoii' les occafions de troubler l'état , 
qui pai loit avec mépris des fouverains pontifes , qui vou- 
loit fai. e affembler un concile national , qui étoit le chef 
& le confeil des hérétiques , & qui avoit chez lui un doc- 
teur luthérien , qu'il honoroit extrêmement. C'étoit un 
prélat très-pieux & très-zélé poui' fa religion , qui parloit 
avec le même courage & la même fidélité , qu'auroit fait 
Staniflas évêque de Cracovie , qui mourut pour la foi de 
Jesus-Christ , & qui mérita par fa piété, par fa conilance 
& par fes miracles , d'être mis au nombre des faints. Tant 
il eft vrai que nos cœurs font entre les mains de Dieu , qui 
répand dans nos efprits les lumières de fes vérités , lorl'qu'il 
les trouve dégagés des nuages de nos pafTions. 

« Il leur dit donc , qu'il avoit délibéré long-temps & fore 

R2 



zfi<3 La Vie du Cardinal 

» Icrioufcment pour donner vin avis (jui fût a\antngciix k 
)» fa patrie dans une afTairc de cette importance. Qu'il 
»» avoir offert à Dieu le i'aint Sacrifice ; (|u'il avoir fait faire 
» des prières dans toutes les coniinunautés de religieux, & 
)» dans tous les monalKres des vierges conl'acrées à Dieu ; 
» qu'il avoir jeûné torr aurtèremcnr ; qu'il avoir dillribué 
» des aunuMits , èk: pratiqué avec route la piéré qu'il avoir 
n pu , rour ce qui pouvoir apaifér la colère de Dieu , 6i 
n atrirer (ur lui les i;ràces & lc"s lumières ; qu'il avoir cori- 
j> lulré les plus éclairés & les plus fidelles de les amis -, qu'il 
>» avoir f'alr , pendanr ces deux jours , des réflexions férieu- 
» les: Qu'après tour cela il avoir conclu qu'on ne pouvoir 
y consentir à cetrc ordonnance , fans violer la toi que 
y> les homines doivenr à Dieu , & fans l'ofrenCer rrès- 
w grièvemenr. 

" (,'ell ren^•er^er , difoit - il , rourc la religion Chré- 
» tienne que de recevoir ces religions nouvelles Ci; impures, 
n C'eft confondre les droirs divins & humains , & ruiner 
« enrièremenr le cuire de Jésus - Christ , qui ell notre 
» unique eipérance , norrc unique bien & norre unique 
j> falur. 11 ne fera donc pas permis de punir les Mahomé- 
>» rans , les Epicuriens 6i les Arhoes , que cerre impuniré 
» produira infailliblemenr.'' Ils jouironi donc de cette t"u- 
»> nelle liberté, de croire, ou de ne croire pas r Une fi 
« grande impiéré a-t-clle pu romber dans l'elprir de quel- 
j> qu'un ? A-t-on pu taire une propofition fi déraifonnable ? n 

Après leur avoir dir plufieursaurres choies fur ce fujer, 
5: leur avoir demandé s'ils croyoienr que l'érat piir fiihfif- 
ter, quand cerre licence teroir approuvée &: confirmée par 
un décrcr ; s'ils ne comprenoient pas que c'éroir - là 
ruiner enrièremenr l'union & la liberré publique : « il 
» prorefhi qu'il éroir ï\ ferme dans ce fentimenr qu'il 
)» fc laiileroir plurôr couper la main , que de s'en fervir 
» pour fouicrire à un fi pernicieux décret ; & qu'il éroir 
» prêr à donner non-feulemenr la main, mais encore fa 
« réte pour la dèfenle de la religion. Que pourroir-il 
») m'arrixer de plus doux ^^ de plus glorieux dans l'âge où 
I) je luis , ajoutoit-il , que de mourir pour ma foi , pour ma 
»> religion , pour mon (alut , & pour celui de mon pays , 
» ik d'otTrir à Dieu une vie foible & languifTante , que je 
b dois rendre un de ces jours à la nature r>» 



Comme V DON. Livre IV. 261 

Les hérétiques murmuroient contre lui , & le mcna- 
çoient avec beaiicoup d'inlolence. Mais bien loin de coder 
à leur fureur , il défendit qu'on écrivît ce décret dans les 
r^a^^iftres : & parce qu'ils faifoient femblant de l'y vouloir 
écrire par force , il déclara de fon autorité & de celle de 
tous les évêques , de tout le clergé & de tous les Catho- 
liques , que ce décret avoit été forgé par la confpiration 
&par les artifices de quelques perfonnes mal intentionnées , 
qui avoient plus d'égard à leurs intérêts qu'à ceux de l'état. 
Les Catholiques firent depuis la même proteftation dans 
les afTemblées des provinces. Ainfi cette impie conjuration 
des hérétiques ne fut point autorifée. 

Dès qu'on fut fort! du fénat , je me rendis chez Ucange , 
pour me réjouir avec lui de ce qu'il s'étoit acquis ce jour-là 
une gloire immortelle par fa piété & par fa conrtance. 11 
m'avoua que fon efprit avoit été long-temps agite , & com- 
battu de diverfes opinions , & qu'enfin il s'étoit arrêté à 
la vérité que Dieu lui avoit infpirée. Il m'afTura qu'il avoit 
€té même détourné d'approuver ce décret par des vifions 
&. par des fonges. Cette confédération , c'efi ainfi que les 
hérétiques appeloient cette entreprife , donna beaucoup de 
peine à Commendon : il travailla fort à la diffiper & à la 
rendre odieufe à tout le monde , par des écrits qu'il com- 
pofa avec beaucoup de foin , & qu'il publia fous des noms 
emprimtés. 

fi^ ' - — WA 

CHAPITREX. 

Commendon arrive à Varfovie. L'avis quon lui donna dans 
le camp. 

V^ Ommendon fe rendit à Varfovie quelque temps 
avant la diète. Il manda aux évêques , & à quelques-uns 
des chefs des Catholiques de s'y trouver , afin de pouvoir 
conférer enfemble un peu en repos, avant que la foule fut 
arrivée , & que les efprits fulTent entraînés par le torrent 
des affaires. Piufieurs s'y trouvèrent dans le temps qui leur 
avoit été marqué. 11 les affembla chez lui , & les exhorta 
de fe tenir prêts à réfifter avec beaucoup de vigueur &: de 
zèle à cette impie confédération des hérétiques , qui pro- 

R3 



2^2 La ^' I I DU C A n n I V A L 

tel^oient rièrcmciu (|iio fi l'on rcfuloit de figncr leur dé- 
cret , ils mourraient plutôt que de l'oulTrir que la diète i'c 
tint , & qu'on cliit un roi Catlioliquc. 

Les évèques & les autres promirent qu'ils feroient p;i- 
roitre en cette occafion toute hi tidclité & tout le zèle 
qu'on pouvoit attendre d'eux. Ils réiblurent de conduire 
cette afl'aire avec beaucoup de fermeté , & néanmoins avec 
beaucoup de modération , de peur que s'ils oppoioient lu 
>iolence à la violence , la conteftation n'aboutit à quelque 
fédition dangercufe : & ils jugèrent plus à propos de rendre 
inutile, par cette voie , la fureur de leurs adverfaircs , que 
do l'irriter en s'y oppofant trop fortement. 

Après cela , il fonda les intentions de tout le monde fur 
le fujet du roi qu'on vouloit élire , & il reconnut que tous 
les futfrages étoicnt pour le duc d'Anjou. Jufques alors il 
avoir fait tous fes efforts pour attirer des partil'ans à Maxi- 
milien, parce qu'il croyoit que c'étoit l'avantage des deux 
natio;îs. Mais après qu'il eut connu l'averfion qu'on avoit 
pour les princes Allemands , & l'inclination qu'on faifoit 
paroître pour les François , il jugea qu'il ne devoir ptis fe 
rendre odieux à la multitude, en prenant avec trop d'em- 
prcflement les intérêts de l'empereur , ni paroître con- 
traire aux efpérances du prince Henri , qui s'étoit acquis 
beaucoup de gloire , non- feulement par fa valeur , ayant 
défait les huguenots en trois batailles rangées, mais encore 
par fa piété &: par fon attachement à la religion Catholique. 
11 falloir , fur-tout , ne donner aucun foupçon d'être par- 
tial. Le pape , quieftle père commun des rois , ne devoit 
confidérer que les intérêts de la Chrétienté ; fon légat ne 
devoit s'appliquer qu'à faire élire un roi Catholique : 8é 
fi après l'exclufion des Allemands , la brigue des Fran- 
ço\s n'eût pas réuiTi , tous les autres prétendans étoicnt 
hérétiques. 

Voyant donc les prétentions de l'Emperenr entièrement 
ruinées , tant par l'averfion des Polonois , que par les 
longueurs & par la mauvaife conduite de ce Prince, il crai- 
gnit que fi les partis d'Erncft & de Henri étoicnt égale- 
ment forts , les hérétiques dans ces contentions & dans ce 
partage , ne prifTent occafion de produire quelqu'un des 
leurs. Cette crainte le fit réfoudre à s'accommoder aux in- 
clinations des peuples & à l'affeûion des grands. 11 fuivit 



COMMENDON. LiVRE TV. 263 

■alors le tor.ent. & ne douta plus du fuccès de l'ûleftion. 
Ceux qui penchoient du côté de Henri, 6: qui ne s'étoient 
-•éloignés qu'avec peine des fentimens du Icgat , en furent 
extiémement réjouis. 

Les ambalTadeurs de l'Empereur arrivèrent à Varfovie 
environ le temps de la diète , & le lendemain ils allèrent 
voir Commendon. Ils lui expofèrent les ordres qu'ils avoient 
reçus de leur maître ; ils lui rendiïent compte de tout ce 
qu'ils avoient fait depuis leur arrivée en Pologne ; & après 
avoir tâché d'excufe; leur retardement , ils le prièrent de 
retenir dins leur parti les efprits qu'il y avoit déjà enga- 
gés , & de les alfirter de fes confeils & de fes foins dans la 
fuite de cette affaire. Il les aiïïira qu'il leur rendroit tous 
les fervices dont il étoit capable ; mais qu'il cralgnoit que 
fes foins & fes confeils ne fufTeat inutiles , parce que la 
multitude s'étoit déjà rendue maitrefle , & que les chefs 
avoient pris chacun leur parti : qu'il les avoit retenus au- 
tant qu'il avoit pu par fes exhortations , par fes avis & par 
àes efpérances qu'il leur avoit données ; mais qu'ils avoient 
pris d'autres engagemens , & qu'il n'y avoit aucune appa- 
rence de pouvoir les détacher des intérêts des Princes à qui 
ils s'étoient liés par des traités. 

Il y avoit déjà dans "Varfcvie plufieurs gentilshommes 
armés , plufieurs feigneurs accompagnés d'une troupe nom- 
breufe de leurs amis ou de leurs vaflaux , qui étoient venus 
de tous les endroits du royaume. La plaine où ils avoient 
déjà fait drefler leurs tentes , & ou fe devoit tenir la diète , 
avoit toute la figure d'un camp. On les voyoit fe prome- 
ner çà & là , avec de grandes épées à leurs côtés. Ils mar- 
choient quelquefois en troupe , armés de piques , de mouf- 
quets , de flèches , ou de javelots. Quelques-uns même , ou- 
tre les gens armés qu'ils avoient menés pour leur garde 
avoient fait traîner des canons , & s'étoient comme retran- 
chés dans leurs quartiers. On eîit dît qu'ils alloient au com- 
bat plutôt qu'à la diète ; que cétoit-là un appareil de guerre 
& nonunconiéil d'état ; & qu'ils éto'ient venus pour con- 
quérir un royaume étranger , plutôt que pour difpofer du 
leur. Au moins l'on pouvoir s'imaginer à les voir, que cette 
affaire fe décideroit par la force & par les armes , plutôt que 
■ par des avis & par des fuffrages. 

Mais ce qui nie parut extraordinaire , ce fut que parmi 

R4 



i6^ La Vit nu Cardinal 

f.uu dj compagnLs do gens armes , d.ms une fi grande im- 
piifiitc, dans un temps qu'on ne reconnoilloit ni les lois, 
ni les magilliats , il ne i'e commit pas un (cul meurtre, il 
ne le tira pas uneepvle ; & ces grands difl'ërents , ou il s"a- 
giflÂ'it de donner ou de reùi.er un royaunio , n'aboutirent 
qu'a quelques paroles : tant cette nation épargne (on fang 
dans Les coiuellations civiles. 

A\ant toutes choies , on rêlblut de donner audience aux 
amballadeu s. Les hérétiques vouloicnt qu'on leur rendit ré- 
ponle i^n-mptement , Ci: qu'on ks chligeàt de lortir du 
royaume , cie peu: que les brigues de ces étrangers ne trou- 
blallcin la l.bertc de l'aflemblcc. Les autres étoient d'a- 
Ms qu'on retint tous les amLafladeurs à Varfovie qu'on 
priât ceux qui ét>.)ient venus pour demander le royaume , 
de le retirer dans des villes Aoifines ou ils (croient traités 
fort honorablement , en attendant l'eleftion d'un Roi. Cette 
opinion fut iuivie. Les hérétiques viient bien qu'on vou- 
loit retenir Comnicndon : c'eft pourquoi ils commencèrent 
à parler de lui en pa.ticulicr. 

Ils alléguoient , qu'il étoit capable lui feul de renverfer 
tout l'ordre de la diète s'il y étoit préi'ent. Que quoiqu'il 
ne demandât ouvertement le royaume pour aucun Prince , 
on iavoit bien que fon autorité étoit d'un grand poids ; 
qu'il étoit l'anie de tous les confeils, & que fa préfence 
determinoit les volontés d'une partie de l'alTemblée. Que 
les é\ éques étoient comme des poules qui trembloient à 
la vue de cette aigle , & qu'ils n'oferoient devant lui dire 
librement leurs avis. Lorsqu'ils réfutoient quelquefois les 
avis de ces prélats , ils leur reprochoient qu'ils avoient été 
fifflés ; qu'ils II a\ oient pas pris ces fcntimens chez eux ; & 
qu'ils n'étoient pas poulies par des vents de leur pays, mais 
par des vents d Italie. Les catholiques foutinrentleur décret, 
&ne voulurent rien relâcher. 

On donna audience à Commendon le huitième jour d'A- 
vril. On députa trois évéques & trois fénateurs laïques 
pour l'aller prendre chez lui , & les principaux de la no- 
blclîe voulm"ent l'accompagner pour lui faire honneur. Le 
ienat ic tenc-it dans le camp au-delà delà \'iflule, fur la- 
quelle on avoit fait un pont de bois. Les fénateurs s'aflem- 
bloientdans le grand pavillon royal qu'on avoit fait dreffcr 
au milieu de la plaine. 



COMMENDON. LiVRI IV. sSÇ 

Dès que le légat fut arrivé & qu'il defcenditde carrofle, 
le Palatin de Cracovie & Cotchevic allèrent ic recevoir de ; 
vant la tente. L'un étoit grand maréchal de Pologne , l'au- 
tre de Lithuanie , qui font les deux principaux oiîiciers de 
letat. Ils marchoient devant Conimendon avec leurs bâ- 
tons de commandement , & ils faifoient écarter la foule ; 
ce qui ell un honneur qu'ils ne rendent ordinairement qu'à 
leur Roi. Lorsqu'il entra dans la tente , tout le fénat fe leva, 
& vint au-devaat de lui. Il fut conduit à la première place , 
& s'alTit entre larchevêque de Gnefne & l'évêque de Cra- 
covie. Le fénat s'aflît aufli ; & une grande foule de no- 
bleffe fe rangea tout à l'entour , autant que le lieu en pou- 
voit contenir. 

Tout le monde fît un grand filence. Commendon pré- 
fenta au fénat les lettres du Pape ; & après qu'on en eut 
feit la lecture , il fit un beau difcours fur la nécefTité qu'il y 
avoit d'élire un Roi catholique. Il parla même avec beau- 
coup de force contre la confédération & contre les cabales 
des hérétiques , montrant que toutes ces faftions étoient 
très-éloignées de l'efprit du chriflianifme & des maximes de 
la religion. Cette liberté piqua fi fort les auteurs de cette 
confpiration , qui voyoient qu'on Técoutoit avec attention 
& avec plaifir , que le Palatin de Sandomire ne put s'em- 
pêcher de l'interrompre. P ous excède^ le pouvoir de légat , 
dit-il en s'adrefTant à lui , 6* vous entreprenez fur celui des 
confeilUrs 6* des fénateurs. Faites-nous la grâce de nous laijfer 
délibérer en repos fur des araires qui nous regardent. Aye^ un 
peu moins de curiofité ; 6* fans vous arrêter à cenfurer notre 
conduite , penfe:^^ que vous êtes ici étranger , 6* contentez-vous 
d'exécuter les ordres du Pape , fi vous en ave^ reçu quelqu'un. 

A ces paroles tous les fénateurs catholiques fe levèrent. 
On ouit un grand murmure de gens qui blàmoient le Pala- 
tin , & qui vouloient l'obliger de fe taire. Toute la noblefTe 
qui s'étoit ramafTée auprès des fénateurs , fut û irritée , 
qu'on n'entendoit qu'injures & que menaces contre les hé- 
rétiques. Cotchevic & Laski étant fortis de leur place , 
portèrent la main fur la garde de leurs épées : & il fût arrivé 
fans doute quelque grand déi'ordre , fi le Palatin ne fe fût 
arrêté ; & fi Commendon avec un \ifage tranquille & 
aulTi peu ému qu'auparavant , n'eût fait figne de la main , 
qu'on lui donnât un moment d'audience. 



2^^ tA Vie du Cardinal 

Chacun le remit en fa place. Alors le légat s'adrcfllint 
au Palatin ; Je n ignore p.is , lui clit-il en fouriant , tjuijifuis , 
/;/ tjiul cjl mon devoir. Je fais ce que vous dites que je dois 
f-iire^ f exécute les ord es que j'ai reçus du Pape. Je jais que 
non-jiulement il penfe à l'èUnion d'un Roi que vous aller 
faire , mais encore à votre repos & à cdui de tout le royaume , 
qu'il voudroit rendre trcs-jh-t(fjnt. Je ne parle pas ici à vous en 
particulier ; je pa le à toute iaJfcmbUe : & fi je ne fuis pas fc- 
natew , penfe\ aujfi que vous n êtes pas le fcnat. 

A^rèsccla il continua fon di("cours avec tant d'ordre & 
avec tant dj tranquillité , qu'il ne pe.dit pas un feul mot de 
tout ce qu'il devoit d.re. Tout le l'cnat fut très-attentif. J'in- 
iererois ici ce difcours , s'il n'avoit été écrit & imprimé pour 
la ratisfatflion de tous ceux qui le voudront lire. 

CHAPITRE XL 

La dicte fe tient. Le duc d' Anjou efl élu roi de Pologne. 

oVPrès que Commendon eût achevé fon difcours, les 
chefs du fénat allèrent ve:s le milieu de la tente ; & ayant 
conféré peu de temps enfemble , ils reprirent leur place. 
Alors l'archevêque de Gnefne prenant la parole , remercia 
le fouvei ain Pontife & le légat au nom de toute TalTemblée , 
des foins qu'ils prenoient pour la paix & pour le falut de la 
Pologne , & l'affura que le fénat tàcheroit de fuivre fes 
confeils & fes avis falutaites , qui partoient d'un eCprit 
éclairé & d'un cœur animé d'une tend .efle paternelle. Après 
cela Commendon fe retira : tout le fénat l'accompagna 
iufqu'à fon carrofle , excepté le Palatin de Sandomire qui 
l'avoit interrompu , & quelques autres hérétiques. 

Le fénat fit une févère réprimande au Palatin , qui s'at- 
tira par fon indifcrétion la haine de bien des gens ; au lieu 
que la djuceur ài la modération de Commendon augmen- 
tèrent l'eiîime & l'amitié que tous les ordres du royaume 
avoient déjà pour lui. Il ed certain que fi le légat n'eût 
apaifé les efprits par cette tranquillité qui parut fur fon 
vifage , les affaires auroient été troublées ce jour-là ; les 
meurtres auroient commencé ; & ce premier feu auroit 
fans doute caufé un très-funefte embrafement. Ce qui fit 



C O M M E N D O N. L I V R E IV. 1(^^J 

(qu'on loua Comniendon d'avoir détourné par fa gravité & 
par fa conilancc , le tumulte que le Palatin avoit excité par 
îbn imprudence & par fon emportement. 

Le lendemain les ambafladeurs de l'Empereur forent 
conduits à l'audience par le Palatin de Dublin & par le châte- 
lain de Gdantzko. lis avoient fait de grandes inftances pour 
obtenir qu'on laifiat entrer avec eux Pierre Faflard , Efpa- 
gnol , ambafladeur de Philippe 11 , qui étoit venu pour re- 
commander les intérêts du prince Erneft. Ils alléguoient 
pour raifon , que l'ambaffadeur d'Efpagne étoit venu avec 
eux ; qu'il n'avoit que les mêmes ordres 6: les mêmes inf- 
truélions ; & que Philippe n'avoit aucun intérêt darxS cette 
affaire , qui fût féparé de celui de l'Empereur. Mais ils ne 
purent obtenir ce qu'ils demandoient , parce que les am- 
bafladeurs de France s'y oppofèrent , difant qu'ils dévoient 
avoir la préféance fur celui d'Efpagne. Ainfi Faflard , afin 
de n'être point blâmé d'avoir cédé aux François , fe retira 
fans avoir eu audience du fénat. 

Les ambafladeurs de France furent donc introduits im- 
médiatement après ceux de l'Empereur , & les autres en- 
fuite , félon leur ordre. On leur répondit à tous en peu de 
mots i & quelques jours après , on leur fit fignifier une 
ordonnance du fénat , par laquelle on les obligeoit de par- 
tir de Varfovie , & d'aller attendre ailleurs le fuccès de la 
diète. On leur afilgna les villes , où ils dévoient fe retirer : 
les Allemands allèrent à Louvitz , & les François à Plocsko. 

Alors les hérétiques firent de nouvelles inflances au fé- 
nat , & lui repréfentèrent qu'il étoit à propos d'afligner 
un lieu de retraite au légat. Que les Polonois n'avoient 
pas befoin qu'il leur vînt de fi loin un arbitre , 8i un té- 
moin de leurs affaires fecrètes. Que ce n'étoit pas l'ordre 
qu'il y eût dans le lieu de la diète une autorité étrangère , 
qui leur pût ôter une partie de leur liberté. Que les autres 
ambafladeurs auroient quelque fujet de fe plaindre , fi le 
légat demeuroit à Varfovie , lorfqu"on les en faifoit fortir. 
Les catholiques réfifl;èrent toujours : mais comme cette 
conteftation qui revenoit tous les jours , embarraflbit con- 
tinuellement le fénat ; Commendon , qui ne voulut pas 
être le fujet d'une divifion civile , fe retira volontairement 
à Schernevicie , qui eft à deux journées de Varfovie où il 
me laifla. Après fa retraite , tout Iç mondî foiihaita qu'on 



s68 La Vif t> v Cardinal 

fit roiucrture de l.i dicte , &: qu'on ne travaillât plus qu'à 
l'atlaiicdc l'c-L'^hoii. 

Les hérétiques propolcrent avec beaucoup d'cmprelTe- 
jncnt , qu'on Ht des lois & des ordoniiaiiccs nouvelles pour 
crablir leur liberté & pou: diminuer l'autorité de leurs rois : 
Qu'on rétormat les anciennes , & qu'on les acconmiodàt 
au temps , iic à J'état prélent de la république. Sous cette 
apparence de régler le tir oit public , ils prétcndoient ailoi- 
blir ou abolir entièrement les anciennes ordonnances du 
royaume contre les hérétiques ; & ils s'imaginoient qu'ils 
auroient d'autant plus tle licence , que Les rois auroient 
moins d'autorité. Ils paflbient encore plus avant , & ils el- 
péroientque s'ils pouvoient dépouiller la royauté de fes plus 
beaux droits , les princes étrangers ne pcrfiAeroient pas à 
cJemander une couronne <ie grand pokls & de peu d'é- 
clat , & qu'ainfi Us trouveroient l'occafion d'avancer quel- 
qu'un de leur parti. Les catholiques rejetèrent toutes ces 
proportions. 

Cependant cette conteftation avoir déjà tenu plufieurs 
féances ; & les hérétiques étoient bien aiies d'embrouiller 
ainfi les affaires. Ils croyoient qu'en taiCant perdre beau- 
coup de temps , ils viend. oient à bout de leurs deffeins par 
leur patience , ou ils lafferoient celle des catljoliques ; 6l 
que la diète fe romproit , ou qu'elle deviendroit inutile. 
Mais les Mazoviens , qui étoient venus en très-grand nom- 
bre , s'afiemblèrent entr'eux , & donnèrent charge à un 
homme de leur province , nommé Coffobuti , qui avoir de 
l'elprit &i de l'éloquence , de convaincre les hérétiques , & 
de faire connoitre en pleine affemblée l'artifice qu'ils ca- 
choient fous ces apparences de zèle pour la liberté publi- 
que. Ce qu'il fit avec beaucoup de loin , & avec beau- 
coup d'éloquence , proteftant au fénat , que fi l'on ne procé- 
doit promptement a l'éleflion d'un roi , pour laquelle feule 
ils étoient affemblés , les chevaliers étoient réfolus de ne 
s'arrêter plus à l'autorité du fénat , & de pourvoir eux- 
mêmes à leur affaires & à celles de l'état , qui ne pouvoit 
plus fe paffcr 4-' maître. Les fénateurs catholiques , Si une 
grande partie des Mazoviens appuyoient cet avis. 

Les hérétiques fe plaignirent que les Mazoviens fe ren- 
voient maîtres ëes affaires , & qu'ils avoient déjà la har- 
â'ivKç de prefcrire au fénat ce qu'il dcvoit faire , 6c ce qu'il 



COMMENDOK. llVRÈ IV. ^6<^ 

dcvoit laifler. Mais ils reconnurent un peu trop tard que 1er 
lieu où fe tenoit la diète , ne leur étoit pas avantageux- 
Quelques jours fe pafl'èrent à fe plaindre les uns des au- 
tres. Enfin , le ienat , prefTé des cris & des menaces de la 
multitude qui demandoit un Roi , ordonna qu'on procéde- 
roit à l'éledtion le 4 jour de Mai. Voici comme les choies 
fe pafïercnt. 

Chacun le rangea dans fon quartier , fuivant fon pala- 
tinat ; c'eft ainfi qu'ils nomment leurs tribus. Les évêques 
y préfident ordinairement ; ils opinent toujours les pre- 
miers , ôi rapportent dans leurs affemblées toutes les affai- 
res dont il ftiut délibérer. Les fuffrages ne s'y donnent , ni 
par des billets , ni avec des fèves ; mais on y dit hautement 
fon avis , & chacun même a droit de railonner fur fon 
opinion. Les évêques , chacun dans fa tribu , fe profternè- 
rent avant que de propofer l'élection du roi. Toute l'af- 
femblée en fit de njéme ; & tous enfemble à genoux , ils 
entonnèrent l'hymne que l'églife chante ordinairement 
lorfqu'elle invoque l'affiftance du faint-Efprit. 

On ouvrit enfuite les a\is ; & prefqite tous les chefs des 
tribus parlèrent fort avantageufement du prince Erneft. 
Quelques-uns propofèrent le roi de Suède. Plufieurs nom- 
mèrent un des principaux feigneurs de Pologne , nommé 
Piaft : mais la plus grande partie des fuffrages étoit pour 
le duc <!' Anjou. Je ne veux pas faire ici un dénombrement 
ennuyeux des avis de tous les palatinats ; je me contente- 
rai de rapporter ce qui fe paffa dans celui des Mazoviens. 
Pierre Mifcow , évéque de Plocsko , tenoit Taffemblée. 
Ce prélat e^'ave , judicieux , & des plus éloquens de fon 
temps , avoir de l'inclination pour le prince Erneft ; & con- 
noiffant que la multitude le refuferoit fans aucun fujet , & 
par une pure prévention pour l'on concurrent , en difant 
fon avis , il fit adroitement le portrait de ce jeune prince 
fans le nommer. Il le repréfentoit forti de la plus noble 
famille de l'Europe , qui commandoit à plufieurs peuples , 
qui a voit tous les rois &: tous les prince5 chrétiens pour 
fes alliés , ou pour fes vaffaux. Il expliquoit les grands 
a\antages que la Pologne pouvoir recevoir de la puiffance 
de cette illuftre maii'on. 11 fmilloit par une defcription & 
par un éloge de la perfonne , & des grandes qualités du 
prince qu'il propofoit. Comme tout le monde lui deraan- 



i-o La \ 1 i 1) V C A R u I N A r, 

doit le nom de ce prince ; Je le lumnieiai , dit-ii, H le 
portrait que je \ iens 0,'cn laire \oii.spiait , îSc ù je coniiois 
que vous vous aitaciicz aux tliolcs plutôt qu'aux noms. 

Après cela il le moqua de l'orgueil des atnbafl'adeurs 
de Fraïue , de leurs diicours pleins d'ollentatioii , iv de la 
vanité de leurs promelles , qu'ds n'auroient jamais pu exé- 
cuter , quand Js auroient été de la meilleure toi du monvle. 
Comme on le preiroit encore de nommer ce prince qu'il 
a\oit tant loué , il nomma enfin le prir.ce Ernelh On té- 
moii;na tant d'averiion pour ce nom, que tout le peuple 
s'écria , que quand toutes les promefl'es de la France fe- 
roient encore plus taulles , ils aimoient mieux le duc 
d Anjou fans biens , qu'Lrnelt Cii les autres avec des 
lî.oniagnes d't r. 

Alors Volsk.i un des (énateurs , répondit avec beaucoup 
de chaleur à ce que Tévéque venoit de dire ; & fe fervant 
de tout ce qui pouvoit animer les eCprits contre la maii'on 
d Autriche , il fit voir que fi le prince Erneft étoit élu , 
cette puillance , ces richelVes , ces alliances , cetta commo- 
dité ik ce voifinage des états de l'empereur , (brviroicnt 
plutôt ù opprimer leur liberté , qu'à les protéger , &: à ren- 
dre leur royaume plus confidérable. Après cela , il fit v.:i 
éloge du duc d'Anjou ; il s'étendit lur ion illullre naifian- 
ce , lur l'es incl'mations nobles Si royales , fur fa clémence , 
fur ("a libéralité , fur la grande connoilVance qu'il avoit de 
Tûrt militaire, fur fes victoires , & i\ir la gloire qu'il s'é- 
toit acquife par fa valeur , &l par l'heureux fuccès de fes 
armes. 

Cet avis fut fi généralement approuvé , qi'.e comme 
l'évéque perfiltoit dans le fien , fes plus intimes amis ik fes 
donieftiques mêmes l'aljandonnèrent. La préoccupation eut 
tant de force , que la pu'iffance de l'empereur , & tout ce 
ce qui pouvoit fcrvir pour la gloire & pour la grandeur 
de la Pologne , ne fit que donner des fcupçons d'opprel- 
fion 6i. de tyrannie ; au lieu que tout ce que les ambafia- 
deurs de France publioient , & tous les bruits incertains 
d'une vaine renommée, étoient reçus comme véritables. 

Ainfi , tout ce qui pouvoit fervir à Erneft , la proxi- 
mité des deux états qui fe joignent , & la connoiflance 
que plufieurs avoient de ce jeune prince , ne firent que 
lui nuire ; & la diltance des lieux que les François crui- 



Comme ND ON. Livre IV. 27 î 

gnoient comme une raifon qui leur étoit très contraire , 
fut d'un grand fecours pour eux , & décida prefque l'af- 
faire. Les Polonois étoient bien aifes d'avoir un roi d'un 
pays éloigné , & qui n'eût pas dans fort voifinage des 
puifTances prêtes à fe joindre à lui ; & l'éloignement don- 
noit de la torce & de la créance à tous les bruits que les 
partifans du duc d'Anjou avoient fait courir de lui. C'eft 
la nature de la renommée de groflir toujours , & de faire 
valoir ce qui vient de loin ; comme ces fleuves qui s'en- 
flent , & qui deviennent plus rapides , plus ils s'éloignent 
de leurs fources. 

Quoique la plus grande partie des voix dans tous les 
Palatinats fût pour ce prince , néanmoins , parce qu'Erneft 
avoit eu fes partifans , &l le roi de Suède les fiens , & qu'il 
y avoit eu un parti affez confidèrable, pour Piaft , on ré- 
folut , afin que tout le monde fe déterminât à un choix , 
de les propofer tous au fénat. Les catholiques , qui s'ap- 
perçurent que Piaft avoit un grand parti , & qu'on n'avoit 
rien à lui reprocher , trouvèrent cette invention pour l'ex- 
clure. Premièrement , ils prcpofèrent que celui qui s'efti- 
meroit digne de régner , fe levât & demandât publique- 
ment le royaume , afin que les tribus puffent procéder à 
fon élection. Perfonne n ofa fe montrer. Il y auroit eu 
de l'orgueil & de l'imprudence à fe déclarer foi-même di- 
gne décommander à tous les autres. Les hérétiques dirent, 
que la pudeur &l la modeitie empêchoit les gens d'honneur 
& de mérite de fe nommer ; que perfonne n'ofoit porter 
un jugement avantageux de foi-même : mais qu'il falloit 
choifir un des principaux feigneurs du pays , & d'un com- 
mun confentement l'obliger à recevoir le royaume. 

On leur répondit , que puifque perfonne n'ofoit fe pré- 
fenter, ils préfentaifent eux-mêmes ceux qu'ils eftimoient 
les plus capables de bien régner, lis s'en excufèrent long- 
temps ; & comme ils fe virent preffés , ils nommèrent 
quelques catlioliques qu'ils fouhaitoient le moins. Mais tous 
ceux qui furent nommés , déclarèrent qu'ils n'y préten- 
doient pas : & l'un d'eux leur parla en ces termes. Pour 
moi ^' Mejjieurs ^ je vous remercie de l'affe^ion que vous me té- 
moigne:^. Je cannois que je n ai nulle qualité qui me pii'Jfc faire, 
élever au-dejfus des autres. Je ne dois , & ne veux me préférer 
à qui que ce fait. Ne me charge^ pas d'un fardeau que les for- 



17 i La Vie nu Cakdikal 

ces if un homme yrhc ti; j'atirotcnt porter. C^luiciiil (lifant la 
môtnc choie , c.nix-iiicmcs dont on ("avoit les brigues & 
l'ambition , s'en déiiiK-rent par pudeur , car la choie s'é- 
toit tournée en raillerie : Ils le nommoient les uns les 
autres julques aux plus indignes ôi aux plus milérahles. 
Ainli , Piait perdit Tes prétentions , & les hérétiques leur 
efpéiance. 

Onchoifit après cela neuf perfonncs pour exair.iner dans 
le ("énat les raiions d'Erneft , du duc d'Anjou , & du roi de 
Suvdc. On donna trois commifTaires à chacun de ces prin- 
ces : au duc d Anjou , l'évêque de Cujavic , le pa'atin de 
Sandomirc , & le châtelain de Dantzic ; à Erneft, l'évêque 
de Plocsko , le palatin de Maricmbourg , & le châtelain de 
Lublin ; au roi de SuJde , les palatins de Cracovie , de 
Rava ik de Podolie. Chacun redit à peu près les mêmes 
chofes , qu'il avoit dites dans fa tribu. L'évêque de Plocsko 
tàciia par un difcours tort grave de ramener les efprits , 
&: de faire revenir les voix à Erneft. 11 fit l'éloge de ce 
prince , il en montra même un portrait à l'afTemblée. II 
s'acquit par-là la réputation d'un homme ferme & élo- 
quent ; mais il ne perfuada ni le fenat , ni les chevaliers. 
Il tut même fouvent interrompu par le bruit de ceux qui 
fe moquoient de ton difcours. 

Lqs hérétiques , & particulièrement le palatin de Cra- 
covie , voulurent faire l'éloge du roi de Suède ; mais Cot- 
che\ic les interrompit , &. ruina toutes leurs vaines etpé- 
rances par un dilcours fi fort , qu'ils n'ofèrent plus en 
faire aucune mention. L'évêque de Cujavie parla pour le 
duc d'Anjou , &: fut écouté très-favorablement. Toute l'af- 
femblée , par ton attention & par fon filence , témoignoit 
fon inclination. On voyoit fur tous les vifages de la gayeté 
& de l'approbation. On entendoit de temps en temps des 
éclats de joie & des applaudiffemens. Ce prélat , qui , com- 
me nous avons dit , affedloit d'être populaire , fe fervoit 
de la faveur & de l'affeflion qu'on lui faifoit paroitre ; & 
toutes les fois qu'il voidoit qu'on s'écriât , ou qu'on battit 
des mains , il s'arrêtoit un peu , & il pafToit fon mouchoir , 
ou iur ta bouche , ou tur fon front, comme pour donner 
le fignal. 

Enfin , comme on eut remarqué de tous côtés les in- 
tentions de la multitude , chacun eut ordre de fe ranger 

à 



COMMENDON. LiVRE IV. 275^ 

à fa tribu , & d'en apporter les avis au fénat. Ainfi par 
les l'oins & par la faveur des principaux de la nobiefle , 
on revint au fénat le 1 2 jour de Mai ; & tout le monde 
nomma le duc d'Anjou , excepte le palatift de Ciacovie , 
& quelques chefs des hérétiques , qui pour n'être pas obli- 
gés de confentir à fon éleftion , fe retirèrent dans leurs 
tentes , & déclarèrent qu'ils recévroient le roi que le i'éiiat 
leur voudroit doiuner. 

C'ett à Tarchevêque de Gnefne , félon l'ancienne cou- 
tume du royaume , à proclamer le roi qui eft élu. Mais les 
conteftations ayant duré jufqu'à la nuit , ce prélat fut d'avis 
qu'on différât jufqu'au lendemain , ne faifant pas réflexion 
que c'étoit le jour de la fête de la Pentecôte , &que le fénat 
ne s'affembloit pas. Cette erreur faillira être fatale à l'état. 
Car les hérétiques fe fervirent de ce temps , pour faire de 
nouvelles intrigues , &. pour troubler encore la diète. Le 
jour d'après la fête , ils refusèrent de fe trouver au fénat, 
ik s'afl'emblèrent tous chez le palatin de Cracovie. Cette 
réparation auroit excité'de grandes féditions , & de grandes 
guerres , fi les hérétiques eufl'ent eu autant de force , qu'ils 
avoient d'animofité. 

Les catholiques furent fi irrités de cette divifton , qu'ils 
crièrent qu'il ne s'agiffoit plus de réduire ces rebelle^ par 
raifon ; qu'il falloit réprimer leur infolence par les armes , & 
les forcer d'obéir au fénat. A ces mots , ils fortirent bruf- 
quement du fénat , & coururent aux armes. Cotchevic fit 
ranger devant fa tente les canons qu'il avoit fait traîner , 
& commanda à tous fes gens de prendre les armes , & de 
monter promptement à cheval. Laski , & les autres chefs 
des catholiques firent de même , & une troupe de braves 
IVlazo viens fe joignit à eux. Ils fe rangèrent en bataille au 
milieu de la plaine ; ils fe partagèrent en efcadrons , & me- 
nacèrent ces révoltés qui fe féparoient , & refufoient de re- 
connoître un roi qui avoit été élu d'un commun confente- 
ment. Les hérétiques avoient pris les armes & ils étoient 
fortis en campagne ; & quoiqu'ils n'euffent ni le courage, 
ni la force des catholiques , ils fembloient pourtant réiolu» 
d'en venir aux mains. 

Les plus anciens fénateurs & les évêques tâchoient d'ar- 
rêter ces premiers empjrtemens. Us conjuroient les catho- 
liques de ne faire aucune violence. Ils exhortoient les héré- 
Tome 1. Second i Partie. S 



2-4 ï-'^ Vit du Cardinal 

tiques (le lie le pas l'eparer tlu corps de rétar. Je fuscnvoyé 
par lesévècjiics à Laski C^ à Cotchevic , qui avoiciu beau- 
coup de déterente pour Conimendon. Ils me dirent que je 
pouvois attend: e, lans ni'alarmcr, le lucccs de cette affai- 
re ; qu'ils ii'avoient pas piis les armes pour perdre ces re- 
belles, mais pour les épou\ anter, & ((u'allurémeut la crainte 
les feroit rentrer dans leur devoir. Us ne furent point 
trompés; on quitta les armes de part & d'autre. On re- 
tourna au fénati & Henri fut déclaré roi par l'archevêque 
de G ne In e. 

Les anibalTadeurs du roi de France furent auflîtôt appe- 
las & introduits dans le fénat , où ils prêtèrent le ferment 
au nom du roi à la manière accoutumée. Tous les aflîllans 
firent de giands cris de joie, &: fouhaitèrent à leur nou- 
veau roi toute ibrte de profpérités. Le palatin de Craco- 
vie , parmi le bruit des acclamations , & la ccnfufion d'une 
grande foule de monde qui s'étoit poufTée dans le fénat , 
voulut obliger l'èvéque de Valence, qui ctoit chef de l'am- 
baflade , de faire un ferment particulier , & de s'engager au 
Tiom du roi à ne pourfuivre jamais criminellement ceux qui 
auroient changé de religion. 

L'archevêque de Gnefne en ayant été aveiti , fe rendit 
promptement à l'endroit où étoit l'ambafladcur , & lui dé- 
clara que le roi n'étoit obligé qu'aux lois qui avoient été 
publiées d'un commun confentement. Auflîtôt on nomma 
douze ambafladeurs , qui furent envoyés en France pour fa- 
luer le roi , & pour le conduire en Pologne. Les chefs de 
cette ambaflade fuient Adam Conarfchi évéque de Pofna- 
vie, Albert Laski palatin de Siradie , & Nicolas Radzivil 
duc d'Llicie. Ils partirent chacun de leur côté ; & s'étant 
rendus à Mets , qui ei\ une des plus belles villes de la Lor- 
raine , ils allèrent tous enfemble à Pans. 

CHAPITRE XII. 

Commendon part de Pologne. Le Roi y ejï long -temps attendue 

V-/ O.MMENDON , après avoir fait élire un roi catholique , 
nourri dans le camp & dans les armées , & accoutumé dès 
ion enfance à vaincre les ennemis de la religion ; après avoiir 



< 



COMMENDON. LiVRE IV. 47^ 

renverfé tous les projets des hérétiques , & réduit les affaires 
-en 1 état qu'il fouhaitoit ; après s'être acquitté de tous les 
devoirs de la légation , avec beaucoup de tidélité & de conf- 
tance: Commendon , dis-je , écrivit au Pape , & lui de- 
manda congé de retourner en Italie. Le roi ne devoit arri- 
ver de long- temps en Pologne, (bit qu'il voulût fonder les 
intentions des Princes d'Allemagne , avant que de paffer 
dans leurs états ; foit qu'il ne voulût Ibrtir de France 
qu'avec un grand attirail & un équipage trés-magnifique. 

Le Pape eût bien i'ouhaité que Commendon eût attendu 
le Roi , & qu'il l'eût aiTifté , dans ces commencemens de 
fes foins & de fes confeils : les François l'en avoient même 
prié. Mais Sa Sainteté ne put refufer cette grâce à un homme 
qui avolt fi bien fervi l'eglife , & qui avoit pris tant de peine 
pendant les deux années de fa légation. Il lui écrivit donc 
en des termes fort obligeans. Il louoit fon zèle , fa fermeté 
& fon adreffe à faire élire un roi catholique dans un état 
très-floriifant , malgré tous les efforts & toute la puiffance 
des hérétiques. Il lui laiffoit la liberté de venir à Rome , ou 
d'attendre le roi , pour lui donner les confeils & les inftruc- 
tions néceffaires pour bien régner. S'il étoit réfolu de quit- 
ter la Pologne , Sa Sainteté m'ordonnoit d'aller en France, 
d'inftruire le Roi de l'état des affaires de fon royaume , de 
l'y accompagner , & de demeurer auprès de lui , dans les 
commencemens de fon règne. Mais Commendon trouva plus 
à propos que j'attendiffe en Pologne , jufqu'à ce que le Roi 
fût parti de France , afin que fi les hérétiquet , dans ce re- 
nouvellement d'affaires , vouloient encore troubler l'état , 
il y eût quelqu'un qui pût, au nom du fouverain Pontife, 
exciter les catholiques & les évéques , à ne laiffér riea en- 
treprendre contre la religion. 

Les principaux léigneurs du royaume firent tous leurs 
efforts pour retenir le légat ; & le voyant réfolu à partir , 
lui rendirent tous les devoirs que le refpeft , l'amitié & la 
reconnoiffance peuvent infpirer. Il lailïa une fi grande opi- 
nion de fa vertu , & fon nom ù\t en fi grande vénération , 
qu'on fe fouvient encore de toutes fes avions , & de tou- 
tes fes paroles. On fe fert encore de fes avis : de forte 
que depuis la mort du Roi Etienne , le fénat voulant faire 
publier un édit très-important , ils ont cru qu'ils 'ne pou- 
voient mieux l'autorifer , qu'en mettant au commençe- 

S a 



"7^ I' '^ Vif u v Cardinal 

ment , qvic Commcndon leur en avuit autrctois fcniverK 

patlvi. 

tn ce temps les ambaiVadours de Pologne arrivèrent à 
Paris. Ils lu cnt reçus des Rois & de toute la France , avec 
autant dl:onncur que le mcritoit une amballadc li ma|j;ni- 
Hque & fi honorable. Ce tut un Ipe^lacle tort agréable aux 
François, ((ue de voir tes teiL-ineurs étrangers en fi grand 
nombre , & avec des trains ti niagnitiques. Ils étoient riche- 
ment vêtus , & d'une manière extraordinaire. Car outre les 
fourrures précieutes dont ils ctoicnt couverts, ils briiloient 
eux ik leurs chevaux d'un allcniblnge d'or , de pourpre 6c 
de pierreries. Ils prélentèrent au duc d'Anjou un édit du 
lénat , par lequel il étoit prié de venir prendre pollelfion du 
royaume de Pologne , & de vouloir prêter le térmenr dans 
les formes accoutumées. Le roi prêta le ferment entre leurs 
mains : ik il arriva en cette occalion une conteliation hon- 
teufe entre les ambaiTadeurs. 

Il y avoit parmi ea\ quelques feigncurs hérétiques , que 
le parti avoit députés à dclTcin , qui demandèrent au roi Ja 
liberté de vi\ re félon leur religion , & lui proposèrent de ju- 
rer qu'il leur accordoitce privilège , comme fes amballadeurs 
l'avoient Juré en Pologne. Les catholiques s'y opposèrent , 
&; dirent que le roi n'étoit obligé qu'à maintenir les lois re- 
çues dans le royaume , &: que les propofitions des particu- 
liers ne pcuvoient prèjudicier au droit public. Comme le 
roi vit que les hérétiques s'echaufFoient tèlon leur coutume , 
i] les apaifa , en leur difant , qu'il luivroit la volonté & le 
contentement du fénat fur ce fujet , lorfqu'U feroit dans le 
ro}-aume. 

Les Polonois furent traités magnifiquement. On leur donna 
des fêtes , des courfes de bague , des caroufels, des bals, 
& tous les autres divertiffemens qui le pratiquoient dans la 
cour de France. Ils étoient ravis de voir cette agréable li- 
berté , & cet air doux & aifé des Rois & des Reines , qui 
s'entretenoient avec leurs hôtes & avec leurs courtifans, 
& qui donnoient aux ims îk aux autres tous les droits d'unc^ 
honnête familiarité. On tit aux ambaiTadeurs de grar.ds pré- 
fens, & toutes les honnêtetés qu'ils pouvoient attendra 
d'une ccur très-polie, très-galante , & très-libérale. 

Enhn il fallut fonger à partir. Les ambaiTadeurs catho- 
liques avertifloient le roi , que fa prêfence étoit néceiTaire; 



COMMENDON. LlVRE IV. 2.77 

^iTe les troubles de la vacance & de la diète, n'étoient pas 
û bien apaifés , qu'il n'en reftât encore des imprefîlons & 
des mouvemens ; & qu'il n'y auroit point de paix folidj, 
que lorfqu'il feroit arrivé. Les François avoient vu avec 
plaifir des étrangers qui venoient des extrémités du Septen- 
trion, pour demander un roi à la France. Ils avoient admiré 
leurs habits & leurs façons ; & remplis qu ils étoient de la 
gloire de leur nation , ils avoient tâché de les divertir. 
Mais lorfque le prince fût prêt à partir , ils commencèrent à 
penfer lerieufement à leurs affaires. Les catholiques qui 
avoient û heureufement combattu fous lui contre la fac- 
tion des huguenots , faifoient tous leurs efforts pour le re- 
tenir en France. 

« Ils lui perfuadoient qu'étant né dans une fortune fu- 
prême, dans un pays très-riche , il n'a voit que faire d'un 
royaume qu'on lui avoit cherché à l'extrémité de la terre , 
& p.efquedans un autre monde. Qu'il ne pouvoit être 
ailleurs ni plus abfolu, nî plus exaftement obéi qu'il 
rétoit : & qu'il fe laiffoit entraîner dans un état où il fe- 
roit éloigné de fa maifon , de fes amis , & de tout ce 
qu'il avoit de plus cher. Qu'il alloit être fujet à une infi- 
nité de lois fàcheufes , & que fon pouvoir feroit û fort 
borné , qu'il n'auroit que le nom & l'ombre de la royauté, 
qu'il trouveroit un fénat bizarre , qui le tiendroit comme 
obfédé & comme efclave. Qu'il n'auroit aucun pouvoir, 
ni aucune liberté de faire la paix ni la guerre. Qu'il ne 
feroit pas le maître de fes finances , ni de lui-même : 
& ce qui étoit encore plus fâcheux , qu'il n'y auroit plus 
de retour pour lui , fi les nécefUtés de la France le rappe- 
loientun jour. Que file roi fon frère, qui n'avoit point 
d'enfans, & qui étoit infirme, venoit à manquer, il fe 
trouveroit des gens , qui par des intérêts & par des ef- 
pérances fecrètes , foUiciteroient le duc d'Alençon à fe 
faire roi. Que les huguenots ne lui avoient déjà que 
trop infpiré des maximes de jaloufie & de divifion. 5> 
Ces difcoui's touchèrent ce jeune prince. Son équipage 
fe préparoit fort négligemment; on cherchoit tous les jours 
de nouveaux prétextes pour différer le voyage. LesPolonois 
s'aperçurent que cette ardaur , qu'il avoit d'abord témoignée, 
étoit refroidie, & qu'il dédaignoit prefque un royaume qui 
lui devoit coûter tant de foins St tant de faticues. Le r^ji 

S 3, 



27^ La Vie ou Cardinal 

&: la reine mère eûiiiv^icnt que ce ("er>iit une chofe inHi* 
j;ne , i\: une taclie ércrticlle diiitoiiftaiice , de mépriicr par 
JoiblclTc & p.u' hichetc , un royaume demandé avec tant 
tl'empreiremetu, is: donné avec tant d'affe^lion , &. de trom- 
per les elpcrances & les l'ouhaits d'une nation très-puif- 
lantc. Aullî employèrent-ils tout leur crédit pour faire pref- 
1er ce voyage , & pour achever cette affaire , qui coùf;i 
des ibmmes immenles , ik qui incommoda la Franco 
notablement. 

la reloliuion de partir ètoit prife, le roi de Pologne 
ne voulut point fortir de Paris , que le roi fon frère , dans 
fon conl'eil, en préfencedes ambafTadeurs de Pologne , dj 
la reine mère, & de tous les fcigneurs de la cour, ne l'eût 
déclaré fuccedeur & légitime héritier du royaume de France, 
s'il venoit à mourir ("ansenfans. Alors il envoya demander 
à l'empereur & aux princes d'Allemagne, la liberté de pafler 
dans leurs états ; & il partit de Paris. 

Cependant on n'avoit reçu aucune nouvelleen Pologne, 
fi ce n'eft que les ambafladeurs étoient arrivés en France , 
& que les rois les avoient accueillis avec une magnificence 
tout-à-fait royale. On attendoit avec impatience l'arrivée 
du roi. Comme l'état des affaires demandoit fa préfcnce, 
on cfpéroit qu'il ne différeroit pas fon voyage , 6^^ qu'il 
tjuitteroit tout pour partir. On croyoit même qu'il étoit 
déjà entré dans l'Allemagne ; & que depuis fix mois 
qu'il étoit élu , il pouvoit être bien près de leurs frontiè- 
res , lorfqu'un courrier qu'il avoit dépêché de Paris , ap- 
porta des lettres de fa part , par lefquelles il remercioit le 
ienat de la grâce qu'il lui avoit faite. Ces lettres étoit pré- 
cieufes & fort obligeantes, mais elles ne faifoient aucune 
mention de fon départ. 

Cela émut fi fort les efprits, que nous étionsplus incertains 
fi nous avic.'is un roi , qu'avant qu'il fût éln: car les héré- 
tiques fe fervirent de cette occafion qu'ils avoient atten- 
due. Lis faifoient courir des lettres contrefaites , & ils fe- 
moient d^s bruits très fâcheux ; tantôt que le roi étoit re- 
tenu par des troubles arrivés en France , tantôt qu'il mé- 
prifoit un royaume, où il ne pouvoit venir fans faire de 
grandes dépenfes, & fansfouffrir de grandes incommodités: 
tantôt qu'il n'avoit pas de quoi, fournir aux frais du voya- 
ge ; qu'il étok occupé à emprunter de l'argent pour faire 



Comme ND ON, Livré IV". 279 

fon équipage , & qu'il ne viendroit que l'été iuivant. Ils dé- 
crioient même fes mœurs : ils difoient quelquefois que c'é- 
toit un prince efféminé & adonné à fes plaifirs ; fouvent , 
- qu'il étoit cruel , & que c'étoit lui qui étoit l'auteur de tou- 
tes les féditions de fon pays. Ils paffoient même jufqu'à cet 
excès d'infolence , qu'ils faifoient prier Dieu dans leurs prê- 
ches qu'il détournât de la Pologne un régne fi dangereux. 

Ils commencèrent à faire des cabales , & à méditer quel- 
que changement dans l'état. L'efpérance des gens de bien 
étoit langifTante ; les retardemens du roi donnoient quelque 
apparence à tous ces faux bruits ; & l'on ne pouvoit s'ima- 
giner que les hérétiques eu&nt la hardieffe de décrier ou- 
vertement le roi , s'ils n'avoient des avi* certains qu'il ne 
viendroit pas. 

Plufieurs catholiques , qui avoient donné leurs fuffrages 
plutôt par complailance que par railbn , s'en repentoient 
& alloient prendre de nouvelles mefures. Nous eûmes bien 
de la peine à encourager ces efprits abattus , & à les em^- 
pêcher de brouiller les affaires fur- ces bruits répandus fans 
i ujet , ou femés malicieufement par les adverfaires. La chofe 
eut paffé plus avant , fi le roi n'eût envoyé Jean Sborowi, 
qui étoit un des ambaffadeurs de Pologne , & le marquis de 
Rambouillet , qui étoit un feigneur fiançois , qui diiTipè- 
rent à leur arrivée tous ces nuages 6: tous ces triftes foup- 
çons qui agitoient les efprits crédules des Polonois. 

Sborowi affura le fénat que le roi étoit parti de Paris. II 
fit un éloge de toutes fes grandes qualités ^ 61 il perfuada 
d'autant plus , qu'il étoit grand ennemi de la religion catho- 
lique , & un des chefs des hérétiques , quoiqu'à la follicita- 
tion de fon frère André , dont nous avons parlé , il, eût 
donné fon fuffrage à ce prince. Ces députés relevèrent 
l'efpérance des gens de bien & réprimèrent l'infolence 
des hérétiques. Mais ce qui arrêta davantage ceux-ci , 
& qui contirma les autres, ce fut l'arrivée de Cotche^ 
vie à Cracovie. Il avoit appris par des bruits publics , 
par mes lettres & par celles d'André Sborowi , le plus conf- 
iant &. le plus ferme de tous les partifans du roi , l'abatte- 
ment des nôtres & l'orgueil de nos adverfaires ; & il étoit 
venu en grande diligence en Pologne. 

Il déclara d'abord au nom de toute la Lithuanie & au fien , 
qui n avoit pas moins d'autorité qus celui de toute fa pro- 

î>4 



îSo La Vif du Cardinal 

vinco , qu'il avoit cnii dire (|uc qucUiiics elprits fcditioux vcu- 
loient troubler & f'.uro mcmccalior, s'ils pouvoioiitj'élcvrion 
du roi , on porùiaiLiiu au prjpL' qu'il ne viendroit jamais en 
Pologne ; que m lui , ni les Lithuaniens n'avoicnt pas Nouhi 
croi:c qu'il y eut de fi médians citoyens ; mais que s'il s'en 
trouvoit , qui , contre la fidélité qu'ils doivent à" leur patri.* , 
luùent alTe/ hardis pour penicr à quelque chani;ement , 6c 
pour jeter des femences de divihon dans l'état , il leur p:o- 
tcltoit que les Lithuaniens &: lui les tiendroicnt pour des 
traîtres 6i des rebelles, i< les traiteroient comme des enne- 
mis du repos public. Qu'ils avoient élu un roi d'une naiC- 
lance fi illuilre & d'un li grand mcrite , qu'ils dévoient c(- 
perer qu'ils en leroient latistaits, & qu'il ioutiendroir la 
grande réputation qu'il s'étoit déjà acquilé. Mais , que quand 
il en arri\ erolr autrement , puilque Dieu le leur avoit don- 
ne , il talloit le recevoir & le loulfrir tel qu'il put être, & 
ne pas imiter lincônûance de ces peuples barbaies, quiôtenr 
les royaumes aufTi légèrement qu'ils les ont donnés. Cela 
détourna le danger qui nienaçoit 1 état , &■ fit qu'on atten- 
dit le roi avec beaucoup de tranquillité , quoique le mois 
de Février de l'année luivante 1574^1 prefque palle , 
avant qu'il fut arrivé fur la frontière de Pologne. 

g^ = =====^^ 

CHAPITRE XII L 

'V auteur de cette Hijlo'irc donne quelques avis importans au roi 
à fon arrivée. 



Us SITÔT que j'eus des nouvelles certaines que le 
roi étoit fcrti de France & qu'il avoit pafTé le Rhin , je par- 
tis de Cracovie. Je vis l'aicîievêque de Gnefne 6l quelques 
feigneurs catholiques. Je reçus les ordres qu'ils me voulu- 
rent donner , &: je m'avançai jufques dans la Saxe ou je 
rencontrai le roi. Il n'y avoit peri'onne auprès de lui «pii 
put l'inftiuire de l'état des affaires de Pologne & du carac- 
tère des feigneurs de cette cour. 

Les Polonoisqui l'accompagroient avoient leurs intérêts 
particul'iers. Les ambafladeurs de France qui étoient venus 
dv-mander le royaume étoient difpcrfés. L'abbé de Tille 
avoit travcrfé la Rulîie & la Volachie , pour le rendre k 



CoMMEVDON. Livre IV. iSi 

Conftantinople , où il devoit être en ambaffade près ilu 
Grand-Seigneur. Laniac s'étant embarqué à Dantzic , dans 
l'erpérance d'arriver plutôt en France par la mer Baltique , 
{i les vents lui étoient favorables , avoit été arrêté par le 
roi de Dannemarck à C oppenhague. Monluc , évéque de 
Valence, qui étoit chef de lambaliade , s'étoit fi fort en- 
gagé , qu'il ne put exécuter aucune des grandes promeflés 
qu'il avoit faites. Il avoit même malicieufement caché ou 
diminué tous les fervices qu'on a\'oit rendus au roi , pour 
faire valoir les fiens : ce qui avoit tellement irrité les Po- 
lonois contre lui , que le roi trouva à propos de le laiffer en 
France. 

Ce prince , & ceux qui étoient de fon confeil , témoignè- 
rent qu'ils étoient bien-aifes de me voir. Je n'avois aucune 
pafîion , ni aucun intérêt qui pût me rendre fufpeél. Je 
n'étois attaché à aucun parti ni à aucun feigneiv en parti- 
culier. J'avois à leur dire des chofes certaines & véritables. 
Ils me donnèrent donc audience ; & comme je les entrete- 
nois de la forme & de l'état préfent du royaume , je remar- 
quai que ce jeune prince prenoit plaifir d'apprendre que 
l'autorité royale n'étoit pas fi affoiblie , oi û diminuée , 
qu'on avoit voulu lui faire accroire , & que les Polonois 
n'a voient pas la même liberté de gouverner le roi qu ils 
avoient de l'élire. 

« Je l'affurai que le roi de Pologne étoit maître abfclu 
» de la vie & de la mort de tous fes l'ujets. Qu'on appeloit 
'> à lui de tous les magiftrats des villes & des provinces. 
»> Qu'il étoit l'unique interprète des lois & du droit public. 
» Que la fonâion du fénat étoit de lui donner confeil , 
ï» fans lui rien prefcrire. Que celle du roi étoit d'entendre 
» les opinions & de décider par lui-même. Que les édits fe 
»> propofoient dans le fénat & fe faifoient dans fon cabinet. 
» Qu'il recevoit les avis des autres , mais qu'il n'y avoit 
» que lui qui donnât les ordres. Qu'enfin le fénat étoit le 
« témoin & non l'arbitre des avions & de la vie du roi , 
« à qui rien n'étoit interdit , que l'injufîice & la violence. 

'> Qu'outre cela , on ne pouvoir obtenir aucun titre 

« d'honneur ou de prééminence , ni même des biens confi- 

ï> dérables , que par la faveur & par les libéralités du roi. 

»> Qu'il n'y avoit aucune dignité que celles des fénateurs , 

/» Su. qu'on n'y arrivoit crd'lnairement qn" après avoir eu 



aSi La Vie nu Cardinal 

>» des goiivernemens , ou quelques adminiftrations des fi- 
» nancvis; & qu'enfin ces charges ne le laifToient pas d.ms 
» les familles comme des héritages , mais qu'elles Ce diflri- 
»» buoient par le roi comme des grâces. Qu'ainfi , il éroit 
» le maître des lois , de l'honneur , des biens &c de la vie de 
» les fujcts qui ne pouvoient eCpérer aucune dignitc que 
»» par Tes bienfaits. Que c'étoit le moyen de faire mou- 
» voir , d'arrêter & de régler l'état comme il vouloir. 

» Qu'au relie , il avoit la diipofition entière de fes fî- 
»» nances ; qu'on n'en rendjit aucun compte au fénat , & 
n que les tréforiers ne s'adrefToient qu'au roi , qui faifoit les 
î> tréforiers & les fénateurs. Qu'il falloir , pour cette rai- 
" fon , choifir les magiflrats & les fénateurs avec beaucoup 
» de précaution. Qu'il trouveroit beaucoup de fidélité par- 
j> miles catholiques ; qu'il pourroit donner les charges aux 
w plus gens de bien , pour exciter les autres à mériter les 
« mêmes grâces par les mêmes vertus. Que certains hom- 
« mes adroits & artificieux lui confeilleroient infaillible- 
» ment de ménager les hérétiques & de les gagner par des 
>» récompenfes. Que ce confeil n'étoit ni sûr , ni fideU.e ; 
" que ce feroit rendre fes adverfaires plus puifTans , & leur 
» donner moyen de nuire ; & qu'ils s'imagineroient qu'on 
î) leur feroit du bien par crainte & par intérêt plutôt que 
» par inclination , parce que les efprits aigris & animés 
5» s'imaginent toujours qu'on l'efl aufîî. Que c'étoit une 
» chofe importune , quand les peuples fe mettoient dans 
j> l'efprit d'arracher les grâces par force & par nécçfTité , 
» plutôt que de les mériter par la foumifïion & par l'obéif- 
« fance. Qu'il étoit à craindre qu'en voulant attirer fes 
n adverfaires par des civilités & par des bienfaits , il ne dé- 
» fobligeât fes amis qui verroient avec regret emporter des 
3» récompenfes qui n'étoient dues qu'à leur fidélité. Qu'il 
5> ne falloit non plus croire ceux qui voudroicnt lui faire 
5> appréliender la haine des hérétiques , s'il ne fe fervoit 
» d'eux dans les affaires. Qu'il n'y avoit nul danger ; qu'ils 
» étoient foibles , fans chefs & fans forces. Qu'au contrai- 
3> re , les charges n'étant que pour les catholiques , les hé- 
» rétiqu'js reviendroient peu à peu dans l'ancienne reli- 
« gion. Que s'il déclaroit une fois que les honneurs & les 
»> récompenfes font pour les gens de bien , & non pour 
1) des fcditieux & pour des rebelles , il abattroit bientôt cet 



COMMENDON. LiVRE IV. iS^J 

>> orgueil , que la négligence du roi Augiifte , & la corrup- 
j) tion de l'elprit humain avoient long-temps entretenu. 
- Un des François , qui étoient avec le roi , m'interrompit 
en cet endroit : « Vous voulez donc , me dit-il , que le roi 
déclare d'abord la guerre à tous les hérétiques? Vous pré- 
tendez qu'on les chaffe de la cour & du royaume ? Il fau- 
dra donc lever des armées & fe mettre en campagne con- 
tre eux ? Ce n'eft pas mon deffein , lui dis-je , qu'on les 
traite comme des ennemis déclarés. Il n'eft pas néceffaire 
de lever des armées , ni d'employer la force & les armes , 
quand les lois & la difcipfine peuvent fiiffire. Je ne veux 
chaffer perfonne de la cour ni du royaume. Je fuis d'a- 
vis que le roi traite les hérétiques civilement ; qu'il leur 
offre fa faveur , s'ils veulent quitter les doftrines nou- 
velles , qui caufent de fi grands défordres dans l'état. Que 
s'ils veulent perfifter dans leur opiniâtreté , il faut qu'ils 
foient humiliés & qu'ils connoiffent au moins qu'il n'y a 
point d'honneur pour eux d'avoir abandonné la religion 
catholique. Je ne fai point de remède plus doux , ni plus 
aifé. 

" Je lui repréfentai enfuite , que s'il ne falloit choifir que 
des gens de bien pour les charges de magiftrature & pour 
le fénat , il falloit être encore plus circonfpedl: pour le 
choix des évéques qui étoient les pères des rois & des peu- 
ples , les chefs du fénat , les préfidens nés des alfemblées 
des provinces & des états de tout le royaume ; les dépo- 
) fitaires de la foi & de la difcipline , & les pafteurs établis 
) de Dieu pour gouverner fon églife. Que puifque le ro.i 

> jouiffoit du droit de nomination que fes prédéceffeurs 

> s'étoient attribué , il devoit être perfutdé , qu'il ne pou- 

> voit nommer un homme déréglé à l'épifcopat , fans fe 

> rendre coupable devant Dieu & devant les hommes d'un 
très-grand crime. Qu'il n'auroit point de plus grands en- 
nemis que les méchans évéques ; que les bons feroient 
toujours attachés & à fes intérêts , & à ceux de l'état; 
en forte que par eux il feroit abfolu dans le fénat & dans 
toutes les provinces. Qu'enfin , la plus confidérable au- 
torité du royaume étoit celle des évéques ; & qu'il de- 
voit avoir beaucoup de foin & d'exaélitude à les bien 
choifir. 
H y avoit encore une chofe qui n'étoit pas à négliger. 



1^4 I- A Vif nu C a r n i n a l 

C'ctoit la coimim* crciivoycr nux allcmblccs gcncralcs , dos. 
dcpuicsdccluujuo |)alatinar , qu'ils appellent parmi eux Jci 
nonces des terres ou des provinces. Us leschoilWrenr entre 
les cl)e\alicrs : car ils regardent le menu peuple , comme une 
trotipe d'elclaves , &: ne lui donnent aucune part au i;ou- 
nemenr. C^luque palatinat nommoit un , ou pludeurs de les 
députés , [lelon qu'on lejugeoit à propos. Autrefois ils n'é- 
toient envoyés que pour recevoir les ordonnances du fénar, 
^' les publier en fuite dans leurs provinces , alin que ces 
tdits publics fulVent connus & obfervés dans tous les en- 
droits du royaume : mais fous le Roi Augufte , ils avoient 
ufurpé tant d'autorité , qu'ils gouvernoient l'état abl'olu- 
ment, femblables à ces anciens tribuns du peuple de Ro- 
me , qui étoient établis pour protéger les citoyens contre 
ics tyrans, Ckqui étoient devenus des tyrans eux-mêmes. 

«« Je lis connoître au Roi que ces envoyés avoient eu 
» l'infolcncc de prefcrire au fénat ce qu'il devoit ordon- 
>» ner , & de s'oppofer à fes ordonnances. Que c'étoit-Ia la 
" Iburce de plulicurs défordres , & que les hérétiques 
>> avoient par-là des occafions fréquentes de faire desharan- 
« gués & des propofitions féditieufes. Qu'il étoit impor- 
» tant de leur oter cette autorité qu'ils avoient ufurpéc , 
» de réprimer leur infolence , &de faire cnforte qu'on dé- 
V putàt des catholiques zélés pour le fervice du prince & de 
»> l'état , plutôt que des hommes inquiets & féditieux. Que 
» pour cela il falloitles obliger par des bienfaits , d'accep- 
» ter les députations , &: de venir dans des affemblées , où 
>> il y avoir à foutenir de grandes contellations : ce qui fe- 
» roitque l'état feroit mieux fervi , &:quelesplus hardis ne 
» prendroicnt pas la place des plus fages. Que ii Sa Ma- 
»> jefté exhortoit les catholiques à fortir de cette oifivetc 
» &L de cette langueur qui les éloignoit des aflemblées , ani- 
« inant les gens d honneur par des prix & des récompen- 
» les, les catholiques fcroient les plus forts; l'amour des 
» nouvelles doftrines fe refroidirolt ; l'héréfie tomberoit 
î» prefque d'elle même; & tout le monde fe tiendrolt dans 
T> le devoir &: dans la foumilTion. 

» Qu'il devoit fur-tout s'imaginer que fon fénat feroit 
r tel qu'il le feroit , foit en choififlont les fénateurs , foit 
« en leur montrant l'exemple ; & que toute la noblefle du 
i> royaume fe regleroit fur lui , félon riiumcur des Polo- 



CoMMENDO'v. Livre IV. 28^ 

î> nois , qui font très-grands imitateurs de leurs Rois. Qu'il 
» fit d'abord paroître deux grandes qualités ; la piété, qui 
T> fait qu'on craint Dieu , & qu'on s'attache à fa religion ; 
» '& la valeur , qui fait qu'on aime la guerre , & qu'on 
» cherche les occafions d'acquérir de la gloire : qu'il écou- 
» tàt volontiers ceux qui l'entretiendroient fur ces deux 
» fujets. 

» Qu'il tînt toujours les jeunes gens en haleine , leur 
« faifant faire des courfes de cheval , des jeux , des exer- 
w cices militaires & des repréfentations de combats , qui plai- 
ï» fent à cette nation naturellement guerrière, & qui f© 
»> pratiquent fous des Rois même négligens. Qu'il aflîftât à 
» ces exercices ; qu'il en inttituât de nouveaux ; & qu'il y 
j> préfidât lui-même ; autant que fon âge le pourroit per- 
5) mettre. Que ces petites c'nofes lui attireroient l'amitié & 
» la vénération des peuples , & ferviroient , plus qu'il ne 
î> penfoit , à rétablir la religion & la difcipline militaire. 

» Je lavertis que le cardinal Commendon lui confeilloit 
ï> de déclarer la guerre aux Mofcovites , qui font les enne- 
» mis éternels des Polonnois , & qui peuvent exercer leur 
j) valeur , en leur donnant de l'émulation. Que ce confeil 
» avoit plufieurs avantages. Qu'il n'y avoit rien qui rendît 
" les états plus illuftres , que la réputation & la gloire des 
u armes. Qu'un Roi , qui venoit de loin comme lui , qui 
« avoit de la naiffance , du courage & delà fageffe, dévoie 
j> affermir fa couronne par les mêmes vertus qui la lui 
» avoient acquife ; & qu'il ne pouvoit fe rendre plus Llluf- 
» tre étant préfent , que par ce qui l'avoit rendu illuiîr® 
» étant abfent. Que ceux qui connoiffoient les véritables 
» intérêts de la Pologne , jugeoient que la guerre étoit né- 
» ceffaire , non- feulement pour la gloire d'un nouveau rè- 
w gne, mais encore pour remettre l'ordre dans les afFaires. 
n Que fi l'on laiiToit ces peuples dans le luxe & dans une 
n molle oifiveté, ils feroient ruinés par quelque puiiTance 
« étrangère , où ils fe ruineroient par leui s propres forces. 

» Que la guerre dilîîperoit tous ces mouvemens & tous 
n ces troubles , que plufieurs foubaitent pour s'agrandir ; & 
»> que les fourcesdes héréfies , qui naiffent ordinairement de 
« l'orgueil & de l'oifiveté , & qui s'entretiennent par la li- 
» cence , par le luxe , & par l'intempérance , feroient ta- 
n ries par la difcipline &l par l'occupation de la guerre. Que 



iS6 La Vie du Cardinal 

M cette coutume & cette liberté de difcourir , de dirpurer , 
» & t!c doculer des phisliaiits inyUèresdc la religion pendant 
» leurs tertins celleroii. Que t'etoit le moyen de rendre l'é- 
» tat tlorlHant ; de rétablir le refped pour les Rois ëc pour 
»' ks inai;llhats, (|ue la corruption des leinps avoit un |)eu 
» dunimu" ; d\)uvi ir le ciieinin aux conquéies ; & de lé t'ai- 
» reconbdéicr , non-feulement par les Polonois , maisen- 
>» core par tous les Rois & par tous les peuples voifms. Que 
» tout le royaume louliaitoit la guerre , excepté ceux (|ui 
y protitoicnt dans la paix de leurs l'éditions , ik du tuimilte 
» desaflemblees. 

» Que chacun fe réjouilToit d'avoir enfin rencontré un 
>' Roi , iL'Us lequel ils pourroient répater les pertes qu ils 
)» avoient laites par la négligence i>>: parl'uifiveté d'Augul- 
» te. Que s'il ne fe fcrvoit de cette aideur, il ne joul- 
» roitque de la gloire qu'il s'étoit acquife en France; & 
»> que s'il fuivoit les mouvcmens de ces alVeniblées , & fe 
» laifloit lier une fois , il fe trouveroit embarralle dans des 
» aiTaiies d'où il ne pourroit fe dégager. Qu'il ne inanquoit 
M pas de raifoiis pour entreprendre cette guerre j & que 
» s'il agiffoit avec un peu de vigueur , il n'y avoit poiiw 
« à douter de lévénement parce qu'il auroit aiTaire a un 
>» ennemi , qui étoit moins puifl'ant , moins aguerri , 6l 
n moins accoutumé que lui a combattre & à vaincre. » 

Le Koi Etienne , qui lui fuccéda depuis , fe fcrvii de ce 
confeil , clialTa les Mofcovites de toute la Livonie ; remit 
toute cette grande province en liberté , & rendit ùjn nom 
célèbre dans toute l'Europe ; & quoique ce ne fut qu'un 
homme nouveau , qui s'étoit élevé d'une conditicm non 
feulement privée , mais encore obfcure , il gouverna les 
Polonois plufieurs années avec plus d'autorité , que s'il fut 
né leur Roi. 

Henri m'écouta avec plaifir. Mais je connus que rien ne 
lui avoit tant plu ; que le confeil que lui donnoitle cardi- 
nal CuniiUendon , d'entreprendre la guerre ; & l'avis que 
je lui donnois , que l'autorité royale n'étoit pas fi bornée, 
ni fî aEfoiblie que quelques-uns lui avoient dit. On me fit 
après cela mille quelVions , lur la cour de Pologne , 6c 
lur tous les feigneurs qui la com[K)foient. En quoi je re- 
connus la fagelTe de ce Prince, qui les diftinguoit tous par 
leur religion , 6i qui demandoii d'abord k'ils étoient cathoU- 



COMMENDON. LiVRE IV. itj 

ques , ou hérétiques. Pour moi je l'entretins fort au long 
des mœurs & du naturel d'un chacun , des liailbns qu'iU 
avoient entr'eux , desraifons de leurs amitiés & de leur intel- 
gence , de leurs démêlés & des fujets de leurs inimitiés. 

Je lui nommai ceux qui lavoient Cervi de bonne foi dans 
h diète ; ceux qui s'étoient déclarés contre lui ; ceux donc 
la fidélité éîoit éprouvée ; ceux qui dévoient lui être fuf- 
pefts ; ceux qu'il falloit employer dans les affaires , ceux 
qu'il falloit entretenir par des efpérances ; ceux dont il falloit 
fe défier ; ceux qui méritoient d'être bien reçus. Le Roi pa- 
rut fatisfait des avis que je lui donnois ; il m'ordonna île 
les lui donner par écrit ,& depuis ce temps, toutes les fois 
qu'il fallut réfoudre quelque chofe , il me fit lïionneur de 
me feire appeler , & de me demander mon fentiment. 

g^ = — == =^'-?ga 

CHAPITRE XIV. 

L^ arrivée du Roi ^ 6' [on Couronement. 



u 



N mois après , le Roi arriva à Cracovie. L'évêque de 
Cujavie & dix autres députés du fénat s'étoient avancés fur 
la frontière pour le recevoir. La plupart des feigneurs de 
Pologne s'y rendirent , chacun avec une grande fuite de gens 
à cheval ; les uns pour faire voir leur empreffement & leur 
zèle particulier , les autres pour accompagner les députés du 
fénat. 

Dès que le Roi parut , fuivi d'un grand nombre de gens 
fort leftes & fort bien vêtus , toute la cavalerie qui l'at* 
tendoit tourna à droit , & fe pofta fur des éminences. On 
voyoit des efcadrons rangés fur des collines éloignées , au- 
tant que la vue pouvoit porter. 11 y avoit quinze mille che- 
vaux. Les Allemands qui avoient accompagné le Roi pour 
lui faire honneur , & pour Tefcorter , s'arrêtèrent fur la 
gauche, lis étoient environ trois mille cavaliers. Ils fe ran- 
gèrent en efcadrons fur les limites de leur pays , & pafsè- 
rent comme en revue devant le Roi , avant que de s'en re- 
tourner chez eux. 

Ces deux corps de cavalerie n' avoient rien de femblable 
l'un à l'autre. Les Allemands étoient montés fur des che- 
vaux pefans , nés dans leur pays , & prefquç tous poui 



î8S La Vie du Cardinal 

lu .ivoicnt tics bottos iiDircs ; des vclKs noires , courtes, 
& toutes d'une t.Ujon. Louis virai;esbalanncs,6: leurs bar- 
bes langues ô^ mal propres , leur diMUioient un :iir non-(eu- 
ment ^ueiricr , uku-» encore liuouvlie. Ils avoicnt tous pmir 
armes une longue epec , deux pii\olets à l'arçon de la 
klle, & un marteau d armes, qui pendjit lur lecaparai.ni 
de Icuisclievaux. 

Il y avuit iKaueoup de variété parmi les Polonois. Leurs 
armes , leurs iiabits , leurs chevaux étoient de couleur diile- 
rcnte. Quoique leur pays Toit très-fertile en chevaux. Is 
en font fi curieux , qu'ils en font venir de ïhiace &: d'U;i- 
lie qu'ils achètent fort chèrement : & l'on en voyoit plu- 
sieurs que les pruic.paux de la noblelle m.mtoient , ou 
t(u'ils faifoient mener en main par des palfrcniers. Pv)ur 
l'iiablljmeiu , les uns étoient vêtus à la mode de leur pays , 
les autres a la Hongroife , (juelques-uns à la Turque , plu- 
fieurs à l'Italienne, &; quelques-uns même a la Françoile : 
tant cette nation fe plaît a imiter les étrangers. 

Il n'y avoir pas moins de variété dans leurs armes. Les 
uns étoient armés à la turque , d'un arc , d'une troulfe Si 
d'un fabiC. Les autres portoient de lon^s boucliers & une 
lance. Quelques-uns avoient pris le calque Ck iaculralle. 11 
y en avoient peu qui euflént des armes pelantes ; car ils 
u aiment pas tant la variété , qu'ils ne fondent auHl a la 
commodité. Pour la façon du ccrps , les uns avoient des 
cheveux courts i les autres étoient tout-à fait rafés ; les au- 
tres portoient une longue chevelure. Les uns avoient la 
barbe longue , les autres n'avoient que la mouftaclie ; cha- 
cun s'ajuliant prelque à la mode de les voifins. On voyoit 
une compagnie bleue , une verte , une rouge , toutes ornées 
de fourrures avec des broderies d'or & de foie, tnfin cette 
variété étoit très agréable & très-divertilfante. 

Le Roi tut ravi de voir tant di braves guerriers : &: ce 
grand appareil , accompagné des fons de mille trompettes , 
6: des cris de joie , qui refonnoient de tous côtés , fie qui 
témoignoient le plaifir qu'on avoir de le recevoir , le tou- 
cha fi fort , qu il avoua qu'il comracnçoit à connoitre 6l à 
fentir qu'il étoit Roi. L'cvéque de Cujavie & les autres dé- 
purés, environnes dune troupe déjeunes feigneurs , def- 
cendircnt tous de cheval , dJs qu'ils virent leur Prince , qui 
les ayant aperçus , s'a^ ança aulii \ers eux 6: dcfcendit de 

cheval. 



COMMENDON. LiVRE IV. 289 

cheval. Comme ils Te jetôrent à fcs pieds , le Roi les em- 
brafîa tous avec beaucoup do douceur fii de civilité , ap- 
pelant l'évèque fon père. Après que les complimcns turent 
iaits de part & d'autre , & que le Roi eut donné fa main à 
baiCer à tous ceux qui fe préfentèrent , ils remontèrent 
tous à cheval. Les Allemands priicnt congé de ce Prince , 
qui leur fit de grands préfens ; après quoi le Roi continua 
fon voyage. 

Les Polonois ctoicnt A fatisfaits de fon aii doux ù. hon- 
nête , & des chofes obligeantes qu'il leur difoit , qu'ils ne 
pouvoient fe lafler de lui fouhaiter mille prolpérités. Ui 
avoient autant de joie dahs le cœur , qu'ils en faifoicnt 
paroître par leurs applaudiffemens. Tous les chemins étoient 
bordés de peuple : une foule de gens de tout fexe & ds 
tout âge (brtoit des villes & de la campagne. Les princi- 
paux de la ncbleffe abcrdcient de tous côtés avec des com- 
pagnies de cavalerie rangées en bataille. 11 arriva e.ifin à 
Cracovie fur la fîn de Février : &l deux joui s après , quelques 
efforts que pufi'ent faire les hérétiques , qui vouloient lui 
impofer de nouvelles obligations & hmirer fon autorité , il 
fut couronné avec les folennités accoutumées par l'arche- 
vêque de Gnefne ; car félon leurs lois le Roi n'eft pas entiè- 
rement établi , s il n'a reçu cette marque de la royauté. 

Alors on commença à examiner le mérite des perfonnes, 
à prépa.er des récompenlés , & à faire la diilribution des 
gouvernemens &i des places vacantes dans le fér.at. Il y 
avoit déjà deux ans que le roi Augure étoit mort. On 
n'avoit difpofé d'aucune charge pendant ce temps , afin ds 
lailfer au Roi qui leroit élu des moyens de gratiHer ceux 
qui l'auroient fervi. Sa Majefté donna libéralement & 
de bonne grâce , tout ce qu'elle put difiribuer. Mais parce 
que toutes les dignités de l'état n'étoient pas capables de 
contenter l'avidité & les efpérances de tous les prétendans; 
& que tout ce que le Roi pouvoit donner , étoit au-deilbus 
des défirs de pluûeurs , qui exigeoient plutôt qu'ils ne de- 
mandoient , & qui prenoient pour juftice les grâces qu'on 
leur pouvoit faire , outre les diftributions de l'argent qu'il 
avoit apporté , il fut obligé de donner des penfions furies 
revenus qu'il tiroit de France. De forte que quelques héré- 
tiques, & plufieurs de ceux qui avoient été contraires à fes 
intérêts , obtinrent de grands préfens d'un Prince natu- 
Tome 1. Seconde Partie» T 



200 La Vie du CARDiNAt 

rollcmcnr li!j«:ral , îv (|\ii ne vouloir renvoyer pcrfonnc 

mécontent. 

II ne trompa les et'pérances d'aucun , mais il ne les aflou- 
vit pas. (!eu\ «lui avoient reçu les plus g aiules récom- 
pen.'cs , croyoie.u avoir rendu encore de plus grands Cer- 
vices ; &; comme chacun cÛ porté à juger tavorablemcnr 
de l'on mérite , ils pcnfoient ([u'on leur demeuroit encore 
fort obligé. On entendoit de tous cotés des plaintes flichea- 
les de ceux qui attendoient une plus grande reconnoii- 
lance , & qui trouvoient mauvais qu'on eût t'ait autant de 
grâces à leurs advcrlaircs qu'à eux. Ceux qui peu de tcn.p'î 
auparavant levoient les mains au ciel , ix qui remercioient 
Dieu publiquement de leur avoir infpiré celui qu'ils défi- 
roient élire; qui le louoient avec une affeflion & une ten- 
dreté extraordinaire ; qui l'adoroient prefquc comme une 
divi'iité ; & qui fe vantoient de n'avoir confidéré que 
l'intérêt de l'état lorlqu'ils avoient élu ce jeune Prince , 
forti d'une mairon royale , & de qui les inclinations étoient 
aulfi nobles que la naiffance : ceux-là mêmes, comme s'ils 
euirent été d'auties liommcs, maudiiroient alors leurs iuf- 
frages, & la mallieureufe afFe(flicn qu'ils avoient eue pour 
hii. Tant il eft vrai que nous ne parlons que des intérêts 
publics , & que nous ne penfons qu'aux nôtres. 

Mais îcrique le Roi n'eut plus rien à d.inner , & qu'ils 
virent que par bonté &: par amitié il avoit donné du lien 
propre , & cpjil s'étoit même fort engagé , ils fe repenti- 
rent de s'être plaints ; & chacun s'appliqua à lui rendre de 
nouveaux fervices , & à mériter fcs bonnes grâces par un 
zèle & par un attachement plus fmccre. Le Roi , après 
avoir congédié l'affemblêe , qui s'étoit trouvée à fon cou- 
ronnement à Cracovie , délibéroit avec (es principaux 
confeilIers,de la guerre qu'il vouloit entreprendre contre 
Jes Mofcovites ; 6: il avoit déjà fait le plan d'un règne , qui 
félon toutes les apparences devoit être heureux & illuftre r 
lorique plufieurs courriers arrivèrent de France prelqu'en 
même temps , &: lui apportèrent la nouvelle que le Roi 
Charles éroit mort d'une fièvre lente ; que le duc d'Alen- 
ton fon jeune frère , à qui le roi de Navarre & les hugue- 
nots d->nroient de méchans confeils , avoit dcffein de trou- 
bler l'état ; que la Reine Mère , qui avoit donné des gardes 
icefc d^ux P.inces , &i qui les tenoit comme prifonnicrs 



<tôMM ENDOS*. LiVRÉ IV. 29* 

cItcz eux , auroit de la peine à les arrêter , s'il ne partoit 
<en diligence ; & que s'iltardoit , ou s'il ctoit retenu en Po- 
logne , les troubles alloient éclater. Toutes les lettres d; la 
Reine le conjuioient de quitter tout , dide l'ortir comme il 
pourroit de ce royaume , & l'avertifloient que le feul loup- 
çon qu'on avoit qu'il feroit retenu en Pologne , donnoit 
du courage aux huguenots, quipreffoient le duc d'Alcnçon 
de fe fervir del'occafion , & de le laifir du royaume. 

CHAPITRE XV. 

La fuite du Ro'u 

JLi E Roi furpris d'une nouvelle fi peu attendue , fit re* 
tirer tout le liionde ; & consulta pendant la nuit avec les 
^François qui étoient de fa confidence , ce qu'il avoit à 
faire. Il ne eoinptoit déjà pour rien le royaume de Pologne ; 
& jugeant qu'il étoit très-important de p/effer fon départ , il 
réfolut,par le confeil de fesamis , de s'enfuir la nuit fuivante^ 

Le lendemain , pour ne donner aucun foupçon dudeiîein 
qu'il avoit pris , il reçut avec beaucoup de civilité tous les 
feigneurs de fa cour , qui venoient lui faire compliment fur 
la mort du Roi fon frère. Il leur dit que la France le rede- 
inand jit ; que c'étoit un royaume qui lui appartenoit par 
dioitde fucceliion ; & qu'il étoit néceffaire qu'il partît en 
diligence pour y aller régler toutes chofes : mais qu'il avoit 
tant d'obligation aux Pcl.nols , qu'il devoit aimer leur pays 
comme le fien propre ; & qu'il avoit réfolu d'avoir autant 
de foin du royaume où il avoit été appelé , que de celui 
où il étoit né. Qu'il les prioit donc de lui confeiller quel 
ordre il pouvoir donner pour la conduite des affaires , pen- 
dant qu'il feroit abfent. 

Ceux qui avoient été les auteurs de fon éleélion , & qui 
avoierit conçu de grandes el'pérances de lui , furent fort 
furpris. Les autres donnèrent des avis diffi.rens, chacua 
félon {es intérêts. Mais ils répondirent tous qu'on ne pouvoit 
rien réfoudre là-delius lans affembler la diète ; qu'il falioit 
dépêcher des courriers dans toutes les provinces , pour con- 
voquer l'afTeinblée à Cracovie: ce que le Roi ordonna qu'on 
fit promptementi 

T a 



2<)î I '^ V I r nu C A n T-) î N A t 

La nuit d'après les gardes t'iançoilos curent ordre de fer- 
mer les portos der;ipparfemcnt du Roi , de n'y lailler entrer 
pcrl'onne , &: de dire à ceux qui fe prél'enteroicnt , que le 
Roi , acc.ihl J de douleur & A^ trirtelVe vouloit repoler. Ce- 
pendant 1 crique tour le monile fut endormi , ce Prince par- 
tit lui dixième ; & ibrtant par la porte du derrière du pa- 
lais, il trouva des chevaux qu'on lui avoit préparés. Dés 
qu'ils lurent hors de la ville , ils coururent à toute bride. 
11 iaiibit clair de lune par hal'ard , &; un valet qui étoit 
dans la g-ande cour du palais ayant reconnu le Roi qui 
paC'oit , il en alla avertir l'on maître , qui d'abord ne lit pas 
grand compte de l'avis. 

Ma's enlin , après avoir reconnu la vérité de l'avis , il 
craignit qu'on ne l'accufàt d'avoir trahi l'état, s'il eut célé 
aux lenareurs une chofe de cette importance : & jugeant 
qu'il étoit moins dangereux de donner un faux avis, que 
d'en cacl-.er un véritable , il alla trouver à la pointe du jour 
le Comte de Tenzin , qui étoit un des principaux feigncurs 
de la cour, pour lui déclarer ce qu'il avoit appris. Le comte 
communiqua la chofe à c[iielques fénareurs , qui lui répon- 
dirent qu'il ne fallo'it rien croire , ni rien faire de mal à 
propos , & le cliargèrent d'aller lui-même au palais , & 
d'obferver ce qui en étoit , d'autant plus qu'd avoit été 
nommé à la charge de chambellan , quoiqu'il n'en eût pas 
encore pris poffeilion. 

Après que b foleil fut levé , le comte entra dans le pa- 
lais. Cependant le biuit courut par la ville que le Roi étoit 
parti , & il fe fit en très-peu de temps un grand concours 
de monde devant le palai«;. Le comte éveilla les gardes de 
lu porte , qui lui répondirent qu ils avoient ordre de n'ou- 
vrir à perfonne, & dcTipêcher qu'on ne troublât le repos 
du Roi. Alors on ne douta plus de la chofe. Le comte força 
les portes d." ];î chambre , & il n'y trouva que deux lettres 
fur la table , l'une au fénat , l'autre à l'évéque de Cujavie; 
dans lerquclles le Roi leur rendoit compte de fon delleln , 
& leur protcftwit qu'il avoit été expédient pour les deux 
royaumes qu'il partit promptement. 

Dés que la nouvelle le fut répandue , ce fut une émo- 
tion 6; un emprcffement extraordinaire par toute la ville. 
Chacun monta à cheval avec précipitation. Les Polonois 
pourluivGie;:t leur Roi pour le retenir ; les François cou- 



Comme N DON. Livre IV. 293 

roientaprèspourle luivre. Mais il ctoit déjà bien avance : 
&: quelque diligence qu'on dt , personne ne put l'atteindre 
que lorfqu'il fut ibrti de Pologne , & qu'il fe fut fauve dans 
' la Siléfie , qui n'eft pas éloignée de Cracovie de plus d'une 
journée. Là tous les Polonois fe jetèrent à fes pieds , & le 
fupplièrent à genoux de ne les point quitter. Mais il les 
exhorta Je s'en retourner à Cracovie , &.les chargea d'affu- 
rer le fénat qu'il n'avoit pris laréfolution de fe retirer qu'à 
l'extrémité ; & qu'il reviendroit auffitôt qu'il auroit mis 
ordre aux affai.cs de fon pays , après quoi il leur lit mille 
caieiles, & les renvoya. Les uns pleuroient fon départ ; 
les au'res fe plaignoient de leur mauvaife fortune. 

Les Polonois retombèrent dans les mêmes diîBcultés qu'au- 
paravant :& comme l'état ne pouvoit fubfifter fans Roi ; 
après avoir envoyé une folennelle am'Daflade en France , & 
avoir connu qu'il n'y avoit plus d'efpérance que le Roi re- 
vînt , ils convoquèrent leur diète , qui ne fe paffa pas fi 
tranquillement que la précédente. Il y eut deux Rois qui 
furent élus. La plus grande partie du fénat avoit été gagnée 
par les lettres , par les ambaffades & par les préiens de l'Em- 
pereur Maximihen ; & le refte de la noblefle avoit jeté les 
yeux fur Etienne Bathovi , prince de Tranfylvanie. Celui- 
ci s'étant aperçu que l'Empereur étoit lent , & qu'il ne 
donnoit que des efpérances éloignées , il le prévint par 
fa d'Jigence & par fa hardieffe. Il entra dans la Pologne 
avec quelques troupes qu'il avoit ramaffées ; & les Polonois 
voyant fa fermeté & fa réfolution , le reconnurent pour 
leur Roi. 

Cependant les François , que le Roi avoit laiffés à Cra- 
covie , le joignirent. Plufieurs Princes chez qui il avoit 
pafTé, l'accompagnoient par honneur ; de forte qu'il cou- 
roit droit à Vienne avec un train qui n'étoit pas indigne 
d'un Roi : & foit qu'il fût preffé par la néceiTité des alTai- 
res çle France ; foit qu'il ne voulût pas donner le temps aux 
Allemands de prendre quelque facheufe rélolution , il fit 
tant de diligence, qu'on apprit en même temps qu'il étoit 
forti de Pologne & qu'il étoit proche de Vienne. Maximi- 
lien fut bien- aife delun & de l'autre : & comme quclques- 
ims de fes courtifans lui confeilloient d'arrêter ce Prince , 
<jui étoit le feul qui pouvoit donner de la jaioufie à fa fa- 
mille & à fes états, & de ne le renvoyer qu'aorès avoir cUf- 

T -, 



J194 Ï-A' Vie du Cardinal 

pôle fclon fes d^'ircins les atVairc!; de France & de Pologne » 
non-rciilcment il rejeta cette propofition , û contraire .à la 
loi publique , ix à t^ us les droits d'alliance 6; iHiolpitalité , 
qui doivent être facrés parmi les Ko:s , mais il blâma ceux 
qui l'avoicnt ftiite ; & après les en avoir repris fort aigre- 
nicnt , il leur dit , (jne bien loin daniicr ce Prind qui jorfoit 
de I\y!i'^':e , il fjllou lui fine des ponts d'or pour le fjirg 
f'tjpr en Frjnce, 

D'abord il envoya ordre à Rodoli)he & à Erneft fes deux 
fils aînés , qui étoient en Hongrie de venir promptenient 
à Vienne. Pour lui, il monta en canofTe , à caufe qu'il étoit 
goûteux , &; il alla au-devant du Roi. Il latrcrdit fur le 
bord du Dqnube , & le reçut avec tant de civilité , qu'il 
fembloit que ces deux Princes dirputoient à qui fe feroit 
plus d'honneur. Car Maximilien é:oit le Prince du monde le 
pluscis il &:lepIushonnète,lorfc;u'iI vouloir obligei quelqu'un. 
Le Roi, après avoir été traité très-magiTÎtiqucment , partit de 
Vienne & travcri'ant la Stifie &: la Carintîiie , il fe rendit 
en Italie à grandes journées, fans s'arrêter ju^'qu'à cequ'il 
fût arrivé à Veniie. Là tous les princes d'Italie le viilté • 
rent ou lui envoyèrent des ambaffadeurs. 11 y demeuR 
quelques jours ; &: y reçut tant d'iionneurs & tant de té- 
moignages de refpedi: &: d'amitié de tous les ordres de cette 
républicjuc fi magnifique &: fi polie , qu'on peut dire qu'ils 
n'oublièrent rien de tout ce qui pouvoit l'honorer & le di- 
vertir , ou régaler ceux qui l'accompagacient. Enfin toute 
cette grande ville les traita comme un airii civil, & comme 
un hôte obligeant auroit pu fa'ire. 

•s^ ==-K^ 

CHAPITRE XVI. 

Çommendon retourne à Rome. H ejl inquiété par le Cardinal 
Famé je. Le Pape V abandonne à fes envieux. 



P 



O u R quitter enfin les affaires de Pologne , & revc-: 
nir à notre fujet. Ce Roi fit tant de cas de la fagefle , 
ti de la probité de Commendon , qui étoient fi révérées en 
Pologne , & eftimées même en France , qu'il ne parloit 
jamais de lui , qu'avec beaucoup d'honneur. Lorfqu'il ra- 
contoit toutes les magnificences de fon entrée dans la Por 
|cgne & de fon pouronncment , U ^voijoit qu'U n'auroi^ 



COMMENDON. LlVRE IV. 295 

rien manqué à fa fatistadUon , s'il y eût trouvé Commendon. 
11 avoit conçu tant d'ellime &. d afFeftion pour ce car- 
dinal , qu'il écrivit au Pape, pour le prier très-inibmment de 
-l'envoyer encore une fois légat en Pologne, parce que ies 
ibmsSi fes confeils lui étoient très-néceffai.es poui la conduite 
de fon royaume. Sa Majefté me fit l'honneur de me dire 
plufieurs fois , que s'il venoit en Pologne , il auroit le nom 
de légat , mais qu'il y foioit le maître de toutes les affai- 
res -."quil ^^ confidéreroit & l'honoreroit comme fon père ; 
qu'il n'entreprendroit rien fans fon autorité & fans fon 
confeil ; &: que s'il ctoit obligé de fe trouver en perfonne 
à la guerre qu'il alloit entreprendre contre les Mofcovites , 
il le laifferoit en Pologne pour être régent du royaume eu 
fon abfence. 

Commendon reçut l'honneur que le roi lui faifoit avec 
tout le refpeft & toute la reconnoiiTance poflibles. Mais 
comme il iavoit que c'étcit une grande grâce, que dètre 
appelé par un grand roi pour gouverner un grand royau- 
me , il jugeoit auffi que c'étoit un emploi tris-dangereux ; 
& qu'un étranger s'expofoit à toutes les penecutions de 
l'envie , Icrfqu'il fe chargeoit de toute la faveur , & de 
toute la puiffance dans un état. Il pria d^nc le pape de ne 
prendre point encore de réfolution là-deffus ; & la mort 
du roi Charles , & le retour de Henri en France l'exemp- 
tèrent de ce voyage. 

Ce fut là la fin des aftions & des légations gîorieufes 
de Commendon. Il paffa le refte de fes jou.s dans le re- 
pos ; & fon efprit n'ayant plus d'occafion d'agir , demeura 
dans une obfcure oifiveté. 

Le pape Grégoire le reçut fort civilement lorfqu'il arriva 
à Rome , & loua publiquement fes grands fervices. 11 per- 
mit toutefois que le cardinal Alexandre Farnèfe , qui étoit 
alors très-puiffant , lui intentât un grand procès , quoiqu'il 
eût pu & qu'il eût même dû l'empêcher. Lorfque l'empe- 
reur parut offenfé contre lui , & qu'il fe plaignit qu'il avoit 
préféré les intérêts de la France aux fiens , pour Féleaioa 
d'un roi de Pologne , le pape l'abandonna à la haine , & 
■ aux reffentimens de plufieu s perfonnes de la fanion d'Al- 
lemagne ; foit qu"il craignît de fe brouiller avec Maximi- 
lien , foit qu'il fe fût laiffé prévenir par quelques envieux , 
(ivï lui avoient perfuadé que Cominendon faifoit le réfor- 

T4 



îO^> La Vie du Cardinal 

matciir , & qu'il s'ctoit mOlc do cenfnrcr les avions de Sa 

Salntcto dans les commorKcmons d.' Ton pontilicat. 

Ce giaiid lionuuc foulViit Tune &: l'autre de ces 'm]\\(- 
ticcs avec tKMUc».Hi|) de coriilaiice. 11 loutint viguureulc- 
mcnt les droits contre le cardinal Farnèrc ; & ils'acquiua 
toujours de toutes les tonifiions de ia dignité avec tant de 
force , tant de prudente & tant de connoillancc des affaires 
ctrar'gères, (ju'il n'y avuit | erCmiie dans le lacié co!Ie^',e 
ijui hit plus elbniépour la vertu &; pour fa vie réglée. Les 
avis qu'il propofa dans les aflemblées paiticulièrcs des 
cardinaux , ou dans le confiftoire , avoient toujours je ne 
fais quoi de plus grave & de plus libre (jue ceux des autres. 

Ceux qui avoient voulu lui faire perdre un peu de ion 
crédit , en lui fulcitant un urand adverlaire , lui attirèrent, 
fans y penfer , de très-puiflans &. de très-fidclles amis. Car 
deux cardinaux très-confidCrables par leur naiflancc , par 
leur autorité &: par celle de leurs parcns , s'étant brouillés 
avec Farnèl'e par je ne fais quelles raifons d'émulation & de 
jaloufie , fe joignirent à Comincndon. C'étoit Louis d'Eft 
de Ferrare, & Ferdinand de Mcdicis Florentin, frères de 
deux princes fouverains , qui eurent tant d'eAime ik tant 
d'amitié pour lui , qu'ils s'accordèrent pour le faire pape. 
Ils engagèrent dans leur parti Alexandre Sfor/c , Flavie 
Urfin & Marc Altaéms , qui étoient les plus puifl'ans de 
tous les cardinaux. 

En effet , le bruit ayant couru que le pape Grégoire 
étoit dangereufement malade , le cardinal d'Eft, qui vivoit 
en grand prince , qui étoit très-libéral , qui avoit un talent 
particulier à s'uifuiuer dans les eî'prits , qui par fes bons 
cliîccs &: par fes bienfaits avoit engagé toute la ville , & 
la plus grande partie de fes collègues d'entrer dans fes in- 
térêts , & qui étoit protefteiir & chef de la fa^lion de 
France , fit une ligue très-forte pour Ccmmendon , tant 
pour rclVwnc qu'il avoit pour lui , qu'à la recommandation 
du roi Henri IlL Toute l'affaire avoit été fi bien concer- 
tée , que fi le pape fût mort , Commendon auroit été élu 
infailliblement. Mais Grégoire re% int de cette maladie , & 
Comme;'d.in mourut quelques années après. Avant que de 
parler de fa mort , il ne (era pas hors de propos de parler 
de quelques-unes de fes inclinations. 



COMMENDON. LiVRE IV, 297 

!S^ — = == === - ^ga 

CHAPITRE XVII. 

Vefprit &• la conduite du Cardinal Commendon. 



I 



L eut dès fon enfance une gravité , & un air férieux , 
qu'il conferva toute i'a vie. Dans fon jeune âge , on ne le 
vit jamais jouer avec fes compagnons , ni faire aucune ac- 
tion de jeuneiTe. Lcrfqu'il fut un peu plus avancé , il fit 
habitude avec des perfonnes de grande réputation & de 
grande expérience , évitant les feftins , les jeux , la comé- 
die & tous les autres divcrtiffemens , qui fervent d'occu- 
pation aux jeunes gens. 11 n'eut jamais beaucoup de gaye- 
té , & l'on ne le vit rire que rarement ; mais il avoit une 
raillerie fine , & quelquefois un peu forte. 

Il fe fervoit de certaines ironies délicates & fpirituelles , 
qui touchoient agréablement fes amis , & qui piquoient 
quelquefois très-fenfiblement ceux qui l'avoient irrité. Il 
n'eut pas fur ce fujet toute la retenue qu'on eût efpéré 
d'un homme fi grave & fi modéré : car ayant l'efprit vif 
& la repartie prompte , il avoit de la peine à réprimer ce 
premier feu. D'où vient que fe laiffant emporter à fon 
génie , il ofFenfa plufieurs perfonnes par des reparties plei- 
nes d'efprit , mais un peu trop aigres & trop piquantes. II 
étoit beaucoup plus doux & plus affable qu'il ne paroif- 
foit : & comme il avoit un air un peu trop iérieiLX & trop 
févère avec ceux qui ne le ccnnoiffoient pas , il étoit trèg- 
commode & très-honnéte à tous ceux qui avoient quelque 
affaire à traiter avec lui ; & il avoit tant de foin de ren- 
dre à chacun les civilités qu'il lui devoit , qu'il alloit pref- 
que jufqu'à la fuperftition fur ce fujet. 

Pour la difcipline & les pratiques de la religion chré- 
tienne , il les obfervoit avec beaucoup de pureté & beau- 
coup d'exaftitude. 11 célébroit la fainte meffe fort fouvent 
& fort dévotement. 11 exigeoit de fes domefliques , qu'ils 
allaffent fouvent à confeiTe , & qu'i's approchaiTent des 
autels , pour recevoir cette hoftie pure & fainte qu'il leur 
adminiftroit lui-même ordinairement : & lorfqu'ils étoient 
ïTialades , il leur rendoit tous les devoirs de la charité criré- 
tienne , & il n'épargnoit rien de tout ce qui pouvoit leur 



ao^ La Vie du Cardinal 

être ncccfl;iiri.* pour la fantô du corps , ou pour le falut 

de l'amo. 

Mais cet honiinc , qui mc.ia toujours une vie fi purc& 
fi innocente ; qui eut tant d'eilime 6: tant de tendrelle pour 
ceux qui s'attachoicnt à l'étude des choies divines &. aux 
<ainres m.ixirnesde l'évangile , & qui n'aimoit rien tant que 
la modelUe : cet liomme , dis-je , li rét:i;lé , ne pouvoit fout- 
frir rorî^ueilleufe alTedation de certains taux dévots , qui 
s'attachent a des apparences extérieures , plutôt qu'à l'el- 
ience de la piété ; qui ne cherchent que l'approbation des 
hommes qu'ils trompent , & qui aiment mieux pafler pour 
geivs de bien que de l'être véritablement. Par cet artifice 
6c par ces grimaces de religion &: d'honnêteté , qu'ils n'ont 
que lur le vifage , ils tâchent d'acquérir des biens & des 
honneurs ; ë: cachent fi adroitement leurs intentions , ((u'oa 
diroit qu'ils ne cherchent que la gloire de Dieu , lorlqu'iis 
ne penlent qu'à leurs intérêts. Ils évitent le tarte & la dé- 
penfe plutôt par cupidité , que par modeftie ; & couvrant 
leur a^•arice des apparences d'une honnête frugalité , ils 
veulent qu'on les prenne pour des gens réglés , & qui fe 
contentent de peu lorfqu'iis travaillent à te rendre riches 
par leurs épargnes. Il mêprifolt & il blàmoit dans les ren- 
contres ces dévots de mauvaite foi : & il difoit TouNcnt que 
la religion ne confiftoit pas dans cet extérieur difTimulé , ni 
dans cette vaine otlentation de piété ; mais dans une 
grande pureté d'efprit , & dans une fainte conformité des 
fentimens de l'ame avec les a<5tions & avec le culte exté- 
rieur que nous rendons à Dieu. 

Les efprits les plus médifans & les plus jaloux de fa 
gloire, ne nioient pas qu'il ne fût très-éloigné de toute forte 
de volupté. Quelques-uns mêmes lui reprochoient qu'ils ne 
jouiffoir pas alTez des plaifirs honnêtes ; & prenoient fa 
continence & ton application aux chofes férieulês , pour 
une elpèce de chagrin & d'infenfibilité. Ceux qui l'ont 
connu long-temps , & qui l'ont vu dans fon domeliiquc , 
peuvent ailurer qu'il fe réj ouilToit quelquefois avec l'es 
amis , d'une manière fort gaie & fort agréable : mais ils ne 
l'ont jamais vu defcendre à aucune forte de plaifir , qui 
pût être foupçonné de légèreté ou de dêlicatefTe , ou qui 
fût tant foit peu contre la bienfêance , non pas même à 
tjvS divertifTcmeas qu'il pcrmettoit quelquefois aux autres i 



GOMMENDON. LlVRE IV. 199 

ibit que ce fût un effet de fon tempérament & de fon na- 
turel auftère ; fcit que ce fïit une lainte obftination de ne 
rien relâcher de fa vertu. 

11 ne s'étoit jamais plu à la chaffe ; mais il aimoit à fe 
promener à cheval dans les bois & dans les forêts , & à 
monter jufqu'au fcmmet des plus hautes montagnes , fans 
s étonner de la difficulté des chemins. Il confidéroit toutes 
les fmiations différentes des lieux , jufques à fatiguer & à 
ennuyer tous ceux qui l'accompagnoient. Il eft vrai qu'il 
ne trouvoit pas mauvais qu'on le quittât ; mais il conri- 
nuoit toujours de marcher'jufqu'à ce qu'il eût contenté fa 
curiofité. 11 prit plaifir toute fa vie d'aller plus vite que 
fes palefreniers & fes valets de pied , & lorfqu'il les avoit 
laffés , il s'en réjouiffoit avec un peu d'intempérance. 

Il étoit naturellement prompt ; & s'il ne fe fût modéré , 
îl auroit été fort emporté. Mais ce n'eft pas la moindre 
îcuange qu'on puiffe lui donner , que celle d'avoir fu ré- 
primer ces mouvemens naturels de colère , & de s'èt^fç 
rendu maître de fon efprir. Pour les inimitiés & les que- 
relles, il ne les pouffa jamais , quelque fujet qu'il en eûtj 
mais il les foutint vigoureufement. 11 rendit toujours dq 
bons oîFices auprès des fouverains pontifes , à tous ceux 
qui furent fes collègues dans les emplois & dans les am- 
baffades ; & il lôs loua , lors même qu'ils tàchoient de le 
décrier par jaloufie. 

Par cette modération , il remporta fouvent lui feul la 
gloire , qui lui étoit commune avec les autres. îl avo'.t un peu 
trop d'cbilination & d'aigreur contre ceux qui lui réfiftoient. 
Il étoit inflexible ; & quoiqu'il eût un grand fond d'équité , 
on Tauroit plutôt pouffé à faire même un peu d'injuFàce , 
qu'à rendre juftice par force & contre fon gré. Il n'y avoit 
ni intérêt , ni raifon , ni autorité , ni confidération qui pût 
le toucher en ces occafions. D'où vient que pour des chcfes 
de peu d'impoitance , Si dont il ne fe fût pas mis en peme 
fans la réfiftaace qu'il trouvoit , il fe fit quelquefois de granr 
des affaires , & il s'pxpofa à de grands dangers. Mais lorf- 
qu'on lui cédoit , & qu'on agiffoit par prières , il étoit û 
1^.0)4-% ^ fi traitable , qu'il relàchoit volontiers dç fon 4voit» 



30Ô I. A ^' I r nu Cardinal 

C H A P I T R i: XVIII. 

S.J jtrmctè contre Us Gnmds 

T 

J_j O n s Q u E Commend jn , qui n'ctoit encore qu'évé- 
que , villta toute rAllcmagne pour exliortcrlcs princes & 
les prélats de cette nation , à venir au concile de Trente, 
il demeura quelque temps chez Télefteur de Brandebourt;. 
Ce prince avoit embralle les opinions de Luther ; & les 
dodeurs de cette lecte Te trouvoient à tous (es repas ; 
foit qu'ils eulfent accoutumé de l'entretenir des chofes de 
la religion ; (bit qu'ils craii';ni(Tent que le nonce n'ébranlât 
Ton etprit par (es diCcours. L'un d'eux , nommé Abdias , 
après quelques jours de converiation , étoit devenu plus 
hardi ; &: comme Ja pré(bmption eft ordinairement atta- 
chée à riiéréfie , il avoit lâché mal à propos quelques pa- 
roles injurieufes à l'églife romaine , difant qu'elle avoit 
été de tout temps ennemie dj rAIlcmagne , &. quelle y 
aNoit cau(e de grands défordres. 

Alors Commedon , quoiqu'il fut dans le palais du prince, 
entre les mains d.s héiétiques , reprit févèrcment cet hom- 
me. Non-("eulement il lui reprocha (on audace , mais en- 
core il lui prom a , par plufieurs endroits de l'hilloire , que 
les papes avoient toujours eu grand foin de la gloire & de 
raccroi(rement de l'Allemagne ; & fe tournant après vers le 
prince , Pourquoi m'arrîtai-jc , lui dit-il , à ihijloire ancienne ? 
yous avec dans votre famille une preuve de ce que je dis. A qui 
deve^-vous cet honneur que vous avc^ d'être un des éléflcurs de 
l' empire i De qui tene^vous ce privilège qui vous élevé au- 
dcjfus de tant d\iutres princes d'Allemagne ? N\fl-ce pas du 
Souverain Pontife } Le prince qui étoit fort doux & fort 
civil , fut touché de ce difcours , fe leva , & ôtant fon cha- 
peau , par re(pe6t , Je l'avoue , dit-il , 6» je veux que mes en- 
fans & toute ma pcjlcrité en confervent une reconnoiffance êter^ 
jicllc. Puis s'adreflant au dofteur Luthérien : Cet cvêque vous 
a repris , ce me fembb , avec raifon , lui dit-il , car il ne faut 
jamais rien dire qui puiffe faire quelque peine à nos hôtes. Voyc[~ 
l'ous le courage 6* la fermeté de cet efprit , qui ne craint rien , 
lorfi^u'il s'agit de fontcnii Us intérêts & la dignité de l'églife Ro' 



COMMENDON. Ll\RE IV. 301 

maine? Quauroit-il fait ,Jî vous aijjie^ été dans Rome , puif- 
qiiil na pu fouffrirce mot dans mes états & dans ma malfon ? 

Lorlqu'il tut envoyé légat en Allemagne par le pape 
- Pie V , vers l'empereur Maximilien , il palîa par Infpruk. 
Ferdinand , frère de l'empereur , qui commandoit en ce 
pays-là, n'alla point au-devant de lui quand il arriva; ne 
le conduifit pas quand il partit ; & ne lui rendit aucun de 
ces honneurs , que la civilité , la coutume , le mérite & 
la dignité de légat exigeoient de lui ; ibit qu'il fut occupé à 
traiter quelques princes d'Allemagne qui étoient venus chez 
lui; foit qu il ne fit pas réflexion à ce qui fe pratique en 
ces occafions. Quelques mois après , Commer.don reve- 
nant de fa légation \ & paffant de Vienne en Italie , il fut 
obligé de paffer par Infpruk. Il apprit que Ferdinand avoit 
defîéin de réparer fa négligence paffée. Néanm.oins il arriva 
avant le jour dans cette ville , où l'on ne l'attendoit que le 
lendemain ; & fans s'arrêter , il alla loger dans un monaf- 
tère , à une demie lieue de-là. 

Ferdinand envoya d'abord des gens pour le prier de ve- 
nir prendre un appartement dans fon palais, & pour lui faire 
des excufes de ce qu'on ne lui avoit pas rendu les honneurs 
qui lui étoient dus , à caufe de fon arrivée imprévue. Le 
légat leur répondit , qu'il étoit réfolu de demeurer dans ce 
monaftère , & de continuer fon voyage après diné , qu'il 
les prioit de rendre grâce à leur maître , & de le faluer de fa 
part. Ferdinand , qui ne vouloit pas qu'on crût qu'il man- 
<juoit de refpeét pour le Saint Siège , ni d'eftime pour un 
cardinal d'un mérite extraordinaire , qui avoit de la fierté , 
& qui prètendoit être traité avec les mêmes cérémonies que 
les princes , craignit de pafiér pour incivil. Il monta donc 
à cheval , & vint avec une grande fuite trouver le légat au 
monaiîère ou il étoit defcendu. Il demeura plufieurs heu- 
res avec lui , & tâcha de l'apaifer par toute forte d'hon- 
nêtetés. Alors Commendon lui témoigna aufli toute forte 
de civihté & d'amitié. Ainfi Ferdinand le repentit de l'avoir 
négligé ; & ils le féparèrent fort fatisfalts l'un de l'autre. 

Il favoit fort bien tenir fon rang ; & il n y avoit ni fa- 
veur ni crainte qui pût l'obliger à céder ce qui étoit dû à fa 
dignité. Après que le duc d'Anjou eut été élu roi de Polo- 
gne , & que le fils de l'empereur eut été exclus , les ennemis 
de Commendon & les ambalîadeurs mêmes , qui étoient 



tôt La Vie tsu Cardikal 

bien ailes do taire tomber fur qucKjirun la luine de ce fe- 
fu., ratcurcreiu d'avoir eu plus d'inclination pour lu Irance 
que pour 1 Allcm.i'^;ie : le lucccs donnoir tvijet de le croire 
ainli. L'empereur le plaignit des mauvais ollices que Com- 
mendon lui a\ oit rendus , Ibit qu'il le crût effectivement , 
foit qu'il voulût bien trous er un piéiexte , pour couvrir 
fon iiTeiolution ik la nct^ii^ence. 

Ce prince en tcmoigna tant de reflenrimcnt , que facliant 
qu'il revenoit de FoL/gnc , il lui fit écrire par Jean Del- 
iin , évèque de Toricelle , nonce du pape en Allemagne « 
qu'il Te i',ardàt bien de palier , non-reulement parvienne, 
ouéroir la cour , nuis encore par i'Autriclie. Il y avoit des 
chemins aullî courts & auiH commodes pour s'en retou, ner 
Cl Italij : 6.: ceux qui lacccmpagn cient , l'exhortoicnt 
de pafTer par la Holicmc, ik lui reprclentoient que le duc 
de Bavière lavoir prié de venir le repolér quelques jours 
chez lui; qu'il falloit cra'uidre la coljre de l'empereur; que 
l'Autriche étoit une province ennemie des légats du pape « 
6l révoltée contre réglifc. 

Mais il crut qu'il ne dcvoit pas obéir à l'empereur en 
cette occafion ; & que ce feroit avouer ce qu'on lui rcpro- 
choit , & témoigner quelque lâcheté , s'il le dérourncit dii 
chemin qu'il avoit réfclu de prendre. Il alla, non-ieule- 
ment droit à Vienne, mais il y demeura trois jours dans 
un couvent du tùubourg , pour y Iclenniler la fête de tous 
les Saints. D fut vifitè de plufieurs perlbnnes de qualité , & 
de tous les ambafiadeurs qui étoicnt à Vienne : & afin 
qu'on ne crût pas qu'il avoit perdu I affe£iion qu'il avoit 
eue pour le i'ervice de l'empereur , il lui ht deii.ander par 
le nonce Delfin , s'il vouloir qu'il eût 1 honneur de le voir, 
& de le l'uluei'. L'empereur évita cette entrevue ; & le légat 
partit fans qu'on lui eut fait aucune injure ; ou qu'on eut 
tlit aucune parole indifcrète qui pût 1 olienler. 

Lorfqu'il fut de retour en Italie , il eut un procès très- 
facheux contre un des plus puilians card naux de la cour 
de Rome;&:il foutint Ion droit avec la termeté ordinaire. 
Le pape Pie "V , lui avoit donne une riciie abbaye aux en- 
virons de Véronne , vacante par la mort d'André Cor- 
neille. Le cardinal Alexandre Farnèle prétendoit quelle lut 
apparrenoit : mais fous le pontificat du pape Pie , il avoit 
été conN aincu de fraude & de conudence ; 6i craignant iok 



CoMMËNDON. Livre IV. 305 

févèrité du jugement , il avoit juré qu'il abandonnoit ab* 
folument cette affaire. 

Après la mort de ce pape ,il obtint de Grégoire XIII, qui 
lui avoit fuccédé, la permiffion de recommencer le procès; 
non qu'il eût aucune jufte prétention , mais pour fe venger 
du jugement qu'on avoit prononcé contre lui , dont il fe 
fentoit fort offenfé. Commendon ne s'étonna point ; il fe 
défendit vigoureufement contre un homme puilfant par 
fes biens & par fon crédit , & l'on ne put jamais l'obliger 
de recommander fes intérêts au pape , qui fe déclaroit pref- 
que ouvertement contre lui. 11 efpéroit toujours que fa 
confiance & la juftice de fa caufe , auroient autant de pou- 
voir que le crédit de fon adverl'aire ; & il ne voulut pas 
même qu'on rendît à Sa Sainteté des lettres que le roi de 
France avoit écrites de fa main en fa faveur. 

Ce cardinal Farnèfe étoit neveu de Paul HT, qui 
s'étoit rendu fort illuftre par fa politique &: par fa grande fa- 
geffe ; & qui auroit mérité des louanges éternelles , s'il eût 
employé fes grandes qualités pour le bien public , plutôt 
que pour la fortune de fon fils & de fes neveux : en quoi il 
fe ménagea fi peu , qu'au lieu qu'il pouvoit s'acquérir de 
l'honneur & de la réputation , en gouvernant fagement 
l'état eccléfiaftique , il s'attira la haine de tout le monde, 
en ruinant les affaires publiques pour établir celles de fa fa- 
mille. Avant qu'il fut cardinal, il avoit eu un fîls naturel, 
nommé Pierre-Louis , à qui il donna d'abord la principauté 
de Camerino , quoique les peuples de ce pays , qui s'étoient 
rangés fous la domination de l'églife Romaine , ne vouluf- 
fent relever que du Saint Siège. Il le fit enfuite feigneur de 
Caftro & de quelques autres bourgs voifins. Enfin il le fit 
duc de Pâme & de Plaifance , villes que Jules II. avoit au- 
trefois reprifes fur des rois qui s'en étoient emparés , & 
qu'il avoit fortifiées , afin qu'elles fuffent comme des bar- 
rières qui arrètaffent toutes les nations barbares qui pou- 
voient defcendre des Alpes. En donnant ces deux villes à 
fon fils , il lui redemanda Camerino , comme pour dédom- 
mager l'égliie , & fe moquant desjugemens des hommes, 
il fit mettre dans l'ade de polTeffion : Que ce n'étoit pas 
un don qu'il faifoit à fon fils j que c'étoit un échange qu'il 
eftimoit très-avantageux à l'églife. 

Je ne veux point paffer ici fous filence l'opiniâtreté du 



504 La \ii nv Cardinal 

cardinal Grimani , qui lut une cfpcco Uc rcvoltc injuriciife 
au pape, mais avantai;cu.c a Iciat ,li elle eut eu quelque 
fuccc-i. Ce cardiiial , qui commandoit en qualité do légat 
dans CCS deux Nilles, déiappruuNa 11 hautement le delieiii 
du pape , qu'ayant eu ordie de les leinettre entre les ir.ains 
de Pierre- Lv>uis , il retutU luni^-temps d'ubéiri 6i. protelta 
devant Dieu & devant les hommes , que s'il eût eu dix mille 
ccus d'or pour lever quelques tioupes , &: pour jeter une 
garniion tulliiante dans ces deux places, il n'auroit jamais 
obii; qu'il auroit tait arborer lur les plus iiautes tours 
l'étendart de légliié Romaine, oc qu'il auroit détendu Ô£ 
gardé CCS deux villes pour le premier pape qui auroit 

été élu. 

Quoiqu'il en foit , Paul l'I éleva Ton fds à v.n fi liant 
point de lortunc , que Charles V & Henri II , qui étoient 
les deux plus grand> princes de la chréiienté , ne d^ldaigne- 
rent pas Ion alliance : car Ociave Farnèic , fils de Louis, 
cpoul'a Marguerite, fille naturelle de l'empereur ; i^ Ho- 
race , t'rére d'Octave , époui'a Diane , tîlle naturelle du 
roi de Fiance. Le pape voulut donner à ces dames un train 
&: un équipage proportionné a la dignité 0: à leur naifiar.cc. 
11 fît des protufions 6c des d^penles extraordinaires; & il 
porta fi loin Ton ambition &: Ion eipérance , qu'il travailla 
à taire tomber dans ta famille le duché de Milan , pour le- 
quel l'empereur & le roi de France le taifoient une très- 
cruelle guerre. II eut bien la hardieffe de londer là-defTiis 
l'eiprit de Charles V ,dans le temps de l'entrevue qu'il eut 
avec lui à Crémcne. 

Dés les premiers jours de fon pontificat , il donna le 
chapeau à AlexandiC , troifième fils de Pierre-Luuis; à Al- 
cagne Sfortia , fils de Conllance i'œur du même Louis ;& 
peu de temps après , à Ranuce frère d'Alexandre, quoique 
le plus âgé des trois n'eût pas encore quinze ans. 11 leur 
donna les plus riches bénéfices de l'églife, 6l les plus belles 
charges de l'état. 11 fit Alexaiidre vice-chancelier , Al'ca- 
gr.eg.and caméricr ,&c Ranuce grand pénitencier. Sur- tout, 
il eut tant de foin de la fortune d'Alexandre ; il le combla 
de tant de richelTes ; il lui donna tant de ci^arges ; il lui fit 
tant de créatures, en n'accordant aucune grâce qu'à fa re- 
commandation, en lui donnant la diipolition de toutes les 
grandes abbayes , & en ne conférant aucun bénéfice confi- 

déra)jle 



COMMENDON. LiVRE IV. 305 

ÔèraWc à fes amis , qu'à condition qu'ils le lui réfigneroicnt 
s'ils venoient à mourir ; que toutes les perlbnnes de la cour 
efpéroient de recevoir des bienfaits de lui , ou lui éroient 
obligés de ceux qu elles a voient déjà reçus. Ainfi toute la 
ville dépendjit en quelque façon de lui ; &: notre fiècle n'a 
point vu d'homme plus riche ni plus puiil'ant. 

Ce fut avec ce cardinal que Commendon eut ce grand 
procès , qui dura plus de deux ans. Les efprits étaient 
échauffés de part & d'autre. Farnèfe , du temps de Pie V , 
parlant à Commendon , lui avoit dit avec beaucoup d'ani- 
mofité , qu'il ne devoit pas tant fe prévaloir de la faveur ; 
que tous les temps ne fe reffembloient pas , non plus que 
les pontificats. Commendon lui avoit répondu , que ce qu'il 
difoit étoit fort vrai , & que les petits-fils d'un Pape , qui 
avoit autrefois gouverné l'églife , en pouvoient favoir plus 
de nouvelles que les autres. Cette réponfe avoit fort piqué 
Farnèié,qui avoit naturellement beaucoup de fierté. 

Mais ce qui lui paroiffoit plus infupportable , c etoit que 
Commendon , qu'on avoit foUicité & prié lî^me plufieurs 
fois de s'accommoder, n'avoit jamais voulu entendre à au- 
cune propofition d'accommodement avec lui. De forte 
qu'un ami de Farnèfelui ayant repré (enté qu'il devoit ter- 
miner une affaire qui n'étoit pas fort honorable , & qui fai- 
foit de la peine à une perfonne d'un grand mérite & d'une 
grande réputation , il répondit avec indignation : H me traite 
comme s'il étoit le cardinal Farnèfe. 

Les amis de Commendon le preffoient auffi de finir lyie 
fi fâcheufe affaire , & lui repréfentoient qu'il ne tenoit qu'à 
rendre une vifite au cardinal Farnèfe ; que la moindre civilité 
le toucheroit ; que s'il pouvoit fe faire cette petite violence , 
il fe mettroit en repos pour le rettede fes jours. Mais il leur 
répondit, qu'il mourroit plutôt que de faire cette foumif- 
fion ; qu'il n'avoit pas demandé fon abbaye, & qu'il ne la 
rendroit jamais que par force ; qu'il n'avoit pas voulu en 
parler même au Pape , qu'on pouvoit dire être l'auteur de 
cette injuftice , puifqu'il la fouftVoit ; & qu'il n'étoit pas ré- 
folu d'aller faire le fuppliant dans le palais Farnèfe. 

Il faifoit inftruire fes Juges par fes domeftiques , de l'état 

d^ l'affaire. Il les faifoit prier par fes amis & par des pei% 

fonnes d'autorité , de rendre juiUce , & de confidércr la caufe 

& non la faveur. Il ne follicita jamais lui-même ; ce que 

Tome L Seconde Partie, V 



3o6 Là Vir nu Cardinal 

Farnct'o , qui croit i\ élovo &: fi paillant, ne clé(l.ii;,';noit pai 
d,* taire : tant la cc^lcre 6; lavarice avtiient aljaillo cette 
ame vainc. Commendon eut toujoiii's cette retenue , de ne 
rottcnler par aucune dj fes a^Vions ou de Tes paroles ; ne 
jugeant pas (]u'il hir d'un homme de bien , ik d'un luMume 
modede , tel qu il étoit , de pouller les inimitiés julqu'à 
l'excès. Il Te contenta de foutenir Ton droit avec beaucoup 
de (bin , &: toutefois avec tant de modération , qu'on con- 
noiilbit (;u"il liirpaiVoit autant Ton adveriaire en prudence 
& en modoiVie , que Ion ad\erraire le liirpallbit en ritlielTes 
& en crédit. 

Farnère enfin fe laHa delà perfévérancc de Commendon. 
foit qu'il fe défiât de ia cauié, foit (ju'il s'aperçût que 
cette atTalrc lui attiroit la haine de la jikipart des Cardinaux , 
il fit quelques proportions d'accommodement ; & par l'en- 
trcmife du cardinal Alexandre Sfortia & du cardinal Nicolas 
Caëtan , ce procès fut terminé par l'autorité du Pape ; & 
toute la ville fut confirmée dans l'opinion qu'elle avoit de 
la fermeté & <\u courage de Commendon dans ces ren- 
contres dirHciles. 

SSy - =^ 

CHAPITRE XIX. 

Sa coutume de ne fe juftifier jamais lorfquom Vaccufoit 
injuflement. 

O'Il s'appercevoit que quelqu'un s'éloignât de lui, ou 
par quelque foupçcni mal fondé, ou par l'artifice de fes en- 
vieux , on ne l'eût jamais obligé de le détromper ou de fe 
jurtifier. Le pape Paul IV , eut une tendrell'e de père pour 
lui ;& Ton crut qu'il avoit deflein de lui donner le chapeau 
à la première promotion. Il l'appela d'abord pour le faire 
fon fecrétaire , & l'envoya quelque temps après vers l'Em- 
pereur & vers tous les princes d'Italie. Il rendit fi fouvent 
des témoignages publics de fa fidélité, de fon efprit & de 
fa vertu, que perfonne ne doutoit qu'il n'eût deffein de 
l'élever au cardinalat. 

La guerre étant déclarée entre le Pape & les Efpagnois, 
il fut envoyé à Venife pour engager les Vénitiens à join- 
dre leurs forces à celles du Souverrain Pontife. Quelques 



COMMENDON. LiVRE IV. 307 

envieux perfuadcrcnt aiiément avi cardiual Charles Carafe 
de iielbutFrir pas qu'on élevât ce jaune homme, qui avoit 
de la hardiefle & de la fermeté , qui auroit de la peine à fe 
foumettre , & qui alloit être bientôt aufîl avancé que lui 
dans la faveur, s'il étoit une fois Cardinal. Les mœurs hon- 
nêtes & chaftes de Commendon , n'étoient déjà que trop 
lulpeftes à Carafe , qui menoit une vie fort déréglée. Ce 
Card'uial étant donc prévenu contre lui , l'accuia d'avoir 
eu des liaifons fccrètes avec les Efpagnols , & d'avoir fol- 
licité foiblement la République de Venife. 

Lorfque Commendon fut de rerour à Rome , il fut les 
mauvais offices qu'on lui avôit rendus , &z l'erreur où étoit 
ie Pape. 11 lui étoit facile de faire connoître fon innocence ; 
toutes les entrées lui étoient ouvertes , s'il eût voulu s'en 
iervir , fes amis l'exhortoient de rendre compte à Sa Sain- 
teté de toute fa conduite ; il refufa toujours de le faire , fe 
confolant fur fon innocence , & connoiffant que le Pape 
n'agifToit que par les confeils & par la volonté de {qs 
parens. 

Lorfqu'il étoit Nonce en Pologne , il fut toujours fort 
confidéré du roi Sigifmond Augufte. 11 avoit toutes les en- 
trées libres en tout temps ,& toutes les fois qu'il vouloit. 
Le Roi le- faifoit fouvent venir chez lui , & lui communi- 
quoit les affaires les plus importantes du royaume, 6l fes 
affaires mêmes domeftiques. 11 fe plaifoit à fa converfation ; 
il écoutoit fes avis ; il élevoit aux premières charges ceux 
qu'il lui avoit recommandés. Quelques - uns prirent de là 
fujet de le calomnier: & comme le Roi fouhaltoit avec paf- 
fion de répudier la Reine fa femme , & rouloit dans fon ef- 
prit ces delTeins , dont nous avons parlé , ils firent courir 
le bruit que Commendon étoit d'intelligence avec le Roi pour 
fon divorce, & jetèrent malicieufement ces foupçons dans 
l'efprit de la Reine & de l'Ercpereuf fon frère y enlbrteque 
Céfar-André Dudits évêque de Cinq-Eglifes , & le comte 
de Cerbach , qui étoient fes ambaffadeurs auprès du roi 
de Pologne , pour l'affaire de fa fœur , eurent ordre de fe 
défier du Nonce , & de ne lui rien communiquer de tout ce 
qui pouvoir regarder la Reine. Les ambaffad«aurs s'étant 
ibuvent trouvés avec lui , avoient eu plufieurs converia- 
.tions fur divers fujets , & ne lui avoient jamais dit un 
feul mot des affaires pour lefquelles ils étoient envoyés. 

Va 



3oS La Vif du C a u n i n a l 

Commoml )n s';ipcr»,iu qu'ils avoiciit le même foiipçon, 
cpie la Reine lui avoit avoué qu'elle avoir eu : & quoicju'il eût 
(iillipé lui i'eul cet oraj^e , foit en détournant le Roi d'une (i 
fiiclieule rélolution , ("oit en réprimant ceux qui l'eiiirete- 
noicnt clans les pallions, toutefois il ne dit jamais un mot 
aux ambullad^urs pour le julUtier , & ne leur parla jamais 
des aflaires de la Reine. Une prit aucun loin de délabuier 
ILmpereur , julqu'àce que les amlrairadeurs ayant été in- 
formés de la vérité , le vinrent trouver , & lui rendirent 
des lettres que l'Empereur lui écrivoit de la propre mai.i, 
par lelquelles il loiioit la prudence & fa piété ; & le re- 
mercioitdes bons ollîces qu'il avoit rendus à fa fœur,à liri 
&: à toute la mailon d'Autriche ; quoiqu'il fût très-per- 
fuadé qu'il avoit agi par des principes de religion & de 
conlcience , & non par aucuns motifs d'intérêt , ou par 
aucune confidération humaine. Depuis ce temps les ani- 
balladeurs ne rirent rien ("ans fa participation. 

Lor(qu'il fut de retour à Rome, après la dernière léga- 
tion , comme l'Empereur étoit fort irrité contre lui , parce 
qu'il étoit pcrfuadé qu'il avoit appuyé les intérêts de I.i 
France, au préjudice des fiens, le Pape, quifavoit la vé- 
rité des chofes , & qui devoit julVirier la conduite de fon lé- 
gat , l'abandonna ; & de peur d'être fufpect lui-même , il 
fut bien aife de faire tomber tous les foupçons fur Com- 
mendon : de forte que l'empereur Maximilien & Pliilippe 
roi d'Elpagne , qui avoit beaucoup de crédit , & peut-être 
plus quil ne falloit, dans la cour de Rome, firent éclater 
en plulieurs rencontres leurs reffentimens contre lui. Ses 
amis lui conl'eillèrent de ne point négliger une affaire fi im- 
portante, & de produire les ordres (ecrets qu'il avoit reçus, 
tant pour apaii'er ces princes irrités , que pour fe venger 
du Pape qui l'abandonnoit , après avoir fervi fi utilement. 
Mais on ne put jamais l'obliger de fe juftifier fur le fujet de 
la diète de Pologne : ce qifi lui auroit été fort aiié. Il ("e con- 
tenta de dire qu il n'avoir pas été ambaffadeurdes Rois, mais 
légat du Pape ; qu"d avoit rendu compte de fes aérions à Sa 
Sainteté , & qu'il ne fe mettoit pas fort en peine de ce que 
les autres en pouvoient dire. Qu'il ne falloit pas caulcr un 
de(crdre public , pour faire connoitre une injufticc particu- 
lière qu'on lui faifoit ; ni commettre le Pape avec les deux 
plus puilTans Princes de la chrétienté , quoique Sa Sainteré-v 



COMMENDON. LlVRE IV. 309 

ne Imî rendit pas toute la juftice qu'il en devoir attendre* 
Qu'au refte on auroit l'ujet de le ibupçonncr d'être ambi- 
tieux , ou intéreilé , s'il s'empreffoit à Te rendre agréable à 
-ceux qu'il n'avoit point offenlés. Qu'on ne lauroit s'excu- 
fer, fans faire croire qu'on a failli i & que quand on a failli , 
on ne doit point s'excuier. 

Il ne i'e repentit point de fa confiance : car comme le 
temps découvre toujours la vérité des chofes, ces Princes 
reconnurent enfin l'un & l'autre l'innocence de Commen- 
don ; lui écrivirent des lettres très-obligeantes , & lui don- 
nèrent des témoignages d'une très-fincère amitié. Le roi 
d'Elpagne lui demanda depuis , un os du bras de faint Phi- 
lippe , pour mettre dans une églife qu'il faifoit bâtir en l'horx- 
neur de cet Apôtre. Commendon avoir apporté d'Alle- 
magne cette fainte relique. Elle lui avoit été donnée à 
Trêves avec plufieurs autres , par des eccléfiaftiques qià 
avoient foin de l'églife de faint Matthieu. 11 la fit en- 
châffer dans une boîte d'argent , & l'envoya au Roi , 
qui la reçut avec beaucoup de piété , de refpe^t & de 
reconnoiffance. 






^^^ 



CHAPITRE XX. 
Le déjîntérejfement de Coinmendon. 

Vl^ O M M E il ne faifoit point de profufion de fes biens , 
aufll ne toucha-t-il jamais à ceux des autres. Dans les grands 
emplois qu'il eut dans les pays étrangers , il fit paroitre par 
tout une grande modération & une pureté de vie inviolable. 
Non- feulement il fut défintérefie ; il voulut encore que tous 
fes gens le fiiffent. Quoiqu'il eût un pouvoir beaucoup plus 
ample que les Papes n'ont accoutumé d'en donner aux au- 
tres légats , à caufe de fon exaftitude & de fa probité , qu'on 
avoit fi fouvent éprouvées , il n'en ufa jamais pour fes in- 
térêts; & ni lui , ni fes officiers ne reçurent jamais rien peur 
toutes les expéditions de la Daterie. 

S'il étoit quelquefois obligé pour l'exemple & pour l'ob- 
fervance des lois , d'avoir quelque févérité , il renvoyoit 
toutes les amendes aux églifes ou aux hôpitaux. S'ilpouvoit 
découvrir que quelqu'un de fes domeftiques eût reçu quel- 



^ I o La Vif nu C a r im n A r. 

qiies prcfcns pour (|Uoi que co tïit clans les provinces, ii le 
clu(ri>ir ii^nominioulcmcnt do ia ni;iiron;&: il n'ctoit p;is 
nK)iiis nrito contre ceux qui avoiciu donne , que contra 
ceux qui avoient accepté. Us ne l'obligeoient jamais davan- 
tu'^c , que lorfqu'ils rcfuloient les prélens ; & il rcccmpcn» 
loit , autant qu'il pouvt'it , ceux qui avoient fait ces pertes 
hoimètos. Ainfi il le fn cniiiulre , & il le fit aimer de l'es do- 
melui|ues, qui avoient ioin de leur réputation , &de celle 
de leur inaitre. 11 en ht un jour une expérience, qui lui lut 
très-agiéable. 

Au retour d'une de Tes amhafTades , il pafla chez, un ar- 
chevêque très-i iche & trés-puiffant , & qui l'avoit que Coin- 
me/idon avoit ibupçonné fa toi & fa religion, à caufe des 
glandes liai fons qu'il avoit avec les hérétiques. Ce prélat , 
ou pour couviir l'es l'entimens prélens, ou pour le julti- 
ficr du pallé , affe£\a de le recevoir dans l'on palais avec une 
magnificence extraordinaire. Il lui rendit tous les honneurs, 
&: toutes les civilités dont il fe put avifer ; & lorfqu'il le vit 
prêt à partir, il luioflrit des vaCes d'argent fort bien tra- 
vailles , le l'uppliant avec obllination de les recevoir. 11 ht of- 
frir au mémo-temps dos prélens à tous les domeltiquos qui 
le luivoicnt , folon l'état & félon la fortune de chacun ; 
mais il ne s'en trouva pas un foui , non pas même des der- 
niers oillciers de fa maifon , qui voulût prendre ce qu'on 
lui offroit. Commcndon fut extrêmement fatisfait de voif 
que les mœurs do l'es domeftiques s'étoient formées fur les 
lionnes ; &: que la libéralité ambitieufe de fon hôte , n'a- 
voit tenté l'avarice d aucun des fiens. 

H donna de grandes preuves de fon défintérefToment : 
car pouvant s'enrichir fans injuftce en très-peu de temps , il 
aima toujours mieux acquérir de la gloire , que du bien , 
dans tous fes emplois. J'en rapporterai feulement ici doux 
exemples. 

Lorfqu'il fut en Allemagne pour la convocation du con- 
cile, étant arrivé chez Joachim do Uranclobrjurg, qui eft un 
des électeurs de l'Empire , &: qui étoit de la feéle des luthé- 
riens, ce Prince le reçut avec beaucoup de magnificence , 
ik le voyant fur le point de partir , il voulut lui faire dot 
préfens dignes de lui. Il lui préfenta quatre chevaux les plus 
beaux de fon écurie , plufieursvafes d'argent , deux coupes 
dt; vermeil doré d'une grandeur extraord'maire fort bien 



COMMENDON. LiVRE IV. 3 1 f 

travaillées , propres à lervir dans les feftins folennels de 
cette nation , & une montre très-précieufe , faite par un 
des plus excellens ouvriers d'Allemagne. Il ajouta cinq cents 
çcus d'or, & lui témoigna fort obligeamment, qu'il favoit 
les grandes dépenfes qu'on faifoit ordinairement lorfqu'on 
voyageoit loin de fon pays. Commendon ne voulut rien 
prendre de tout ce qu'on lui ofFroit ; & comme l'Eledteur 
le prelToit & lui témoignoit que ce refus étoit une efpèce de 
mépris , il l'aiTura qu'il ne recevroit pas fes préfens , mais 
qu'il lui en auroit toute fa vie l'obligation. 

Dans le temps qy'il partit' de Pologne, après avoir été 
fait Cardinal , pour s'en retourner en Italie , le roi Augufte 
jugeant qu'il feroit honteux de lailTer for tir de fon royaume 
une perfonne d'un û grand mérite , & qui avoit rendu de fi 
grands fervicesà l'état, fans lui avoir fait quelques pré- 
fens , lui envoya par Pierre Mifcow évêque de Plosko , 
qui étoit un des principaux prélats de Pologne , un brevet 
de deux mille écus de penfion , figné de fa main , & fcellé 
de fon fceau , payable en deux termes. Dans ce brevet le 
Roi expofoit qu'il n'avoit pas manqué jufqu'à ce jour d'oc- 
cafion de témoigner fa reconnoifîance à un fi grand hom- 
me ; mais qu'il n'avoit jamais voulu recevoir ce qu'il lui 
avoit offert. Commendon , quoique le préfent fût petit , & 
peu proportionné à fa nouvelle dignité, renvoya le brevet 
au Roi par le même évêque , avec de très-humbles adtions 
de grâces ; jugeant qu'il étoit glorieux de mériter les pré- 
fens des Rois , mais qu'il étoit encore plus glorieux de les 
refufer. Mais le Roi en écrivit au Pape ; & lui fit ordonner 
par Sa Sainteté de recevoir cette penfion. Ainfi la libé- 
ralité du Roi , & le défintéreffement du légat parurent 
admirablement. 

Ces exemples d'intégrité fiireat d'autant plus admirés & 
loués des étrangers , que nous étions auparavant décriés 
parmi eux fur le fujet de l'intérêt. L'on a cru même que 
ç'avoit été une des principales raifons de la féparation des 
peuples d'avec l'Eglife Romaine , que l'avidité honteufe & 
la fordide avarice de ceux , qui ayant été envoyés pour les 
retenir dans la foi & dans les devoirs de la piété chrétienne , 
n'avoient fongé qu'à leurs propres intérêts : ce qui avoit 
extrêmement décrié les minières de la cour de Rome. 
Commendon par fa condiùte pure & défintéreffée , ôta 



3 1 » La \ \t vv C A R n I N A L 

wutes CCS imprcllioiis iTichculcs il.- rof'prit ilcs pcuiilcs chez 

qui il tilt. 

C?y i . j =!= f^ 

c H A I' 1 T R F. X \ I. 



I 



Scn cxtauur , fi mjlaJic ^ j,i mon. 



L nvoit la taille moyenne & droite ; la démarche gra- 
ve , fans être lente ; le viCaj^e agréable , Tur lequel on 
voyait wnc honnête gravité; le teint tort brun, mais frais 
^: tleuri , les joues prelque toujours vermeilles ; Icselievcux 
noirs de épais; les yeux noirs, vii's, perc^ans ik pleins de 
leu ; le nez un peu élevé , & qui avoit un petit mouvement , 
cKmt on pouvoit s'apercevoir lorfqu'il fourioit; les oreilles 
petites; les de.'its rares &: allez menues, enforte que i'ur la 
■\ ieillelle à peine fortoient-elles hors de la gencive d'en bas; 
Je corps alFezbien proportionné, & d'un tempérament fort 
lain £c fort vigoureux. Il mangeoit & buvoit fort peu , & 
toujours fort vite , &: avec beaucoup d'avidité. Il n'aimoit 
pas les ragoûts , ni la delicarefle dans fes repas ; & il le con- 
tentoit des viandes les plus communes. 11 avoit le fommcil 
fi à commandement, qu'il s'endormoit & s'éve'iUoit toujours 
à l'heure qu'il avoit deftiné. 

Il eut toute fa vie beaucoup de fanté : & quoiqu'il eût 
parcouru prefque toutes Tes provinces de l'Europe en des 
faifons rrès-rigoureufes , il fupporta toutes les incommodi- 
tés &; toutes les peines de fes voyages , fansparoitre jamais 
ni abattu, ni fatigué. Il n'eut jamais la fièvre, ni aucune ma- 
ladie violente , qui l'obligeât à garder le lit. 11 étoit fujet de 
temps en temps à une efpèce d'évanouifl'ement ,. qui lui pre- 
noit particulièrement lorfqu'il voyoit du fang, ou quelque 
plaie ouverte ; ou lorfqu'il avoit quelque grande inquié- 
tude & quelque grand chagrin dans l'efprit. Mais dès qu'on 
le fecouoit un peu , ou qu'on lui jetoit de l'eau froide , 
il revenoit , fans avoir rien perdu de fa force & de fa 
vigueur. 

Cela fit qu'il négligea ce mal, & qu'il ne voulut pas 
même le faire connoitre aux médecins, ne foupçonnant pas 
qu'il pût être dangereux. 11 fentit pourtant que cette ma- 
ladie croiflbit avec l'âge , & qu'au lieu qu'elle n'arrivoit 
Qu'en cinq ou fix ans une fois, elle devenoit plus fréquente , 

& 



^""ref'dle^— «niJ:' 
&^lusforte;toutefo.«elle« |. gagnant in- 
J, ni fa famé. Ma.s ce«c h m«^ J^^^^^^ f^ ye . 

fcnnblement le '««»»' f^Wiffoit peu à peu fa «4- . 
prit que fur le corps ; & a '« ^ ^ , , d, ^„i, cp> ,1 

-Lire. Tous fes -If^f "'"^^Ce Oangemen, tfefprit, de 
rfétoit prefque plus ^^«^^^^^ f & ,a caufe ne i;é- 

tempérament, ''«.""^"'' !'°'' , du, chagrin & plus m- 
,oi,pas.lldeveno,..ousles 0" Pl^ ., „^ f,,„i, 

commode. Loriqu d »°'^ 1-^^, ,, retenir. Toutes ces 
plus fe modérer , & on ne p commence- 

bf-^alrr^Sr'r-erefpritft vif devint 

-tïisr^^HnrSt^:^^^^^^^^^^ 

remèdes qu'ils lut 'i°"""'="' ' "ï^ Uppa , peu de temps 

kfoulager. Car cette ^^^'^^fjljl h parole & la 
après, avec tattt de volencequdetP^^^y^^ ^ ^^^^.^^^ 

force & le fentiment ^^^^^^ liberté d'ef- 

Depuis ce ^^«^Pf-^;; ''.^i eA la gardienne de toutes 
prit. Cette V^^'^' ^' ^ ^"^^ '^^. & fa mémoire, qui avoit 
les autres , fe ?f^\^'^^X^; qu'il s'ovû)lioit lui-même 
été admirable fut iflf^^J'l, reconnut quU étou 
auffi bien que les f^^' ;m a^I feul on lui donna des gens 
' plus incommodé ^ori^-;}^-^^f,^ 'ventretenir lorfqu'il 
pour le garder , qui ^^achorent .^ ^,^^^^.^ .^^^^^ 

loit plongé dans es -^-f^^^^^^ae dVcours commencé ; 

commencé a ?^'^^' ^ "^^^ / ,^x,f.nt toujours les mêmes 
& il parloit trés4ong-temps , ^^^^^^^^^^ tou ^^ ^^ ^^ ^^. 

chofes. 11 -^^^^^^-:^:tZ^^ toujours fur les der- 
eneutpropofeuneaut e llsar ^^ ^^^^^^^.^ ^^^ 

nières chofes quravoem^^ ^^^^^^^ ,,dre 

précédentes. H ne l^iii/^^^ /, . f^ converfation avoit 
lorfqu'il racontoit ^^^y^^X'^i'eac^ément-, les termes 
même encore quelque pom te & ^^^^^^ ,^^.,,, ^.ftes ; U 

étoient propres & ^f "J f 'Jf^^'^es bons mots , oUil en 
entremêloitmême ^^^ '^^^^^'^If^f^ ^'' qu'il avoit déjà dit, 
faUoit : mais il revenoit toujours a ce qu ^ 
Tome L Suçnde Partie. 



514 La Vie du Cardinal 

II palTa près d'une année cii cet crar pitoyable , où Tes 
amis ne le pouvoicnt voir fans un extrême déplaU.r. Ils (e 
ioi.venoient de cette gravité, de cet elprit , de cette élo- 
quence, de cette connoin'ance de tant de bcUeschofes, qui 
rcndoient la converlationtrès-aiîréable ; ^ voyant ce grand 
changement , à peine pouvoient-ils retenir leurs larmes. 

Enhn nous le fimes conduire a Padoue dans une litiè- 
re; tant jHMir oter à la ville de Rome un fi tride (pec- 
tacle , que parce que nous avions encore quelque elpè- 
rance de guérir (on mal. Là U fut quelque temps en repos ; 
il clFaya plulleurs remèdes; & il mourut cinq mois après. 
Je 2 ^ Décembre i ^ 84 , à la loixantième année de Ton ûge. 
^ C etoit le jour de Noël. Il a voit alfifté à la meflé avec 
beaucoup de piété, & il alloir fc mettre à table ; mais tout 
a coup il Tentit une grande toiblclTe & il tomba à la rcn- 
verle. On le porta fur ion lit , ou il demeura le rcfte de ce 
jour (Scia nuit fui vante, fans donner aucune marque de vie&: 
ilvHennmentjfinon qu'il fe rouloit avec une violence, & des 
convulfions étranges. Le jour d'après , a la même heure 
qu il étoit tombé , il mourut , roulant les yeux, & tournant 
Ja bouche d'une manière terrible & pitoyable. 

C eroit le genre de mort qu'il avoit toujours appré- 
Iicndé : &: je me fouviens que parlant un jour du fentimcnt 
de Jules Céfar , qui craignoit les maladies lentes , & qui 
aimoit mieux mourir foudainement , il Ibuliaita de ces ma- 
ladies longues &: douces , qui laifTent toute la liberté des 
iens & de la raifon, i: qui donnent le temps aux malades 
de fe difpofer a la mort , & de tâcher de fe mettre en la 
grâce du Seigneur par l'ufage des facremens , & par les 
derniers devoirs de la piété chrétienne. 

Il alléguoit fouvent fur ce fujet ce fentiment de faint 
Auguftin , que quelque jufte & quelque faint qu'on puilfe 
«tre, on ne doit fortir de ce monde, qu'avec une grande 
douleur d'avoir ofFcnfé Dieu , & de ne l'avoir pas fervi 
avec toute l'ardeur &: toute la fidélité qu'il mérite. 

Son corps fut porté fans aucune pompe dans l'églife des 
percs Capucins , comme il l'avoit ordonné par fon tefta- 
ment ; & il fut enterré dans un tombeau fimple , 6c fans 
ornement. 



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University of Ottawa 

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